Le design poétique d'Hella Jongerius

25/06/09 à 09:00 - Mise à jour à 08:59

Source: Weekend

Qu'elle imagine des chaussures pour Camper ou des tissus brodés en Inde dans les ateliers de l'Unicef pour Ikea, l'humain est au coeur du travail d'Hella Jongerius. Portrait d'une créatrice qui prend le design à coeur.

Le design poétique d'Hella Jongerius

© Hella en Inde

Qu'elle imagine des chaussures pour Camper ou des tissus brodés en Inde dans les ateliers de l'Unicef pour Ikea, l'humain est au coeur du travail d'Hella Jongerius. Portrait d'une créatrice qui prend le design à coeur.

Son souci du détail n'est pas anecdotique. Car il n'y a rien de gratuit, rien de superficiel dans les objets d'Hella Jongerius. Des objets poétiques et merveilleux qui racontent de belles histoires, de celles que l'on a envie de transmettre. Comme ses meubles durables parce qu'indémodables même si cette envie qu'elle a de toujours humaniser le design industriel est aujourd'hui tellement dans l'air du temps. "J'aime que les gens retrouvent la patte du designer dans mon travail, a-t-elle coutume de dire. De la même manière qu'ils reconnaîtraient le savoir-faire d'un artisan."

Ainsi, lorsqu'elle accepte de concevoir une collection pour le fabriquant espagnol de chaussures Camper, elle choisit de partir de quatre modèles existants - Pelotas, Peu, Imar et Brothers, les "classiques" de la marque - plutôt que d'un carnet de croquis vide. "Au départ, Camper m'a demandé de me charger de l'aménagement d'une boutique, mais cela ne m'intéressait pas, rappelle la créatrice néerlandaise. La déco d'intérieur, ce n'est pas trop mon truc. Alors qu'avec les chaussures, je savais que je pouvais leur apporter un plus. Réfléchir sur une technique, insuffler un twist en travaillant sur les coutures, l'épaisseur des semelles, les cuirs, les couleurs." Des petites choses qui ne se voient pas au premier coup d'oeil - un noeud de soie, une empreinte digitale d'Hella brodée à même le cuir... -, tellement en phase avec la "nouvelle modestie" sophistiquée que prônent aujourd'hui les gourous des tendances, aux antipodes de la culture bling-bling.

"Je ne vois pas ce que cela pourrait m'apporter de coller simplement mon nom à côté de celui d'une autre marque, insiste Hella Jongerius. Moi, ce qui me plaît, c'est d'aller voir une entreprise et de lui demander : de quoi avez-vous besoin, en quoi puis-je vous aider ? Et au final, cela s'avère souvent plus compliqué que je ne l'imaginais à la base. Avant de commencer mon travail pour Camper, je n'avais aucune idée du nombre de morceaux de cuir nécessaires pour fabriquer une paire de chaussures. Je ne voulais pas me contenter de jouer sur les couleurs. Mon but était vraiment de proposer une réflexion en profondeur sur le design, d'apporter une réelle innovation à ce procédé de fabrication très technique. Pour une chaussure, comme pour un meuble, la fonction est essentielle : cela doit... marcher !"

Si sa principale source d'inspiration reste l'observation de la vie des gens, leur interaction concrète avec les objets du quotidien, Hella Jongerius se passionne aussi pour les savoir-faire ancestraux - il suffit de regarder ses projets pour le porcelainier Royal Tichelaar Makkum. Souvent en voie de perdition, l'artisanat permet de créer des objets uniques même lorsqu'ils sont produits en série. "J'aime insuffler l'idée d'imperfection et de hasard, assure Hella Jongerius. Des qualités dont, il me semble, notre époque a besoin."

Ainsi, lorsque Ikea lui demande de participer à sa sixième collection PS, Hella Jongerius accepte, à condition de collaborer avec les ateliers de couture ouverts en Inde par la géant suédois en collaboration avec l'Unicef. "J'étais très enthousiaste à l'idée de travailler avec des femmes indiennes, justifie la créatrice. Cela m'a permis non seulement de faire un boulot fascinant mais également de contribuer à un monde meilleur."

Pour Ikea, Hella imagine trois "tableaux textiles" : un renard, une chèvre et un lapin renvoyant de manière abstraire au bestiaire des contes de fées suédois. Pour finaliser son design, Hella passe une semaine en Inde, dans l'Uttar Pradesh, aux côtés d'une douzaine de couturières choisies pour "tester" les broderies. "Si cela prenait trop de temps, nous devions simplifier les motifs à broder, rappelle-t-elle. Idem si le résultat n'était pas joli, après plusieurs essais. J'aime confronter mes rêves à la réalité. Accepter qu'une de vos idées ne soit pas réalisable - parce que trop chère, parce que trop complexe - cela fait partie du job. Cela vous apprend à faire des concessions, à simplifier. C'est ce qui donne au final aux objets que je crée le juste degré de sobriété."

Dans le même esprit, Hella Jongerius s'est également rendue, dans la forêt Maya, près de Mexico, afin d'aider les populations locales à trouver de nouveaux usages pour le caoutchouc naturel récolté dans l'État du Yucatan. Ses vases, ainsi que les objets réalisés par neuf autres designers de renommée internationale dans le cadre du projet Design for a Living World initié par l'association écologique The Nature Conservancy, illustrent sa volonté de faire changer les choses, pour un mieux, avec l'aide d'un design intelligent qui ose poser la question de la légitimité de tout nouveau produit mis sur cette Terre. "Le propre de mon travail, c'est l'innovation, insiste Hella Jongerius. Si vous proposez des objets qui parlent aux gens, qui ont du sens, il y a plus de chance qu'ils durent plus longtemps parce que leurs propriétaires auront envie de les garder."

Les meubles qu'elle créée pour Vitra en sont une belle preuve : le sofa Polder - un futur "classique" à coup sûr - avec son jeu de couleurs ton sur ton, ses boutons XXL tous différents, réussit l'exploit d'être original tout en restant un produit industriel. A la demande de l'éditeur allemand, Hella Jongerius revisite aussi depuis un an l'intégralité de sa palette de couleurs. Un travail de titan dont profiteront bientôt tous les meubles labellisés Vitra. "Cela m'a permis entre autre, de jouer avec les textiles et je crois pouvoir dire que j'ai un certain talent pour cela, admet Hella Jongerius. J'aime leur côté tactile. Et technique surtout. Le tissage, c'est une science abstraite, complexe." Une aventure intellectuelle et sensuelle. La vie vue par Hella...

Isabelle Willot

Découvrez l'aventure en images d'Hella Jongerius en Inde ICI

En savoir plus sur:

Nos partenaires