Quand on évoque les bars mythiques de notre capitale - ceux où l'ambiance est aussi excitante que la carte des bières -, reviennent toujours les mêmes noms : Delirirum, Moeder Lambic, Porte Noire, Poechenellekelder ou Falstaff. Planqué dans la petite rue des Eperonniers, entre le Sablon et la Grand-Place, l'illustre Dolle Mol n'est pas souvent cité. Sans doute en raison de son passé extravagant. Et sûrement parce qu'il a vécu trop de vies : né en 1969, il a connu des fermetures et des ré-ouvertures, des démêlés judiciaires et des abandons. Pourtant, ses murs renferment des histoires incroyables, qui furent longtemps écrites par l'inénarrable Jan Bucquoy, anarchiste à l'âme fantasque et aux amitiés aussi excentriques qu'enivrées. C'est ici, en effet, que le réalisateur de La vie sexuelle des Belges et d...

Quand on évoque les bars mythiques de notre capitale - ceux où l'ambiance est aussi excitante que la carte des bières -, reviennent toujours les mêmes noms : Delirirum, Moeder Lambic, Porte Noire, Poechenellekelder ou Falstaff. Planqué dans la petite rue des Eperonniers, entre le Sablon et la Grand-Place, l'illustre Dolle Mol n'est pas souvent cité. Sans doute en raison de son passé extravagant. Et sûrement parce qu'il a vécu trop de vies : né en 1969, il a connu des fermetures et des ré-ouvertures, des démêlés judiciaires et des abandons. Pourtant, ses murs renferment des histoires incroyables, qui furent longtemps écrites par l'inénarrable Jan Bucquoy, anarchiste à l'âme fantasque et aux amitiés aussi excentriques qu'enivrées. C'est ici, en effet, que le réalisateur de La vie sexuelle des Belges et de Camping cosmos établit son QG durant de longues années. Et c'est ici qu'en 2009, il installa son célèbre Musée du slip où étaient encadrés les sous-vêtements de Plastic Bertrand, Fadila Laanan ou Didier Reynders. Ses volets étaient clos depuis fin 2015. Mais aujourd'hui, les pompes se remettent à couler à flots, sous l'impulsion de cinq amis d'enfance qui se sont associés pour redonner une chance à la " taupe folle ". Quatre gars, une fille. Des profils qui ne se ressemblent pas, mais liés par une expérience commune qui n'a rien d'un hasard : " On s'est tous connus quand on travaillait à Kinshasa, où l'on avait ouvert un bistrot ", nous raconte Marc Gemoets, assis au comptoir. Sur le rebord de la fenêtre, quelques pots de peinture. Le carrelage d'époque, lui, est encore à colmater ici ou là. Et derrière le zinc, un jeune homme au bonnet... rouge. " C'est mon fils, Simon, il a 23 ans, et c'est lui qui va gérer le nouveau Dolle Mol. " Avant la phase de dépoussiérage, il a forcément fallu s'imprégner de l'atmosphère qui flottait du rez-de-chaussée aux étages. " A l'époque, c'était un bar un peu confidentiel. Un espace de liberté où il n'y avait aucune barrière entre les classes sociales, et où l'on venait refaire le monde. " La liste des clients fidèles en dit long, entre Marcel Mariën - plume du mouvement surréaliste belge et ami de Magritte -, le poète William Cliff ou l'entarteur Noël Godin. Mais aussi les Brigades Rouges, les allumés de la Beat Generation, et même les membres du gouvernement de l'ex-Congo belge en exil. D'autres fortes têtes, de passage à Bruxelles, ont adoré vider des godets entre les murs du bar anar : Léo Ferré, Tom Waits ou encore Bob Dylan. " Il paraît qu'il a laissé une trace écrite sur l'une des portes des toilettes ", nous confie Marc Gemoets. " On a complètement refait cette partie-là, mais on a gardé les deux anciennes portes des W.-C. pour garnir un mur. On cherche toujours la trace du chanteur, mais peut-être que les clients la trouveront... " A mille lieues des cafés branchés façon Frédéric Nicolay, le Dolle Mol mise sur une reconversion qui invoque l'esprit d'antan. Le rouge est toujours là, même sur la guitare retrouvée dans l'entre-sol lors des travaux. La belgitude indécente, elle, a été placardée sur le ciment, formant un kaléidoscope d'images qui nous rappellent tout ce qui est arrivé près de chez nous. Jan Bucquoy y figure, bien sûr. " On est en contact avec lui, et il passera sûrement nous dire bonjour. Mais il a tourné la page. " Et si, avant, on trouvait ici une librairie underground érotico-subversive où l'on dégotait des ouvrages interdits sur le sol belge, place désormais aux associations de folklore bruxellois ou aux projets culturels qui en jettent. Des petits concerts sont également prévus. Quant à la carte, elle affiche aussi bien un Cuba Libre qu'une sélection d'environ vingt-cinq bières belges issues (notamment) des brasseries d'Alken-Maes et de la Senne. " Le tout à des prix doux : les touristes sont évidemment les bienvenus, mais on vise avant tout les Bruxellois, les jeunes qui n'ont pas envie de casser leur tirelire pour payer une tournée. " Le Dolle Mol a mis de l'ordre dans ses contours, mais pas complètement dans ses idées. Tant mieux.