Istanbul, spot culturel

04/08/11 à 12:14 - Mise à jour à 12:14

Source: Weekend

Cette fourmilière tentaculaire de 15 millions d'habitants n'a jamais laissé Ankara lui ravir la place de capitale du pays. Et certainement pas son rang de haut lieu de culture, elle qui est déjà inscrite au Patrimoine mondial de l'Unesco depuis vingt-cinq ans.

Istanbul, spot culturel

© Stevens Frémont

Par Nathalie Nort

Istanbul est une ville-monde dans toute sa splendeur... Entre l'Antiquité qui l'appelait "La Ville" et jusque dans les années 1930, où elle perdit son nom de Constantinople, aucune ville n'a autant changé de nom, tour à tour Nouvelle Rome, Byzance, Sublime Porte ou Stamboul. Aucune autre ne s'étend sur deux continents, saute un détroit comme on prend le métro et prend le pouls de l'Orient comme de l'Occident. Metropolis de plusieurs empires, celle qui fut, à l'instar de Rome, fondée sur sept collines, enjambe plusieurs siècles d'une rue à l'autre. Quand vous en aurez fini des merveilles byzantines de Sultanahmet, aurez suivi la déferlante touristique sous les arcades du Grand Bazar et pesté dans les embouteillages continus, vous n'aurez aucun mal à goûter au calme de quartiers moins affairés...

Depuis une dizaine d'années, de nouveaux territoires de l'art éclosent dans la cosmopolite cité. À l'initiative de la Fondation d'Istanbul pour la Culture et les Arts (IKSV), des lieux industriels chargés d'histoire sont requalifiés en espaces dédiés à la culture contemporaine. À commencer par Istanbul Modern, ouvert dans un ancien entrepôt des docks de Karaköy, qui fut jusqu'aux années 90 le port historique accueillant les passagers d'Europe et d'ailleurs. L'ancien village de pêcheurs et son lacis de ruelles colorées a mué en un quartier très tendance dès l'ouverture du premier musée d'art contemporain de Turquie en 2004. Le vaisseau Modern permet de découvrir, entre autres mouvances internationales, la place dynamique qu'occupe désormais la nouvelle scène artistique turque. De même qu'au déjeuner, son café design est le spot recommandé pour contempler l'activité toujours frénétique sur le Bosphore. Un trafic maritime affolant où se croisent pétroliers et cargos qui rejoignent la Mer Noire ou la mer de Marmara, et les ferrys, yachts et barques multicolores qui franchissent le détroit dans les deux sens. Le soir venu, les restaurants et clubs branchés des environs s'éveillent sous l'oeil protecteur du grand pont et de la mosquée d'Ortaköy, dressée au bord de l'eau.

La renommée grandissante de la Biennale d'art contemporain d'Istanbul est pour beaucoup dans la création de ces nouveaux lieux de culture mondiale si prisés des city-breakers. Ouvert lors de la dixième édition, en 2007, on découvrait à Taksim, au fin fond de la Corne d'or, Santralistanbul, un centre d'art, reconversion de l'ancienne centrale électrique Silahtaraga - la première de l'empire ottoman - en pôle culturel. Sur les 120 000 m² que compte aujourd'hui le musée de l'Energie, un espace dédié à l'art contemporain a été entièrement repensé par Han Tümertekin, architecte stambouliote déjà très connu à l'étranger. Remarquablement scénographiées, des expositions ultrapointues prennent place dans les volumes colossaux et font rivaliser turbines et installations contemporaines. Également centre de recherches en industrie culturelle, design et urbanisme, Santralistanbul accueille en résidence des artistes, penseurs ou scientifiques venus du monde entier comme de régions défavorisées de Turquie, du Moyen-Orient, d'Asie Centrale ou des Balkans, témoignant ainsi d'une grande ouverture sur la création pluridisciplinaire.

Quartiers chics et bohèmes
Au nord du Taksim, les rues étroites et pentues de Nisantasi sont le haut lieu de la fashion stambouliote. Une sorte de Soho à la sauce orientale où les enseignes de luxe font bon ménage avec les créateurs, où il fait bon flâner, pousser la porte d'une galerie et croiser les stylistes installés au creux des immeubles années 1930. Sur Tesvikiye Caddesi, Beymen Blender rassemble en six étages des centaines de marques mode et design. Un peu plus loin, à Cukurcuma, dans un bric-à-brac d'antiquités et d'objets rétro datant d'Atatürk, on déniche la perle rare chez Popcorn, Pied de Poule ou chez le décorateur de théâtre Yücel Tanyeri qui lança ici la vogue du vintage.

Du Taksim au Tünel, le tramway brinqueballe sur Istiklal Caddesi, la grande avenue piétonne, concentré d'Istanbul moderne superposé à la Pera du siècle dernier. Le quartier de Pera était au début du XXe la fierté de la ville. Ambassades, prestigieuses écoles, immeubles bourgeois, théâtres, cinémas, restaurants et cafés, c'est ici que la bonne société stambouliote vivait et sortait, dans ce qui se voulait un "Paris oriental". Hôtel de légende construit par la compagnie des Wagons-Lits pour les passagers de l'Orient-Express, le Pera Palas où plane l'ombre de clients illustres telles qu'Agatha Christie et Greta Garbo, a rouvert ses portes en septembre dernier après deux ans et demi de travaux de rénovation.

Amalgame de cultures

Aujourd'hui Pera retrouvé tout son lustre. La jeunesse de la ville s'y montre et c'est aussi là que survivent les vieilles traditions. Chaque soir, le marché aux poissons de Galata est le théâtre d'une véritable joie de vivre. Aux alentours et sur Tepebasi, les "Petits Champs", les Stambouliotes, mondains comme modestes, se donnent rendez-vous dans les cafés ou vont assister au cérémonieux tekke des derviches tourneurs. Quant à Cihangir, depuis qu'une récente fièvre immobilière s'est emparée de ce quartier escarpé reconstruit en pierre et en béton à la suite d'un incendie dans les années 1930, beaucoup d'Européens en mission et d'artistes renommés s'y sont installés. Dans le flot de cette vague bobo, de nouveaux restaurants, cafés et boutiques branchées ouvrent chaque jour. Et puis les insomniaques auront encore la nuit blanche pour apprécier l'autre versant d'Istanbul : une vie sonore, jeune, palpitante dans les clubs qui jonchent les rives du Bosphore. Et ne manquer sous aucun prétexte le soleil embraser les coupoles roses de la Corne d'Or tout en se laissant gagner par le hüzün, cette rêveuse nostalgie chère à l'écrivain Orhan Pamuk, prix Nobel de littérature 2006.

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