Gilles Caron, objectif de conscience

Gilles Caron Gilles Caron, Après un affrontement entre manifestants catholiques et la police, Irlande du Nord, août 1969
Gilles Caron, Après un affrontement entre manifestants catholiques et la police, Irlande du Nord, août 1969 © Gilles Caron
Aurélie Wehrlin Journaliste

Alors que l’exposition consacrée au célèbre photojournaliste Gilles Caron ouvre ses portes au public samedi au Musée de la Photographie de Charleroi, nous avons posé quelques questions à Michel Poivert, – commissaire de cette exposition – sur Gilles Caron et le métier de photojournaliste, d’ hier et d’aujourd’hui…

Qu’est-ce qui fait de Gilles Caron un photographe à part ?

La particularité de Gilles Caron tient en deux choses: une carrière fulgurante (5 années) achevée avec sa disparition lors d’un reportage au Cambodge en 1971 et une production qui contient une véritable interrogation sur le sens de son métier. La qualité de ses reportages tant diffusés à partir de 1966 et La Guerre des Six Jours est associée à de nombreuses images où il observe ses camarades reporters et lui-même comme s’il documentait sa propre pratique. Ce côté réfléchi du personnage contraste avec l’image de baroudeur que l’on colle souvent sur les photojournalistes.

Qu’avez-vous voulu montrer à travers cette scénographie ?

L’exposition articule des chapitres qui vont justement de la figure classique du soldat de l’information et de l’héroïsme des reportages de guerre jusqu’à ces images de « reportage dans le reportage », en passant par ce qui nous a semblé essentiel : Caron comprend que la guerre moderne repose sur des conflits entre l’armée et les populations civiles. Ce que l’on appelle les conflits asymétriques, et qui oblige à représenter autrement les combats. Il s’agit de guérillas et non de batailles, où le civil devient un acteur de l’Histoire.

Caron est aussi quelqu’un qui cherche des formes simples et symboliques, deux sont essentielles : la femme à l’enfant au Biafra en 1968, véritable icône de la douleur que l’on retrouvera dans tout le photojournalisme moderne, et le lanceur de projectile (ci-dessous) qui symbolise le combat être civil et militaire qui, lui aussi, devient ensuite un archétype des luttes.

Pourquoi Gilles Caron suscite-t-il toujours autant l’admiration encore de nos jours?

Caron a disparu au début de la décennie 1970, cela fait longtemps, mais il est vrai qu’il reste à travers ses images célèbres, mais surtout le respect qu’il a toujours imposé, une référence. Courageux, mais réfléchi, très cultivé et politiquement engagé, fort d’une expérience terrible avec la guerre d’Algérie, c’est un humaniste au sens sartrien du terme : il pense l’homme dans l’histoire. Cette dimension éthique et intellectuelle du personnage, associée à ses performances techniques et physique impressionne.

L’exposition a-t-elle été montrée sous cette forme en Suisse? Est-il prévu qu’elle voyage après Charleroi ?

Toute exposition s’adapte à la spécificité des lieux. Ainsi, à Charleroi la proposition est-elle plus concentrée qu’à Lausanne (ndlr: présentée au Musée de l’Elysée du 30 janvier au 12 mai 2013). Elle sera aussi plus claire peut-être étant donné que l’on reste sur un niveau. En juin l’expo sera – enfin – en France au Château de Tours (Jeu de Paume Hors-les-murs) dans un large espace sur deux niveaux.

Pourquoi avez-vous choisi de puiser dans la collection du Musée pour une expo en parallèle ?

C’est Xavier Cannone qui a suggéré d’entourer l’exposition d’éléments de contextes d’histoire de la photographie à partir de la collection du Musée, ce qui nous a semblé renforcer l’offre thématique pour le public.

Quel sentiment est le vôtre vis-à-vis du photojournalisme aujourd’hui en crise?

La crise est le mode d’existence du photojournalisme depuis les années 1970, précisément au moment au Caron disparaît. On résume souvent cette crise en parlant de la concurrence des média moderne comme la télévision et maintenant internet. Ce que l’exposition montre entre les images – comme on dit entre les lignes -, c’est que cette crise est en réalité une crise morale. La question que Caron et avec lui les grands photojournalistes ne cessent depuis de se poser est celle du sens de ce métier : peut-on témoigner objectivement, qui sommes-nous pour photographier des êtres en détresse puis repartir ? Finalement, quel autre métier a mis l’homme dans cette terrible position ?

Le photojournalisme diffuse des images qui nous touchent tous à travers les médias, elles sont un objet commun et non le privilège d’une corporation. C’est aussi ce que j’ai voulu dire à travers Caron: cet homme a conduit une oeuvre dans le métier de photojournalisme, et cette oeuvre nous autorise à débattre sur le sens que nous accordons aux images dans notre société.

Le travail de quels photographes vous donne foi en l’avenir de ce métier?

Aujourd’hui une figure comme celle de Patrick Chauvel me semble s’inscrire dans le sillage de Caron et conserver ce niveau d’exigence.

Propos recueillis par Aurélie Wehrlin

Gilles Caron, le conflit intérieur, Musée de la Photographie de Charleroi, du 25 janvier au 18 mai 2014.

Ouvert du mardi au dimanche, de 10h à 18h. 11, av. Paul Pastur, 6032 Charleroi (Mont-sur-Marchienne). Tel. 32 (0)71 43.58.10, http://www.museephoto.be/

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