Les gitans des mers, une ethnie en voie de disparition (en images)

03/07/17 à 11:46 - Mise à jour à 11:46

Dans les eaux turquoises du sud de la Birmanie, les "gitans des mers" continuent à pêcher en apnée, lance à la main, comme leurs ancêtres. Mais aujourd'hui ne reste qu'un cimetière de coraux brisés où vivent de moins en moins de poissons.

La tribu maritime nomade appelée Moken pratique cette spectaculaire technique de pêche depuis des centaines d'années autour des 800 îles de l'archipel des Mergui, à la frontière entre la Birmanie et la Thaïlande.

La mer a toujours été leur élément et leur moyen de subsistance: les poissons et les crustacés pour se nourrir - et les perles en bonus pour être revendues en échange de fuel et de riz.

"Quand nous étions jeunes, un père pouvait facilement faire vivre sa famille", se rappelle Kar Shar, l'un des leaders moken du village de Makyone Galet, sur une île de l'archipel, sa pipe à la main devant sa maison faite de tôle ondulée.

Mais petit à petit, leur mode de vie a été bouleversé par l'arrivée de la pêche intensive: l'utilisation de la dynamite ou de chalutiers, qui raclent le fond des mers, font des ravages.

Pauvres, apatrides et avec un accès restreint au marché du travail, les jeunes Moken ont commencé à plonger dans la région pour des compagnies de pêche dans les années 1990. Et ils ont continué après leur sédentarisation forcée par l'ancienne junte sur ces îles.

Leur capacité à descendre en apnée à des dizaines de mètres de profondeur est utilisée aujourd'hui pour la pêche à l'explosif ou pour dénicher des concombres de mer, destinés à être exportés vers la Chine voisine.

- 'Pas le choix pour vivre' -

"La pêche à la dynamite est courante", explique Jacques Ivanoff, ethnologue au Musée de l'Homme de Paris, qui a passé plusieurs années à étudier les Moken. "Certains, abandonnés, sans réel salaire, n'ont pas vraiment le choix aujourd'hui pour réussir à vivre", ajoute-t-il.

C'est un travail risqué et illégal. Les pêcheurs se rendent au large des îles éloignées et désertées où ils ont moins de chance d'être aperçus. Là, les plongeurs cherchent le meilleur endroit où faire exploser la dynamite.

Certains se servent de tubes de plastique reliés à des compresseurs d'air mais beaucoup descendent sans équipement. Nombre d'entre eux sont aujourd'hui infirmes ou incapables de marcher, souffrant de la maladie des caissons, après des remontées ou descente en profondeur sans respect les plateaux de décompression.

Et certains ne sont jamais remontés.

Mais ils sont toujours nombreux à accepter de descendre, car un plongeur peut gagner en moyenne plus de 100 dollars en une nuit alors que le salaire journalier est d'environ 3 dollars sur les îles.

Pour faire face au stress, de plus en plus d'entre eux basculent dans la drogue.

- Population en déclin -

Win Myat n'était qu'un adolescent quand son oncle est mort d'une overdose. Il était accro aux cachets de méthamphétamine, appelés dans la région "yaba", la drogue qui rend fou. Ces cachets lui servaient à tenir pendant les longues nuits.

"Il dépensait tout son argent pour de la drogue", explique le jeune homme de 20 ans. "A la fin, il était très faible et toujours très énervé quand il ne pouvait pas avoir ses pilules. Il a créé beaucoup de problèmes dans la famille. Puis il est mort", ajoute Win Myat, qui a demandé à ce que son nom soit modifié.

Les addictions au yaba, à l'opium ou à l'héroïne, des drogues produites en quantité dans le nord du pays, sont fréquentes ici.

D'après les experts, la population moken est tombée à 2.000 ou 3.000 personnes, contre 5.000 il y a quelques années -- en raison des nombreux décès liés à des overdoses et des accidents causés par la dynamite, et du fait que les couples "mixtes", où l'un des deux conjoints n'est pas moken, et qui sont de plus en plus fréquents, ne sont pas comptabilisés.

La réduction drastique des réserves de poissons a également été catastrophique pour cette ethnie. D'après une étude norvégienne effectuée dans l'archipel des Mergui, entre 1980 et 2013, 90% de la biomasse des poissons d'océan a disparu à cause de la pêche intensive.

En plus des larges chalutiers, 8.000 petits bateaux de pêche sont présents dans ces eaux, d'après Robert Howard, qui travaille pour l'ONG Flora & Fauna International.

"Si cela se poursuit, l'activité de la pêche pourrait s'effondrer", prévient-il.

Un vrai danger pour les Moken, déjà de plus en plus nombreux à se détourner de leur mode de vie ancestral. Depuis une décennie, personne n'a construit un kabang, le bateau traditionnel fait de bois sur lequel ces nomades passaient leur vie auparavant.

"Quand nous vivions sur les bateaux, nous pouvions bouger si l'endroit n'était plus fécond. Mais aujourd'hui, nous ne pouvons plus le faire. La vie était meilleure sur les bateaux", déplore Kar Shar.

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