La mode a-t-elle perdu son sens de l'humour? (vidéo)

12/04/13 à 13:49 - Mise à jour à 13:49

Source: Weekend

De caprices en soufflet, en passant par les égéries à quatre pattes, les acteurs du chiffon perdent parfois le sens des réalités. Mais si la mode ne rit plus, du moins fait-elle sourire.

La mode a-t-elle perdu son sens de l'humour? (vidéo)

© Reuters

Le petit monde feutré de la mode a clos 2012 avec un sentiment étrange. Comme s'il pouvait tirer de cette année hystérique un vaste bêtisier... A l'énumération des divers événements qui ont fait rire sous cape la planète fashion, il y a presque de quoi s'inquiéter.

Cela a commencé doucement à la fin de l'été. On a vu apparaître une nouvelle it girl, Choupette Lagerfeld, à la Une du Grazia britannique et sur tous les blogs... Si l'on ne peut nier la beauté de miss Choup (qui compte plus de 17 000 followers sur Twitter), elle n'en reste pas moins un chat, sacré de Birmanie irrésistible, certes, mais chat, qui levait le voile sur son emploi du temps, l'album photo de son iPhone... Malin quand on sait le succès de n'importe quelle photo de matou sur Internet.

Quelques semaines plus tard, à la rentrée, le ridicule de la cour a grimpé d'un cran. En septembre, à New York, juste avant le défilé Zac Posen, le ton monte. Une rédactrice de mode allonge une gifle à une attachée de presse. L'outragée demande 1 million de dollars en réparation. Alors que la tension est à son comble autour du premier défilé Femme d'Hedi Slimane pour la maison qu'il vient de rebaptiser Saint Laurent Paris, une guerre éclate entre le créateur star et la journaliste - non moins star - du New York Times, Cathy Horyn. Nous sommes au tout début d'octobre et les rédactions grondent sous l'insatisfaction de nombreux journalistes "non invités" au show Saint Laurent. Horyn en fait partie. Elle écrit dans son blog un article salé. Slimane riposte, via Twitter. On rit beaucoup, mais souvent jaune. Et pendant que la mode perd son sang-froid, les humoristes parodient les publicités de grandes marques comme Dior ou Chanel (J'adore par Florence Foresti ou Brad Pitt vu par Audrey Lamy) dans des spots appréciés comme autant de bouffées d'air dans une atmosphère saturée de ricanements convenus.

"On riait vraiment dans les années 80, rappelle Serge Carreira, maître de conférences et spécialiste du luxe à Sciences po Paris. Mais à partir de la première guerre du Golfe, le milieu a commencé à se prendre au sérieux. Le minimalisme a alors balayé l'insouciance des eighties. On est passé de l'enfance de la mode (NDLR : entamée dans les années 60), âge d'or du plaisir, à son adolescence, torturée et plus intellectuelle."

Comme un art, la mode s'est soumise à la tyrannie du concept, et les géants du luxe ont entériné la mutation en transformant les stylistes en directeurs artistiques. Et tout le monde a pris la grosse tête... Plus une marque qui ne soit une "maison", aujourd'hui. "Il y a tellement de collections à faire par an, de pression financière et médiatique, suggère Jean-Jacques Picart, consultant mode et luxe. Les créateurs sont devenus des forçats et on n'a jamais vu beaucoup rire les forçats."

Ce n'est peut-être pas un hasard si ce sont Karl Lagerfeld et Jean Paul Gaultier, ces survivants des années 80 devenus des icônes populaires, qui osent encore cultiver le terreau de l'humour. Jusqu'à frôler la caricature. "Pareil au clown blanc et à l'auguste, chacun tient son rôle de marrant de service selon un registre précis du perfide et du gentil", analyse une rédactrice sous le couvert de l'anonymat. La nouvelle génération, elle, a bien appris sa leçon. "Tous savent que l'époque des designers superstars est révolue et qu'il faut bannir toute forme de mégalomanie, poursuit Jean-Jacques Picart. Seulement, à force de se brider, ils en ont oublié d'être drôles."

Dans ce contexte, peu d'options s'offrent à ceux qui veulent tâter du bon mot, du troisième degré ou, pour les plus téméraires, du bashing. L'humour potache est mort. Seuls l'ironie, le cynisme et la parodie (avec, dernièrement, ces people portant des tee-shirts détournant le nom des marques) survivent comme revendication d'une certaine autodérision. "On ne cherche pas un vaccin, dédramatise Jean-Jacques Picart, on ne fait que des vêtements."

D'autant que le milieu digère admirablement toute forme de contestation pour en faire une rhétorique, un mode de communication. L'humour n'est pas un contrepouvoir, il est le pouvoir. Il génère du buzz : d'Alber Elbaz dansant dans la vidéo Lanvin (hiver 2011) au film d'Alexander Wang mettant en scène sa fausse vendeuse Bon Qui Qui pour sa collection bis (T by) du printemps-été 2013, en passant par le "ton Loïc Prigent"... "Si je devais décrire mon travail, confie Paul Smith, je dirais que Savile Row a rencontré Mr Bean." Une leçon de fantaisie british pour tous ceux qui pensent que rire de soi, c'est risquer de ne pas être pris au sérieux...

par Charlotte Brunel et Caroline Rousseau

>>> Habillé(e)s pour l'hiver 2014, de Loïc Prigent


>>> Bon Qui Qui Spring 2013 T by Alexander Wang

>>> Film de la campagne Lanvin 2011

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