Lolita Pille

03/07/08 à 17:00 - Mise à jour à 16:59

Source: Weekend

Lolita Pille

© G. Giaumeh

La jeune auteur de Hell rempile avec un roman sombre et futuriste, Crépuscule Ville. Un monde archiviolent et corrompu sert de décor à la rencontre choc entre un flic alcoolique, Cyd, et une belle Bleu.

Dans ce roman, vous remerciez votre père "de m'avoir appris à lire"...
Mon père estimait que les enfants sont des adultes en miniature. En m'offrant des livres noirs, dès l'âge de 8 ans, il m'a fait entrevoir d'autres réalités. Cela m'a donné le goût des hors-la-loi, des subversifs.

Qui sont vos compagnons de lecture ?
Je lis toujours trois trucs à la fois. Là, je suis plongée dans les Souvenirs obscurs d'un juif polonais né en France, de Pierre Goldman, et Juste être un homme de Craig Davidson. Simon Liberati (Nada exist) est l'un des meilleurs écrivains vivants de ce pays.

Qu'explorez-vous via l'écriture ?
J'ai du mal à y répondre... Cela m'est nécessaire depuis que je suis toute jeune. J'écris presque au quotidien. Dès que ça ne va pas, je me tourne vers ça. Ce roman a exigé quatre ans de discipline de vie. C'est devenu pesant. Alors maintenant, je me dirige vers des courts métrages.

Vos influences littéraires?
Les lettres noires. Dans les classiques, James Ellroy - qui sort du quotidien - Dashiell Hammett et Jim Thompson, des durs à cuir en quête d'irréalité. Quand l'existence manque de danger, je suffoque. Lire ou écrire ce genre de roman est un moyen de s'interroger sur ce qu'est la mort.

Que représente-t-elle ?
La mort me fascine. Elle touche à tout ce que j'appréhende... la perte des gens que j'aime.

Ce livre s'intitule Crépuscule Ville : êtes-vous une fille de la nuit ?
Il est clair que je ne suis pas une lève-tôt. Si j'ai un RDV à midi, je mets mon réveil (rires) ! N'étant pas une pasionaria des afters, je sors sans exagérer. Vu ma santé de merde, je ne peux pas d'assumer. La nuit représente un formidable espace de liberté. Mais toute liberté a son prix, sa solitude.... La première version du roman était si oppressante, qu'on ne voyait pas la moindre lumière.

Science fiction ou anticipation ?
Le terme anticipation ne convient pas. Loin de prédire l'avenir, j'y critique le présent. Je me reconnais plus dans l'univers réaliste et allégorique de Bunuel ou Tarantino. Même si j'en souffre, je suis plutôt du genre à regarder autour de moi. L'écriture transforme mon regard sur le monde...

Qu'est-ce qui vous fait souffrir ?
Les contrastes sociaux, l'injustice, la bêtise. Je suis affligée par la récurrence des titres de l'actualité.

Qu'est-ce qui vous effraye ?
Les problèmes de compétitivité à gauche, alors que le monde vire à droite. On sort d'un siècle de révolutions, or rien n'a marché. Ayant seulement le BAC, je n'ai pas la légitimité pour tenir des propos politiques purs. Ainsi, je préfère m'exprimer par la voie romanesque.

Qu'est-ce qui vous enchante ?
Les autres. Quand je rencontre quelqu'un, c'est une force, une intelligence, une vérité. Je suis comblée par mes amis, la nature et la musique classique.

Ce roman est très violent. Qu'est-ce que la violence ?
Une réaction, "un crime de transmission". Comme le dit Gauguin : "La vie étant ce qu'elle est, on rêve de vengeance". Or j'ai tendance à être très réfléchie.

Qu'y a-t-il de plus violent en vous ?
Mon regard, tant sur l'extérieur que sur moi-même. Je suis moralement violente. Si on m'insulte, on m'offense ou on m'agresse, je me bats.

Pourquoi dénoncez-vous le culte de l'apparence ?
Je suis indignée par l'épidémie du "soyez jeunes et minces". Seule une poignée de gens répond à ce diktat, mais le reste du monde se sent mal.

La beauté c'est...
Une invention humaine. Qu'est-ce qui fait qu'une forme ou des proportions corporelles attirent ou dégoûtent ? Je préfère la beauté comme sensation puissante. Elle peut être suscitée par un paysage ou une musique.

Aimez-vous jouer avec votre image ?
C'est plutôt elle qui joue avec moi (rires) ! J'ai écrit mon premier roman très jeune. Frappant les esprits, il a donné l'illusion que j'étais ce personnage. Ce n'est que de la fiction. Les photos de promo m'amusent, car je suis aussi une femme de 25 ans. Ça s'inscrit dans la part narcissique de ma personne.

Que voyez-vous dans le miroir ?
Tout dépend de l'heure à laquelle je me suis couchée ! Aujourd'hui, je suis bien dans ma peau, mais ça n'a pas toujours été le cas.

Votre rapport à la mode ?
J'adore m'habiller, sortir, être une gonzesse. Quand je bosse pour le magazine Jalouse, je vais à la Fashion Week de New York. Quel bon alibi pour sortir et boire tous les soirs.

Style vestimentaire?
Anti-logo apparent. A l'adolescence, j'exhibais mon milieu friqué avec un sac Vuitton bien laid. Je préfère désormais ce qui est discret. Mon uniforme ? tee-shirt, jeans Kitsune et bottes. Branchée vintage, j'ai recyclé la veste en jeans Chloé de mes 13 ans.

Ce roman brise-t-il l'image de celle qui se désignait comme "pétasse"?
Je n'ai pas consacré quatre ans de ma vie dans ce but précis. Je ne suis ni un ange, ni une pétasse cocaïnomane du XVIè. Juste quelqu'un qui avait besoin d'écrire très jeune. Ce livre-ci est, certes, plus proche de ma vérité.

Il y règne un slogan : "Le bonheur n'est plus une utopie". Quelle est la vôtre ?
Le principe même d'utopie et d'idéal ne peut pas exister. Soyons réalistes : si on veut que la société change, cela se fera au prix d'une terrible révolte. Actuellement, c'est "vis ou crève".

Vos héros sont souvent des solitaires...
On l'est tous... Cela me fait peur, m'obsède, mais je le surmonte bien. Quand on écrit, on est obligé d'être seul. La Solitude de Léo Ferré me fait flipper !

Etes-vous aussi insoumise que Cyd Paradine ?
C'est rigolo, mon prof de philo me surnommait "l'insoumise". Je refuse de me soumettre moralement aux diktats et à la blague politique. Nul n'a à m'expliquer qui je dois être !

Autre trait de caractère ?
Accro aux clopes, à l'alcool et aux médicaments. J'ai commencé à fumer en écrivant. Superchronophage, j'écris en buvant du café, en écoutant de la musique et en surfant sur Internet.

A l'instar de Crépuscule Ville, êtes-vous branchée nouvelles technologies ?
J'en ai honte, mais je perçois Internet comme un esclavage noble. Les nouvelles technologies constituent de formidables outils relationnels et affectifs. Mais je suis plus accro aux amis et à l'amour des autres. Cela dit, si j'avais un "Traceur", j'aimerais qu'il me trouve des garçons (rires).

L'amour toujours ou lien éphémère ?
J'ai encore la naïveté de croire qu'on aime une personne pour la vie, mais ça m'a coûté très cher... Même si on ne meurt pas médicalement par amour, on croit parfois qu'on va crever. Certains vont jusqu'à se suicider. C'est une maladie terrible. Le deuil d'un amour est comparable au sevrage d'un junky : on se roule par terre en hurlant de douleur.

La passion entre Cyd et Bleu est-elle salvatrice ?
C'est l'union de deux désespérés. L'amour et la passion sont antagonistes. Epuisante moralement et physiquement, cette dernière est intolérable. Si on la rate, c'est très dangereux.

Etes-vous aussi une survivante ?
Oui, même si j'en ai douté. J'ai beau être dévorée par l'angoisse et très portée par la cigarette et l'alcool, je ne perds jamais le contrôle.

Etre libre c'est...
Une quête de vérité. Avant, on se battait contre une oppression visible. Elle revêt désormais tant de masques qu'elle est déguisée, immatérielle, pernicieuse. Quelle part de liberté nous reste-il vraiment ? Se poser la question, c'est déjà être libre.

Propos recueillis par Kerenn Elkaim

Crépuscule Ville, par Lolita Pille, Grasset, 382 pages.

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