Gambrinus : La Belgique immuable

22/06/12 à 14:38 - Mise à jour à 14:38

Source: Weekend

La Belgique existe encore ! On l'a retrouvée au fond d'un verre de bière sirotée jusqu'à la dernière goutte par une journée à la chaleur accablante : à Louvain, au Gambrinus, une brasserie à inscrire d'urgence au patrimoine national.

Gambrinus : La Belgique immuable

La Belgique existe encore ! On l'a retrouvée au fond d'un verre de bière sirotée jusqu'à la dernière goutte par une journée à la chaleur accablante : à Louvain, au Gambrinus, une brasserie à inscrire d'urgence au patrimoine national. "Certains disent que c'est le plus beau café de Belgique", s'enorgueillit Jacques Van Mechelen, l'actuel patron. À l'heure où Flamands et francophones se tournent le dos à la première dissension, chacun chez soi et les vaches seront bien gardées, il se dégage de cet endroit une atmosphère unitariste façon "Belgique de papa".

Précaution oratoire pas inutile : il ne s'agit pas, bien entendu, de cette vision d'un pays où le francophone peut parler sa langue à sa guise, sûr d'évoluer en terre conquise. Non, il est ici davantage question d'un art de vivre belgo-belge tatoué à même l'ADN de tous les habitants du plat pays. Car, qu'on le veuille ou non, une appartenance existe bel et bien d'un côté et de l'autre de la frontière linguistique. Cette terre sur laquelle sont passés Espagnols, Autrichiens et Français, a généré différences... mais également ressemblances.

Sur la Grote Markt, en plein coeur du chef-lieu du Brabant flamand, cette affaire familiale que s'apprête à reprendre la quatrième génération se découvre comme un manifeste pour un destin commun. N'a pas compris ce qu'est la Belgique celui qui n'y vibre pas devant le ballet des serveurs en noir et blanc qui crachent sans complaisance leurs commandes au bar - "Witte wijn", twee Stella's...

N'a pas compris ce qu'est la Belgique celui qui ne se sent pas appelé par son nom devant la tarte aux pommes qui trône sur le buffet. N'a pas compris ce qu'est la Belgique celui qui n'est pas profondément ému devant des mots comme "franchipanne" - merveilleuse appropriation d'un mot français impeccablement tapée à la machine qui figure sur la carte venue en droite ligne d'une autre époque - ou "toilette" - dont le singulier à la fois iconoclaste, modeste et assumé se moque bien de la langue française et de son bon usage réservé aux nantis.

N'a pas compris ce qu'est la Belgique celui que ne bouleverse pas le somptueux décor de 1896 inspiré d'une brasserie viennoise - soit 42 panneaux de bois sculpté dominés par une fresque signée de la main du peintre autrichien Meyer dont les angelots rondouillards qui tendent avec empressement leur chope sous le robinet d'une barrique ne manquent pas d'évoquer les bons sujets du royaume.

N'a pas compris ce qu'est la Belgique celui qui ne soupire pas d'aise en dégustant le café viennois transmis à travers les décennies par le grand-père du patron. N'a pas compris ce qu'est la Belgique, enfin, celui qui, préfère la terrasse prisée par les touristes en lieu et place de la grande salle rectangulaire qu'ont adoptée bourgeois comme il faut, intellectuels engagés et professeurs d'université. Car c'est là, dans le repli moelleux d'une banquette vert bouteille de style Chesterfield, même si la verrière s'apparente à un chef-d'oeuvre, même par la canicule, qu'on se sent belge et, une fois n'est pas coutume, fier de l'être.

Michel Verlinden

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