Anthony Vaccarello: Dans la lumière

02/09/10 à 15:08 - Mise à jour à 15:08

Source: Weekend

L'hiver portera son nom. Anthony Vaccarello a sculpté sa première garde-robe, à porter comme une armure. Leçon de mode avec Lou Doillon en muse d'un créateur belge inspiré.

Anthony Vaccarello: Dans la lumière

L'hiver portera son nom. Anthony Vaccarello a sculpté sa première garde-robe, à porter comme une armure. Leçon de mode avec Lou Doillon en muse d'un créateur belge inspiré. Par Anne-Françoise Moyson

Son royaume à lui est peuplé de filles qui ont la dégaine de Lou Doillon, l'esbroufe féline des jeunes femmes à qui on ne la fait pas. Un joyeux concours de circonstances - Paris est décidément très petit - et Anthony Vaccarello lui a fait enfiler sa collection automne-hiver 10-11, une mini garde-robe tout en contrastes. Noire. Mais qui s'offre des transparences, des mélanges de velours et de voile, un peu de cuir, un esprit lingerie-armure, carapace urbaine, moderne, sensuelle. Avec quelque chose d'Art déco, de pur et de graphique, des bijoux en laiton comme pliés dans la masse, épurés.

Il lui fallait une liane comme Lou Doillon, une guerrière, "hyperfière", pour se glisser peau contre peau dans ses vêtements, des morceaux de bravoure qui font la différence. À la fois purs formellement, sobres, presque austères et en même temps insolents, "prends garde à toi", semblent-ils déclarer. Tout est tranché, comme coupé au scalpel. "Aigu et tendu", écrit son amie Susie Bubble, bloggeuse londonienne connue pour ses passions pointues.

Jeunes filles en fleurs, passez votre chemin. Il ne reniera pas ses premières amours, Anthony ; à lui, "les lignes strictes et le supersexy". Et si c'était parce qu'il fut biberonné aux shows télévisuels italiens de la RAI, qu'il regardait avec ses grands-parents quand il était petit ? Après, jusque tard dans la nuit, il dessinait à n'en plus finir des danseuses bling-bling aux jambes interminables - il a retrouvé ses esquisses, il les trouve laides, voire horribles, en tout cas "limite vulgaires". Rien à voir avec Lou Doillon qui s'est posée juste sous la lumière blanche qui inonde le hangar ce jour-là. Julia Champeau, photographe, a saisi son appareil, pris une poignée de clichés, presque à la sauvette, c'est fini, nul besoin de photoshoper, encore moins l'envie, vive le brut, le vrai, marre du faux. Ainsi pense Anthony.

"Cela brille, c'est assez joli"

Cela dépend des calculs, mais on dira que cette collection automne-hiver 10-11 est la troisième qui porte son nom. Ou alors la première, avec une majuscule. Surtout si l'on considère que son projet a pris vie l'hiver passé avec sept robes, entièrement brodées à la main, "qui étaient plus de l'ordre de l'image", exposées chez Maria Luisa à Paris, dans cette boutique qui fait la part belle aux jeunes talents. Et que celle de cet été se résumait à cinq maillots, plus cinq vestes à enfiler par-dessus avec miroirs ajustés sur les épaules, "cela brille, c'est assez joli", vendue d'emblée mais avec liste d'attente, la rançon de la gloire. Déjà, tout y était noir et graphique, l'âme de son travail. Il faut tourner autour des filles qu'Anthony Vaccarello habille, cela lui vient de ses études aux beaux-arts à Tournai, un vieux réflexe, l'idée de l'approche, de la découverte sous d'autres angles. Regardez donc ses dos, "Je trouve cela important les dos !", précise-t-il avec douceur.

Dans sa collection de maillots, il n'a pas lésiné : juste laissé le doute, entre l'uniforme de bain diablement sexy et la mini-robe, avec de l'asymétrie et un côté flou "toujours très contrôlé", un drapé maintenu sur le côté et une pièce de métal en guise de garniture, non, d'ossature. Forcément dans sa collection, pour cette saison, cette idée-là, il l'a reprise, "une chemise boutonnée très bas, quatre boutons, du voile, de la soie, du gros grain, et du cuir, un empiècement de métal qui fait que cela puisse bouger mais que l'on ne voit pas les seins, que ce soit plongeant, mais contrôlé."

Ajoutez-y un bijou en laiton qui ne passe pas inaperçu, comme une pièce maîtresse, à hauteur de nombril, "un peu à la Christine, le film de John Carpenter et Metropolis, de Fritz Lang." L'idée d'un pare-chocs chromé qui serait passé entre ses doigts souples, "juste légèrement plié pour créer un volume, un truc pur et froid mais qui ajoute un relief à la collection". Ce n'est pas gratuit : Anthony Vaccarello voulait des vêtements doux à porter mais qui évoqueraient l'armure, avec de la broderie ajourée. "Tout est brodé, sauf que ce n'est pas un travail de perlage et de paillettes, ce sont des tissus assemblés entre eux par un point de bourdon." Soit 14 pièces, et l'été prochain 20, promet-il. "Grandir petit à petit, installer une image, un style, un vocabulaire. Je commence avec deux brassières, un body, deux vestes, un gilet, deux pantalons, une jupe, une chemise et quatre robes, toutes les lignes se correspondent assez bien, ce sont toujours les mêmes qui reviennent." Résultat, arithmétique, une garde-robe qui s'additionne.

"Des trucs un peu bizarres"

Il a pensé à tout, Anthony Vaccarello. C'est qu'il a été à la bonne école. Il est né à Bruxelles, il y a trente ans, y a grandi. Un père restaurateur, une mère employée dans une société de pompes à chaleur à qui il n'ose pas confier qu'il veut étudier la mode. "J'ai toujours aimé cela, c'est bizarre." Il répète souvent "c'est bizarre", mais on ne trouve guère que cela le soit, Anthony parle à pas feutrés, parfois à tâtons. Donc, après des humanités latin-langues, il étudie le droit, "dépression totale". Il est tellement "malheureux" que sa mère le conjure de faire enfin ce qu'il aime, "cela a été une révélation". Il fantasme sur la Cambre mode(s), sur le travail d'Olivier Theyskens, ses robes pour Madonna, mais il n'ose pas s'y présenter de peur de rater l'examen d'entrée. Il décide d'apprendre le textile contemporain à Tournai, aux beaux-arts, pendant deux ans. "J'étais le seul qui ne tissait pas, ou alors des cheveux, des trucs un peu bizarres", et puis en septembre 2001, ça y est, réussi, il est inscrit à La Cambre, il en a pleuré. De joie. Il ne versera pas d'autres larmes, créer dans la douleur, ce n'est pas son truc. Même si ces cinq années d'études sont exigeantes. "On n'y fait pas du vêtement au départ, mais des recherches sur le volume, le textile, et c'est bien, même si cela m'a un peu énervé au début parce que j'étais impatient. Mais ensuite, on comprend que c'est primordial de passer par là, on comprend pourquoi on doit créer une robe avec 250 mètres de papier..."

Ses études, il les termine en beauté, en 2006, en passant par la case Hyères, où il remporte le premier prix et le prix L'Oréal de ce Festival international qui met la jeune création en valeur. "Je n'y croyais pas du tout. Je suis arrivé avec mes perruques en cuir tressé... j'avais bossé comme un fou, j'étais épuisé, vert, blanc de peau, ma collection avait un nom horrible, hyperlong, que j'ai oublié, Ann Demeulemeester était présidente du jury. C'est grâce à Hyères que j'ai été contacté par Fendi..."

Quand vous mettez toutes ces informations à la suite l'une de l'autre, forcément, cela ne peut que donner un de ces raccourcis vibrants qui font les beaux mais vrais contes de fée. Lui qui ne décroche jamais son téléphone, mais alors là, jamais, répond pour une fois, quelqu'un lui annonce que chez Fendi, on aimerait le rencontrer. "Karl Lagerfeld, Fendi, Rome, j'ai dit oui ! J'y suis allé, c'était génial, le Palazzo, la ville, les gens, c'était même un peu irréel, ce truc qui me tombait dessus..." Anthony découvre alors la fourrure - quelle chance, "avec la plus grande maison et l'atelier le plus expérimenté. Il n'y a pas mieux. Je pouvais y faire ce que je voulais, des recherches de finitions, des assemblages de poils..." Un peu moins de deux ans plus tard, il s'en va, il a travaillé avec Karl, "un génie", mais estime avoir emmagasiné suffisamment pour tenter quelque chose, soit ses sept premières robes, sous son nom, à Paris.

"On épure"

Évidemment, depuis, il a parfois quelques velléités d'entrer dans une grande maison, mais pas celles qui font rêver d'habitude, plutôt les moribondes ou les carrément mortes, Azzaro, Mugler ou Scherrer, ces vieilles gloires françaises où il pourrait passer des journées entières à "explorer les archives", "s'amuser avec l'atelier" et y apporter sa "patte". Mais ce fantasme assumé ne l'empêche pas de travailler comme un fou, pour lui, et à sa collection, entre Bruxelles et Paris où il vit avec Arnaud Michaux, ex-La Cambre mode(s), assistant d'Alber Elbaz chez Lanvin qu'il quitte en octobre prochain pour Marc Jacobs chez Luis Vuitton. Quand ils laissent leur quarante mètres carrés du Ve arrondissement pour leur maison bruxelloise à Saint-Gilles, trois pièces en enfilade et carreaux de ciment au sol, ils ont soudain le tournis - quel espace. À l'étage, leur atelier, où ils peuvent faire "des choses un peu folles", étaler tout par terre, les dessins, les patrons, des mètres de soie et de velours, prendre leurs aises, laisser les magazines de mode s'empiler, tout peindre en blanc sauf quelques objets passés au noir, par goût, telle cette pietà qui du coup a une autre gueule. Anthony y dessine parfois, mais "pas trop", il trouve que "cela fige une collection". "Jusqu'à la fin, à la veille de la présentation en mars dernier, j'ai travaillé sur le pantalon, une idée que je n'aurais jamais eue trois mois avant, une pièce amène l'autre." Créer sur le buste, il n'y a que cela de vrai. Et puis se raconter "une petite histoire", avoir des envies de jersey de soie, en rajouter parfois mais écouter ce qu'en pense Arnaud, "on épure", et ne jamais cesser de broder autour d'"une femme hyperbijoutée, élégante. Toujours en noir". La seule couleur, aussi ravageuse, qui attire la lumière.

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