"Je ne suis pas un numéro, je suis un homme libre ! ", s'écriait Patrick McGoohan à la fin des sixties. Près d'un demi-siècle plus tard, le cri du héros cathodique du Prisonnier résonne encore avec force face au quantified self. Lancé il y a quelques années, ce mouvement assurait en effet à ses adeptes de s'élever sur l'échelle du bonheur via l'auto-mesure biométrique, en jonglant avec fourchettes intelligentes, podomètres de poche et autres lits évaluant la qualité du sommeil - voire les performances sexuelles. Compter ses pas au quotidien, archiver ses humeurs toutes les heures et noter scrupuleusement le type de nourriture ingurgitée promettait alors une " pleine conscience " de soi via des applis aux airs de coach.

Né à San Francisco en 2007 sous la plume de deux journalistes de Wired, magazine US de référence traitant de la culture high-tech, le terme a bien créé à ses débuts un effet d'emballement. " En 2012, le quantified self se dressait comme une certaine forme de religion car une boîte noire s'ouvrait à nous. D'un seul coup, des chiffres levaient le voile sur des événements triviaux de notre vie. Il y avait un pouvoir de révélation. De l'argent dépensé en allumant la lumière de la salle de bains aux calories brûlées en allant chercher le pain, des choses que nous n'arrivions pas à quantifier par le passé se dévoilaient ",se souvient Rafi Haladjian, " quantifier " de la première heure et entrepreneur français qui a notamment participé au développement du Minitel. " Tout le monde se mesurait alors avec Runkeeper ou l'appli de Nike pour partager ses résultats sur les réseaux sociaux. C'était une nouvelle manière de se raconter dans ce qu'on appelle la littératie numérique. Les chiffres remplaçaient les photos sur Facebook ",complète Camille Gicquel, co-auteure d'un livre sur le sujet (*).

Il y a deux ans, des rencontres régulières réunissaient des milliers d'adeptes, regroupés en nonante sections locales réparties aux quatre coins de la planète. Gary Wolf, un des deux fondateurs du mouvement, y parlait de " connaissance de soi " et de " boussole morale pour agir plus efficacement dans le monde ". Impossible de ne pas penser à un courant New Age. " Nous avons analysé le discours tournant autour de ces soirées de réseautage pour en arriver à la conclusion qu'elles servaient avant tout à témoigner de ce qui marchait ou pas dans le secteur, tempère Camille Gicquel.Cette communauté a d'ailleurs fait évoluer la recherche. De nombreux membres prenaient en outre beaucoup de recul. Ils décriaient souvent la fiabilité des données collectées. " Un point faible parmi d'autres qui a commencé à ébranler les fondations du phénomène. Si bien que peu à peu cet épanouissement par les chiffres s'éteint doucement et que les " wearables ", objets fétiches de ce courant aux airs de dogme digital, baissent en popularité.

Rio ne répond plus

Aujourd'hui, si quelques poches font encore de la résistance, les Quantified Self Meetups de Rio, New York, Los Angeles, Tokyo et Paris ne font plus parler d'eux. Un silence qui contraste avec le tapage médiatique qui a un temps entouré ce milieu, et dont les raisons sont multiples. Le cas de Chris Dancy, quantifier obsessionnel qui a résolu son obésité en redécouvrant son corps grâce à des capteurs, peut apporter un premier éclairage. Aujourd'hui, ce " lifelogger ", comme on qualifie ces personnes qui partagent l'intégralité ou une grande partie de leur existence en direct sur le Web, se sent " tout nu "lorsqu'il ne porte plus ses appendices digitaux. " L'homme le plus connecté sur Terre "brandit sur son site toutes ses données biométriques et activités quotidiennes. Et des entreprises high-tech le paient pour étudier les " modalités d'une vie surveillée ". Un exemple extrême qui confirme les observations d'Ami Stearns, une sociologue attachée à l'université d'Oklahoma qui a comparé le courant à une nouvelle version de la métaphore du panoptique de Michel Foucault, ce plan carcéral qui permet d'une tour centrale de visionner tous les détenus (1975). A savoir une société moderne où la surveillance de chaque personne est la norme. Particularité du quantified self néanmoins ? Ce monitoring n'émane pas d'un pouvoir extérieur mais bien de l'individu qui partage, tout sourire, ses résultats...

Le court-métrage The Quantified Self de Gleb Osatinski (2016) revient sur cette folie de tout mesurer. , SDP
Le court-métrage The Quantified Self de Gleb Osatinski (2016) revient sur cette folie de tout mesurer. © SDP

L'histoire tragique de William " Kim " Flint est également emblématique des dérives du système. Cet amateur de courses cyclistes serait ainsi décédé dans un accident dû à un excès de vitesse afin de rester performant sur Strava, application comparant des exploits sur des tracés géolocalisés. " La société est entrée dans une phase de "connaissabilité", observe Rafi Haladjian. On peut tout savoir, partout et tout le temps, grâce à nos smartphones. Les objets connectés se sont développés sur ce terreau. Mais le quantified self est une sorte de maladie infantile propre à chaque nouvelle technologie. Au début, il y a des grandes flambées de fièvre. On s'excite autour d'épiphénomènes souvent extrêmes, mais les choses ne durent jamais très longtemps. Les gens reviennent à la raison ", complète celui qui est aussi fondateur de Sen.se, inventeur de petits objets connectés pour le quotidien.

S'ajoute à cela une certaine lassitude, une fois l'engouement pour la nouveauté retombé. "L'adaptation de votre comportement face à ces données de QS marque la deuxième étape qui termine la période de fascination du wearable. Le mythique 10 000 pas par jour des bracelets connectés ou le poids que vous vous fixez sont des bons exemples. Au bout d'une semaine à trois mois, lorsque vous avez atteint vos objectifs, l'impression d'un changement dans votre vie se tasse. Pendant ce temps, de la recharge des batteries aux notifications qu'il envoie, l'objet connecté demande toujours autant d'attention. Cela pousse à son abandon car l'effort fourni pour vivre avec lui est supérieur à ce qu'il nous apprend ", ajoute encore Rafi Haladjian.

À vendre, bracelet, comme neuf

Conséquence de tout cela, de l'avis même de sites spécialisés comme objetconnecte.com, les wearables traversent une zone de turbulences. L'Apple Watch est loin d'avoir rencontré le succès espéré ; Motorola a laissé tomber le secteur ; Pebble a été racheté par Fitbit et Jawbone a frôlé la faillite. Les espaces de la Fnac et de Darty dédiés aux objets connectés ont en outre fermé leurs portes en France.

En parallèle, le secteur s'industrialise - on pense au capteur électronique conçu par L'Oréal pour aider les consommateurs à adopter la bonne protection solaire en fonction de leur type de peau et de la dose de rayons UV reçue. Ou se spécialise, dans le " quantified student " par exemple. Ainsi, des rencontres amoureuses aux séances de sport en passant par ses cours, Tiffany Qi, quantifier inscrite sur quantifiedself.com, essaie de jauger son implication dans ses études en disséquant consciencieusement ses activités sur quatre ans...

Chers et devenus inutiles, les trackers d'activités, les montres et les objets connectés liés au bien-être sont par ailleurs remis en question quant au bien-fondé des données scientifiques sur lesquels ils s'appuient pour livrer leurs analyses et suggestions. L'Aura de Withings soulève notamment cette question. Ce réveil lumineux se couple à un capteur placé sous le matelas pour améliorer la qualité du sommeil en ajustant automatiquement l'intensité de ses LED et les sons qu'il diffuse. Respiration, mouvements et rythme cardiaque sont analysés pour tirer le dormeur de ses rêves à l'instant opportun. " Se réveiller au bon moment de son cycle permet de se lever plus facilement, mais ne modifie pas l'état de fatigue au fil de la journée, prévient Fabrice Jurysta, responsable du laboratoire de sommeil adulte à l'hôpital Erasme, à Bruxelles. Jouer sur la luminosité et l'ambiance sonore pour passer une bonne nuit est intéressant, mais dans tous les cas, on peut recréer cela en se passant de ce type de gadget. En ajustant par exemple un éclairage tamisé, en évitant de rester sur un écran lumineux avant de se coucher..."

Sur le terrain de la vie privée, le quantified self souffre en outre d'une mauvaise réputation. Le manque de sécurité - lié à l'absence fréquente de mises à jour à distance des appareils - fâche. Tout comme le flou entourant l'exploitation des données biométriques captées. Il y a peu, la montre de Polar publiait ainsi par défaut sur le Net la localisation, la santé et les calories brûlées de ses porteurs. Pis, Fitbit laissait traîner les données d'activités sexuelles de ses utilisateurs sur son site. Si ce dernier s'engageait à ne jamais revendre les paramètres de ses clients à un tiers, Withings notait par contre qu'il ne le ferait pas sans l'accord de l'utilisateur...

Nokia, Google, Amazon et Samsung s'intéressent dans tous les cas de très près à l'extraordinaire manne financière que représente le Big Data. Ce marché colossal complétera nos profils en ligne déjà gorgés d'informations sur nos goûts, déplacements et autres relations sociales. "Aujourd'hui, on passe du quantified self au quantified us. Les grandes entreprises, les labos et le projet d'Enigma du MIT Media Lab tentent de tracer des cadres communs dans lesquels on peut exploiter ces informations. C'est le prochain grand défi, conclut Camille Gicquel.Exploiter ces informations aidera à repérer des maladies, des tendances qu'on ne sait pas forcément dégager sans ce background. " Pas sûr que le cri de Patrick McGoohan soit encore d'actualité d'ici là...

(*) QuantifiedSelf. Les apprentis sorciers du moi connecté, par Pierre Guyot et Camille Gicquel, éditions Fyp, 2015.

PAR MICHI-HIRO TAMAÏ

3 bracelets incontournables

Jawbone - UP4

Jawbone
© Jawbone

Mesurer les hauts et les bas de sa fréquence cardiaque, en direct, pendant un exercice physique est essentiel. Mais, pour une question de look, le UP4 de Jawbone ne le fait pas.

Volontairement dépourvu d'écran, ce tracker d'activité analyse les battements du coeur... a posteriori. Résistant à l'eau, l'accessoire compte également les pas et surveille le sommeil de son porteur avec une autonomie d'une semaine.

A noter que le UP3, son prédécesseur, se décline en une myriade de finitions, du silicone matelassé au cuir tressé.

Fitbit - Flex 2

Fitbit - Flex 2 , SDP
Fitbit - Flex 2 © SDP

Comme le UP4 de Jawbone, le Flex 2 de Fitbit se glisse aussi dans la catégorie des trackers sans écran.

Ses LED signalent les appels manqués et l'accomplissement d'objectifs planifiés sur l'appli.

Ne mesurant pas la fréquence cardiaque, ce podomètre tire son épingle du jeu via son minuscule module électronique qui se détache pour migrer vers des bracelets bijoux et des pendentifs déclinés en or ou en argent (vendus séparément).

TomTom - Touch

TomTom - Touch , SDP
TomTom - Touch © SDP

Un pression de dix secondes sur une touche en façade permet au porteur du TomTom Touch de mesurer sa masse musculaire et graisseuse.

Au-delà de ce paramètre utile pour jauger ses progrès, un capteur se charge de sonder la fréquence cardiaque, en plein effort physique.

Pensé pour un suivi quotidien de ses activités (y compris la qualité de son sommeil), le bracelet affiche également les appels téléphoniques et SMS.

Thérapie à quatre roues

sdp
© sdp

A l'instar des bracelets connectés, un nombre croissant de constructeurs, parmi lesquels Hyundai et Mercedes, multiplient les recherches pour connaître l'état de santé de leurs conducteurs.

La marque à l'étoile présentait ainsi le Fit and Healthy Research Car lors du dernier CES de Las Vegas. En traquant les battements du coeur sur le chemin du travail, le véhicule détecte un état de stress ou de fatigue du pilote.

L'auto adapte alors automatiquement ses ambiances lumineuses, ses programmes de massages, sa musique et sa température pour détendre ou réveiller l'occupant.

"Je ne suis pas un numéro, je suis un homme libre ! ", s'écriait Patrick McGoohan à la fin des sixties. Près d'un demi-siècle plus tard, le cri du héros cathodique du Prisonnier résonne encore avec force face au quantified self. Lancé il y a quelques années, ce mouvement assurait en effet à ses adeptes de s'élever sur l'échelle du bonheur via l'auto-mesure biométrique, en jonglant avec fourchettes intelligentes, podomètres de poche et autres lits évaluant la qualité du sommeil - voire les performances sexuelles. Compter ses pas au quotidien, archiver ses humeurs toutes les heures et noter scrupuleusement le type de nourriture ingurgitée promettait alors une " pleine conscience " de soi via des applis aux airs de coach. Né à San Francisco en 2007 sous la plume de deux journalistes de Wired, magazine US de référence traitant de la culture high-tech, le terme a bien créé à ses débuts un effet d'emballement. " En 2012, le quantified self se dressait comme une certaine forme de religion car une boîte noire s'ouvrait à nous. D'un seul coup, des chiffres levaient le voile sur des événements triviaux de notre vie. Il y avait un pouvoir de révélation. De l'argent dépensé en allumant la lumière de la salle de bains aux calories brûlées en allant chercher le pain, des choses que nous n'arrivions pas à quantifier par le passé se dévoilaient ",se souvient Rafi Haladjian, " quantifier " de la première heure et entrepreneur français qui a notamment participé au développement du Minitel. " Tout le monde se mesurait alors avec Runkeeper ou l'appli de Nike pour partager ses résultats sur les réseaux sociaux. C'était une nouvelle manière de se raconter dans ce qu'on appelle la littératie numérique. Les chiffres remplaçaient les photos sur Facebook ",complète Camille Gicquel, co-auteure d'un livre sur le sujet (*). Il y a deux ans, des rencontres régulières réunissaient des milliers d'adeptes, regroupés en nonante sections locales réparties aux quatre coins de la planète. Gary Wolf, un des deux fondateurs du mouvement, y parlait de " connaissance de soi " et de " boussole morale pour agir plus efficacement dans le monde ". Impossible de ne pas penser à un courant New Age. " Nous avons analysé le discours tournant autour de ces soirées de réseautage pour en arriver à la conclusion qu'elles servaient avant tout à témoigner de ce qui marchait ou pas dans le secteur, tempère Camille Gicquel.Cette communauté a d'ailleurs fait évoluer la recherche. De nombreux membres prenaient en outre beaucoup de recul. Ils décriaient souvent la fiabilité des données collectées. " Un point faible parmi d'autres qui a commencé à ébranler les fondations du phénomène. Si bien que peu à peu cet épanouissement par les chiffres s'éteint doucement et que les " wearables ", objets fétiches de ce courant aux airs de dogme digital, baissent en popularité. Aujourd'hui, si quelques poches font encore de la résistance, les Quantified Self Meetups de Rio, New York, Los Angeles, Tokyo et Paris ne font plus parler d'eux. Un silence qui contraste avec le tapage médiatique qui a un temps entouré ce milieu, et dont les raisons sont multiples. Le cas de Chris Dancy, quantifier obsessionnel qui a résolu son obésité en redécouvrant son corps grâce à des capteurs, peut apporter un premier éclairage. Aujourd'hui, ce " lifelogger ", comme on qualifie ces personnes qui partagent l'intégralité ou une grande partie de leur existence en direct sur le Web, se sent " tout nu "lorsqu'il ne porte plus ses appendices digitaux. " L'homme le plus connecté sur Terre "brandit sur son site toutes ses données biométriques et activités quotidiennes. Et des entreprises high-tech le paient pour étudier les " modalités d'une vie surveillée ". Un exemple extrême qui confirme les observations d'Ami Stearns, une sociologue attachée à l'université d'Oklahoma qui a comparé le courant à une nouvelle version de la métaphore du panoptique de Michel Foucault, ce plan carcéral qui permet d'une tour centrale de visionner tous les détenus (1975). A savoir une société moderne où la surveillance de chaque personne est la norme. Particularité du quantified self néanmoins ? Ce monitoring n'émane pas d'un pouvoir extérieur mais bien de l'individu qui partage, tout sourire, ses résultats... L'histoire tragique de William " Kim " Flint est également emblématique des dérives du système. Cet amateur de courses cyclistes serait ainsi décédé dans un accident dû à un excès de vitesse afin de rester performant sur Strava, application comparant des exploits sur des tracés géolocalisés. " La société est entrée dans une phase de "connaissabilité", observe Rafi Haladjian. On peut tout savoir, partout et tout le temps, grâce à nos smartphones. Les objets connectés se sont développés sur ce terreau. Mais le quantified self est une sorte de maladie infantile propre à chaque nouvelle technologie. Au début, il y a des grandes flambées de fièvre. On s'excite autour d'épiphénomènes souvent extrêmes, mais les choses ne durent jamais très longtemps. Les gens reviennent à la raison ", complète celui qui est aussi fondateur de Sen.se, inventeur de petits objets connectés pour le quotidien. S'ajoute à cela une certaine lassitude, une fois l'engouement pour la nouveauté retombé. "L'adaptation de votre comportement face à ces données de QS marque la deuxième étape qui termine la période de fascination du wearable. Le mythique 10 000 pas par jour des bracelets connectés ou le poids que vous vous fixez sont des bons exemples. Au bout d'une semaine à trois mois, lorsque vous avez atteint vos objectifs, l'impression d'un changement dans votre vie se tasse. Pendant ce temps, de la recharge des batteries aux notifications qu'il envoie, l'objet connecté demande toujours autant d'attention. Cela pousse à son abandon car l'effort fourni pour vivre avec lui est supérieur à ce qu'il nous apprend ", ajoute encore Rafi Haladjian.Conséquence de tout cela, de l'avis même de sites spécialisés comme objetconnecte.com, les wearables traversent une zone de turbulences. L'Apple Watch est loin d'avoir rencontré le succès espéré ; Motorola a laissé tomber le secteur ; Pebble a été racheté par Fitbit et Jawbone a frôlé la faillite. Les espaces de la Fnac et de Darty dédiés aux objets connectés ont en outre fermé leurs portes en France. En parallèle, le secteur s'industrialise - on pense au capteur électronique conçu par L'Oréal pour aider les consommateurs à adopter la bonne protection solaire en fonction de leur type de peau et de la dose de rayons UV reçue. Ou se spécialise, dans le " quantified student " par exemple. Ainsi, des rencontres amoureuses aux séances de sport en passant par ses cours, Tiffany Qi, quantifier inscrite sur quantifiedself.com, essaie de jauger son implication dans ses études en disséquant consciencieusement ses activités sur quatre ans... Chers et devenus inutiles, les trackers d'activités, les montres et les objets connectés liés au bien-être sont par ailleurs remis en question quant au bien-fondé des données scientifiques sur lesquels ils s'appuient pour livrer leurs analyses et suggestions. L'Aura de Withings soulève notamment cette question. Ce réveil lumineux se couple à un capteur placé sous le matelas pour améliorer la qualité du sommeil en ajustant automatiquement l'intensité de ses LED et les sons qu'il diffuse. Respiration, mouvements et rythme cardiaque sont analysés pour tirer le dormeur de ses rêves à l'instant opportun. " Se réveiller au bon moment de son cycle permet de se lever plus facilement, mais ne modifie pas l'état de fatigue au fil de la journée, prévient Fabrice Jurysta, responsable du laboratoire de sommeil adulte à l'hôpital Erasme, à Bruxelles. Jouer sur la luminosité et l'ambiance sonore pour passer une bonne nuit est intéressant, mais dans tous les cas, on peut recréer cela en se passant de ce type de gadget. En ajustant par exemple un éclairage tamisé, en évitant de rester sur un écran lumineux avant de se coucher..." Sur le terrain de la vie privée, le quantified self souffre en outre d'une mauvaise réputation. Le manque de sécurité - lié à l'absence fréquente de mises à jour à distance des appareils - fâche. Tout comme le flou entourant l'exploitation des données biométriques captées. Il y a peu, la montre de Polar publiait ainsi par défaut sur le Net la localisation, la santé et les calories brûlées de ses porteurs. Pis, Fitbit laissait traîner les données d'activités sexuelles de ses utilisateurs sur son site. Si ce dernier s'engageait à ne jamais revendre les paramètres de ses clients à un tiers, Withings notait par contre qu'il ne le ferait pas sans l'accord de l'utilisateur... Nokia, Google, Amazon et Samsung s'intéressent dans tous les cas de très près à l'extraordinaire manne financière que représente le Big Data. Ce marché colossal complétera nos profils en ligne déjà gorgés d'informations sur nos goûts, déplacements et autres relations sociales. "Aujourd'hui, on passe du quantified self au quantified us. Les grandes entreprises, les labos et le projet d'Enigma du MIT Media Lab tentent de tracer des cadres communs dans lesquels on peut exploiter ces informations. C'est le prochain grand défi, conclut Camille Gicquel.Exploiter ces informations aidera à repérer des maladies, des tendances qu'on ne sait pas forcément dégager sans ce background. " Pas sûr que le cri de Patrick McGoohan soit encore d'actualité d'ici là... (*) QuantifiedSelf. Les apprentis sorciers du moi connecté, par Pierre Guyot et Camille Gicquel, éditions Fyp, 2015. PAR MICHI-HIRO TAMAÏ