Manque de reconnaissance, tâches répétitives, trajets stressants... Pour un Belge sur deux, le boulot est régulièrement source de désagrément; pour un sur dix, il est carrément à l'origine d'un mal-être quotidien. Et, selon une enquête de l'agence Agilitas, c'est pire chez les moins de 34 ans, souvent décrits comme une génération d'éternels insatisfaits. Le bureau d'aide à la recherche d'emploi Spherion a relevé, lui, que 87% des travailleurs en général citaient l'inadéquation job-vie perso comme source de déception. Au point qu'un quart des Belges actifs ressentirait une appréhension le dimanche soir à l'idée d'aller bosser le lendemain. "Les 18-35 ans, comme tous les jeunes avant eux, ont besoin d'idéaux. Ils se mettent une pression très forte quant au fait de réussir. Ce qui les régit? Le besoin de sens. Le métier est clairement devenu un outil d'épanouissement, toutes générations confondues. La reconversion traduit cette volonté d'être acteur et non spectateur de sa carrière", constate François De Smet, philosophe, essayiste et directeur de Myria, le Centre fédéral Migration. "Aujourd'hui, on ne fait plus corps avec son travail, comme nos aïeux. On veut vivre plusieurs vies dans une seule et faire quelque chose de concret de cette liberté de choix", ajoute l'observateur.

La reconversion traduit cette volonté d'être acteur de sa carrière

"Choisis un travail que tu aimes, et tu n'auras pas à travailler un seul jour de ta vie": le proverbe de Confucius, mort en 479 avant J.-C., semble donc plus que jamais au goût du jour. "Aimer son boulot fait partie intégrante des critères actuels. C'est une exigence intérieure", constate Elina Vorger, auteure de Et si j'étais plus et Je me révèle à moi-même aux Editions Jouvence, fondatrice et directrice du centre français de médecines douces EVE. Pour cette thérapeute, changer de vie professionnelle est une permission que l'on se donne d'autant plus facilement que la notion même de plaisir à la tâche a évolué. Par ailleurs, selon une récente étude Securex, travailler dur pour de mauvaises raisons aurait un impact négatif sur les employés et les employeurs, contexte propice au désir de se réorienter. "Les mentalités ont évolué, les consciences se sont réveillées. Le seul besoin de sécurité financière ne suffit plus. L'être humain s'autorise à être pleinement lui-même, dans son métier comme dans sa vie en général. C'est une révolution!", constate la spécialiste.

"Créer, pour se recréer"

A travers tous ces changements de cap, et même si l'on ne dispose pas de chiffres précis, il semble que les secteurs de l'artisanat et de l'alimentation soient plébiscités, en Belgique comme ailleurs. Pour preuve, le boom des nouveaux spots dédiés au bien-boire et au bien-manger. Pas étonnant, selon François De Smet: "On se définit de plus en plus par ce que l'on mange. La bonne bouffe, versus la malbouffe, c'est un fournisseur d'identité clé-sur-porte! A défaut de sens au niveau macroéconomique, on capitalise sur celui que l'on peut trouver sur le plan microéconomique. La notion de contrôle prend une autre tournure, on est aux commandes", constate le philosophe. Elina Vorger n'est pas surprise non plus par ces choix. "C'est une vraie tendance sociétale. Opter pour le milieu de l'alimentation témoigne d'une double quête de sens, personnelle et impersonnelle. Grâce au challenge, les entrepreneurs se cherchent, se construisent, se retrouvent intérieurement. A travers les restaurants, épiceries, caves à vins qu'ils créent, c'est eux-mêmes qu'ils recréent... Le processus témoigne parallèlement d'un besoin d'aider son prochain. Se lancer dans le bien-boire et le bien-manger atteste souvent d'une réelle volonté de transformer le monde, de le rendre plus juste, donc meilleur", constate-t-elle. Et de préciser qu'il n'existe pas de profil type chez les reconvertis. "Se lancer tient parfois du chemin de croix! Certains, les plus idéalistes peut-être, ou les plus insensés, n'hésitent pas à braver les barrières sociales et mentales au nom du sens. Ils répondent avant tout à un appel, par amour profond pour la vie, par foi!", conclut celle qui a elle-même opéré un tel changement, voici dix ans.

Rémi Wies, 54 ans: "Rompre avec ma zone de confort"

ANCIEN DIRECTEUR FINANCIER, SOMMELIER ET COFONDATEUR DE CUL SEC.

© SDP

Il l'annonce d'emblée: il est angoissé par le temps qui passe. Mais pour celui qui reconnaît volontiers être un control freak total, changer de métier a modifié un peu la donne. "Avoir plusieurs vies professionnelles permet de se réconcilier avec cette peur. On n'est pas moins immortel, mais on se sent plus vivant", se réjouit-il, maintenant qu'il a osé sauter sans filet vers l'inconnu d'une micro-entreprise avec un seul associé. Avec le chef Philippe Renoux, il a en effet ouvert l'hiver dernier Cul Sec, un bar à vin gastronomique dans le centre-ville bruxellois. "Je faisais partie des premiers clients de son ancien restaurant Orphyse Chaussette. Sans lui, je n'aurais jamais franchi le pas, il s'agit d'un engagement de coeur", explique cet épicurien dans l'âme, qui a évolué vingt-huit ans dans l'industrie et la communication, à des postes à responsabilités. "Ce bistrot, c'est la volonté assumée de rompre avec ma zone de confort, d'être en phase avec mes passions: le vin, la gastronomie et un certain art de bien vivre. J'avais envie de me ressembler davantage. Cela correspond aussi à un moment de mon existence où je pouvais m'offrir cette introspection, autant du point de vue financier que personnel. Ce nouveau tournant donne un autre sens à mon existence, dans la direction du plaisir et du partage."

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Coralie Snyers, 37 ans: "L'argent n'est pas un moteur"

TRAVAILLAIT DANS LE SECTEUR TEXTILE. AVEC GILLES ANDRIEU, 39 ANS, ANCIEN JARDINIER, ILS ONT OUVERT UNE ÉPICERIE BIO.

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"Le licenciement de Coralie a été le déclic. Moi, j'étais épuisé après vingt ans comme jardinier, j'ai démissionné. On habite à Rhode-Saint-Genèse, dans un quartier assez mort, où il manquait cruellement d'une épicerie... Tout s'est enchaîné: en quatre mois, travaux compris, notre local était prêt!", explique Gilles, qui se définit lui-même comme plutôt fonceur. "Si vous planifiez tous les risques réels, vous vous découragez et vous ne franchissez pas le pas, à raison!" Pour ce papa de deux kids, la dimension sociale du projet est primordiale. "Avoir humanisé le quartier, créé un lieu d'échanges et de partage, c'est hyper gratifiant", se réjouit celui qui souhaitait plus que tout travailler avec son épouse. Aujourd'hui, le couple est fatigué, mais heureux: "On n'a jamais autant bossé, on gagne moins bien notre vie, mais ça en vaut la peine, humainement parlant." Pour eux, l'argent n'est plus un moteur. "Notre rapport à la consommation a changé. On est dans une quête de minimalisme", explique Gilles, qui a construit sa maison en bois de ses mains et la revend pour trouver... plus petit. "Cette reconversion s'assortit à ce désir de simplification. Deux mots nous régissent: bon sens et bienveillance. Etre heureux dans ce que l'on fait, c'est la base de tout."

www.facebook.com/epicerielebon/

Isabelle Boivin, 47 ans: "Le bonheur est démultiplié"

ANCIENNE SALES MANAGER ET GÉRANTE DES FONDUS DE LA RACLETTE.

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Pull oversize, slim noir et baskets: exit le style tiré à quatre épingles. Depuis décembre 2017, Isabelle adopte un look pratique et confortable, "resto oblige". Après vingt-et-un ans dans la banque et un burn-out, celle qui rêvait de monter une affaire familiale depuis l'âge de 18 ans est passée à l'acte. Quitte à faire une croix sur une vie professionnelle confortable : salaire, voiture de société, téléphone, ordinateur, horaire flexible. Elle troque un poste enviable contre un métier où elle doit tout réapprendre et l'assume pleinement, régie par le goût du défi. C'est son fils aîné, Thomas, qui sera le déclic. "Il ne voulait pas devenir comme moi (rires) et a donc arrêté ses études à l'ICHEC. Il est parti travailler dans un restaurant à Paris, Les Fondus de la Raclette, chez un cousin, et en est devenu responsable. J'ai donné ma démission et après réflexion, encouragée par mon mari, je lui ai proposé de nous associer et d'en ouvrir un à Bruxelles. Je partais de zéro, Thomas m'a tout appris, je n'avais jamais servi en salle", sourit Isabelle, heureuse d'avoir osé être actrice de sa vie. "Ce revirement est un fameux pari, le risque financier est grand, mais le bonheur quotidien est démultiplié. J'aime rendre les clients heureux, leur plaisir est une grande gratification, ça me booste!"

www.lesfondusdelaraclette.com

Nicolas Vangrunderbeek, 32 ans: "On célèbre la vie"

ANCIEN CROQUE-MORT, ET ELISABETH RIGO, 33 ANS, GRAPHISTE, À LA TÊTE DU BAR À SALADES HYGGE.

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L'interview est reportée de dix minutes: Nicolas s'occupe de ses enfants. Depuis sa reconversion professionnelle, il a enfin du temps à consacrer à sa famille. "Comme croque-mort, je travaillais quasiment 100 heures par semaine, avec des gardes 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7. J'étais sans cesse absent", explique celui qui, petit déjà, vivait au-dessus du funérarium familial. "Quatre générations dans les pompes funèbres de père en fils, ce n'est pas banal. J'y ai moi-même rejoint mon papa et mon frère en 2013, aider les gens a toujours fait partie de moi. J'adorais mon métier." Pourtant, la charge émotionnelle et les sacrifices qu'exige la profession ont fini par avoir raison de cette passion. "Je planchais depuis deux ans sur l'idée d'une alternative saine pour le repas du midi. Ma femme et moi sommes deux foodies passionnés, l'idée de se créer un métier sur mesure, qui nous permette à la fois d'être ensemble, de nous consacrer à la nourriture et d'avoir du temps pour nous, nous a séduits." La formule est adaptée à une qualité de vie revendiquée: Hygge, situé à Bruxelles, n'ouvre que le midi et en semaine. "Je me sens plus à ma place, comme père et mari. Avec notre concept, on célèbre la vie, le bien-être, les bons produits."

www.hygge-food.be

Denis Rase, 57 ans: "Nous sommes à nouveau dans l'humain"

ANCIEN DIRECTEUR DE BANQUE, A OUVERT UNE FROMAGERIE. ANNE MAHIAT, SA FEMME, 58 ANS, L'Y A REJOINT.

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"Nous travaillons en couple, sans autre personnel. J'ai été DRH pendant des années, ça m'a suffi (rires), raconte Denis, entré dans la banque par hasard. J'avais fait des études en hôtellerie, Anne travaillait dans l'agence de son père... J'ai suivi des formations et, de fil en aiguille, j'y ai fait carrière. Mon beau-père est décédé prématurément, je suis devenu directeur à 30 ans." Mais les crises de 2008 et 2011 modifient la donne, au point que Denis souhaite changer de cap. "Début 2015, après des mois de réflexion, j'ai décidé de quitter cet univers dans lequel je ne me retrouvais plus, avec l'envie de faire un métier de bouche. En investiguant, j'ai rencontré Pascal Fauville et Vincent Verleyen, deux Premiers fromagers de Belgique... ça a été le déclic! Je me suis inscrit à des cours durant deux ans, encouragé par mes filles et mon épouse." Denis ouvre sa fromagerie, La Voie Lactée, à Profondeville, en 2016, Anne l'y rejoint en juin dernier. "La convivialité, le partage, l'échange... Nous avons retrouvé tout ce qui avait cessé d'exister dans le milieu bancaire. Nous sommes à nouveau dans l'humain, cela s'inscrit dans une quête de sens. On gagne moins, c'est fatigant, mais c'est source d'un grand bonheur."

www.lavoielactee.net