Le retour des Années Folles

02/02/12 à 09:38 - Mise à jour à 09:38

Source: Weekend

De robes à danser à franges en minaudières aux accents Art déco, les Roaring Twenties se sont invitées dans le vestiaire de l'hiver et continueront à faire swinguer les collections été. Une plongée nostalgique aux racines mêmes de la modernité.

Le retour des Années Folles

© DR

Outre-Atlantique, on parle aussi beaucoup du phénomène Boardwalk Empire. Lancée en 2010, la série de HBO qui plante son intrigue dans la ville d'Atlantic City sous la Prohibition serait à l'origine de ce retour en grâce des Roaring Twenties. Et de son style. Robes charleston emperlées, manteaux du soir brodés et sweaters d'inspiration constructiviste, mais aussi boas, sautoirs de perles et bas de soie... l'extraordinaire garde-robe de la série (cinq mois d'immersion dans l'histoire de la mode, une traque des plus belles pièces dans les boutiques vintage des États-Unis) aurait, dit-on, la même influence sur les créateurs que Mad Men en son temps. C'est tout dire ! Les garçonnes plus vendeuses que les femmes au foyer dépressives mais tirées à quatre épingles des fifties ?

Garçonne subversive

"Les années 20, c'est le sexe, l'alcool et le jazz", résume Terence Winter, scénariste et réalisateur de Boardwalk Empire. En ces temps d'austérité économique et de replis identitaires, l'image est séduisante. "J'aime le côté gonflé de cette période, les fêtes somptueuses des Mille et Une Nuits de Paul Poiret, les femmes pouvaient faire ce qu'elles voulaient, danser, fumer. Elles étaient libres et finalement assez punk", confirme le créateur de souliers Pierre Hardy, dont les sandales compensées se sont ornées cet hiver, presque "inconsciemment", de tranches de couleurs très Art déco.

Car, après la Première Guerre, les garçonnes n'auront de cesse de cultiver leur autonomie, amorcée pendant les années de conflit. "Soulagées malgré elles de la tutelle masculine et d'un assujettissement à une séduction définie par les hommes, les femmes adoptent une mode plus pratique, qui leur convient mieux et qui continue, par les apparences, d'affirmer leur volonté d'égalité avec le sexe fort", écrit l'historienne Catherine Ormen-Corpet (Modes, XIXe-XXe siècles, Hazan). Poitrine, ventre, hanches, taille et fesses... Débarrassés du corset, tous les attributs traditionnels de la féminité auront été gommés au bénéfice des jambes, largement dévoilées dans ces nouvelles robes-chemises qui réduisent le corps à un rectangle mais libèrent ses mouvements (notamment grâce à l'apparition du jersey, une matière issue du sport "glamourisée" par Chanel). "J'aime la ligne droite des années 20, que je trouve très sensuelle, contrairement à cette culture du corset qui contraint le corps et exagère la silhouette", nous confiait récemment Christophe Lemaire. En deux saisons, le nouveau directeur artistique d'Hermès a imposé avec ses tailles descendues sur les hanches l'image d'une élégance qui fait rimer simplicité avec aisance. Encore une notion qui nous vient de cette période de l'entre-deux-guerres...

Géométrie du décor

"La simplification des volumes, la géométrisation des motifs et cette idée que l'on peut rompre totalement avec le passé. Les années 20 sont un moment fondateur dans la mode, car elles marquent l'apparition de la modernité. D'ailleurs, qu'a-t-on vraiment inventé depuis ?, s'interroge Pierre Hardy. Aujourd'hui, nous sommes plutôt dans une période d'accumulation stylistique. On empile les couches, on les combine, mais les éléments de base restent les mêmes." C'est sans doute la raison pour laquelle elles exercent encore aujourd'hui un tel pouvoir de fascination sur les créateurs. Jamais les arts décoratifs n'auront construit une esthétique aussi homogène et visuelle, nourrie abondamment par les avant-gardes artistiques.

Ainsi, l'exotisme, l'opulence des couleurs et des dorures héritées des Ballets russes ou les formes géométriques chères à Tamara de Lempicka qu'on a vues revenir cette saison avec tout l'excès et la drôlerie un peu kitsch des années 70, façon salomé à talon bûche et collages de cuirs exotiques multicolores (Fendi), minaudières en galuchat incrustées de fausses pierres... Car l'Art déco n'en est pas à son premier revival. Avec la vente de la collection du couturier Jacques Doucet en 1972, ce style jugé alors trop lourd revient aimanter les envies libertaires et festives de l'époque, propulsé par Andy Warhol, Yves Saint Laurent et Karl Lagerfeld, qui s'entichent des vases de Dunand ou du mobilier d'Eileen Gray. Pour le meilleur et parfois pour le pire. "Les salomés des années 20, c'est joli sur une photo de Lartigue. Mais je trouve l'esthétique assez pesante, je me sens mal à l'aise en pensant à ce sur quoi cela a débouché : le culte de la vitesse, le surhomme", tempère Pierre Hardy.

Remixé avec la décadence glam des seventies, l'Art déco d'aujourd'hui est bien inoffensif. Association phare de l'hiver, le noir et le blanc du jazz dessinent ainsi chez Dries Van Noten des jeux optiques et vibratoires en paillettes, claquent contre un imprimé façon boubou. "Les années 20 découvrent l'art africain, qui influence la sculpture, la peinture cubiste. Ce voyage imaginaire entre les cultures me fascine, explique le créateur anversois, passé maître dans ces hybridations décoratives. Avec les débuts du style moderne, on commence aussi à utiliser des matériaux assez bruts, comme les tubes de métal dans le mobilier. Un mélange que j'aime expérimenter dans les vêtements, comme pour l'été prochain où j'ai travaillé des formes très couture dans des simples cotons."

À la belle saison, les lignes dynamiques des gratte-ciel seront à l'honneur des collections. "L'Art déco est ma période préférée en architecture et en décoration. J'aime beaucoup Le Corbusier, Charlotte Perriand, mais aussi l'esthétique d'une Louise Brooks photographiée par Man Ray", explique la directrice artistique de Gucci, Frida Giannini. Ainsi, sans l'obscurité du podium, les robes charleston à franges, brodées de motifs géométriques en miroir, évoquaient les courbes du Chrysler Building étincelant la nuit. L'ultime fête avant le crash.

Charlotte Brunel

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