La piste rouge file comme une longue veine à travers la forêt équatoriale. Sur les contreforts du Ruwenzori, à la lisière du Congo, les arbres peuvent atteindre plus de cinquante mètres de hauteur. Des engins de terrassement sont à l'oeuvre pour élargir la route et faciliter le passage des camions. Le visage asiatique des contremaîtres n'étonne plus. Comme partout sur le continent noir aujourd'hui, les Chinois sont sur tous les fronts du développement des infrastructures : ici, mais aussi sur la nouvelle autoroute en construction entre Entebbe et Kampala, ou sur la future ligne ferroviaire en passe de relier le port kenyan de Mombasa au Rwanda. Un peu plus loin, une autre rencontre insolite : des assemblées de babouins postés dans l'espoir d'un petit cadeau. Ces denses forêts abritent quantité d'espèces de primates, dont près de 2 000 chimpanzés que l'on a décidé de partir observer dans la forêt de Kibale. Des animaux intelligents et puissants, qui développent la force d'environ quatre hommes !
...

La piste rouge file comme une longue veine à travers la forêt équatoriale. Sur les contreforts du Ruwenzori, à la lisière du Congo, les arbres peuvent atteindre plus de cinquante mètres de hauteur. Des engins de terrassement sont à l'oeuvre pour élargir la route et faciliter le passage des camions. Le visage asiatique des contremaîtres n'étonne plus. Comme partout sur le continent noir aujourd'hui, les Chinois sont sur tous les fronts du développement des infrastructures : ici, mais aussi sur la nouvelle autoroute en construction entre Entebbe et Kampala, ou sur la future ligne ferroviaire en passe de relier le port kenyan de Mombasa au Rwanda. Un peu plus loin, une autre rencontre insolite : des assemblées de babouins postés dans l'espoir d'un petit cadeau. Ces denses forêts abritent quantité d'espèces de primates, dont près de 2 000 chimpanzés que l'on a décidé de partir observer dans la forêt de Kibale. Des animaux intelligents et puissants, qui développent la force d'environ quatre hommes ! Après une bonne heure de marche sous les feuillus, les premiers cris, stridents et un peu glaçants, envahissent l'espace. " C'est leur façon à eux de s'appeler pour se regrouper, précise le guide-pisteur. Chaque singe a reçu un nom en fonction de son apparence ou de son comportement : " Complain " est par exemple celui qui gémit souvent, les doigts endoloris par l'arthrose. " Il va bientôt être 10 h 30 et c'est le moment pour eux de manger avant de descendre au sol pour se reposer. Soudain, notre guide repère un groupe qui court à travers des sentiers tracés par les animaux. On se met alors au pas de course pour les rattraper. Deux d'entre eux s'arrêtent pour s'épouiller. Une chance peu commune de les observer de si près. Le puzzle se complète l'après-midi lors d'une randonnée dans les marais de Bigodi, voisins de Kibale. Le parcours de trois kilomètres sillonne la forêt puis aborde les caillebotis aménagés sur l'eau. L'occasion d'admirer des primates, mais aussi les grands touracos bleus, l'aigle couronné ou l'oiseau national, la grue couronnée. Le guide de la KAFRED, association villageoise qui organise ces escapades, explique que les chimpanzés se nourrissent de feuilles et de fruits mais aussi, à l'occasion, de viande : malins, ils réussissent à faire basculer des arbres les colobes, primates à quatre doigts, moins agiles, qui s'aventurent parfois dans leur domaine. Cap vers le sud, les savanes et le lac Edouard faisant la frontière avec le Congo. De cratère en cratère, les hautes vallées des Monts de la Lune déroulent plantations de bananiers, de maïs, de thé et de café. Sur la route, tout s'entremêle : les taxis-brousse surchargés, les poids lourds louvoyant entre les ornières et les incontournables boda-boda, motos taxi qui slaloment à la vitesse de l'éclair entre les obstacles. Parfois, bien sûr, ça casse ou ça se percute. D'autant qu'il faut aussi compter avec le bétail en liberté, les charrettes, les vélos écrasés sous les régimes de bananes... et même les pèlerins qui défilent en habits de fête sous le soleil équatorial. En redescendant vers le Queen Elizabeth National Park, on traverse un versant où les champs sont cultivés par... des prisonniers. Le parc se déploie autour des lacs Edouard et George. Toute la zone est ponctuée de plus de septante cratères éteints, parfois envahis de lacs ou de salins. Cette immense zone de savane regroupe de grands troupeaux d'impalas, de cobes à croissant, de cobes de l'Ouganda, de buffles mais aussi d'éléphants. Nixon, notre guide, nous fait remarquer plusieurs éléphants adultes sans ivoire. Les scientifiques observent de plus en plus de cas semblables dans le parc. Comme si la nature avait trouvé elle-même l'astuce pour sauver cette espèce... A l'approche du canal de Kazinga, c'est l'émerveillement : les pachydermes s'y font de plus en plus nombreux. Soudain, un groupe entier apparaît des deux côtés de la piste. Un jeune, un peu présomptueux, fait mine de nous charger. Les grands mâles agitent leurs oreilles comme des éventails. Puis, peu à peu, la moitié du troupeau rejoint l'autre, et la piste se dégage. Le canal qui relie les deux grands lacs est un repaire pour les oiseaux et la grande faune que l'on part contempler de près en bateau. Une inoubliable navigation à quelques mètres des animaux parmi les plus dangereux d'Afrique. Buffles et hippopotames cohabitent tranquillement. Il existe même une sorte de modus vivendi entre herbivores, à tel point que l'on observe souvent des hippopotames protéger antilopes ou zèbres traversant des cours d'eau. Bien devant les crocodiles, les hippos sont pourtant responsables de nombreux accidents mortels. Ils renversent sans vergogne les pirogues de pêcheurs et broient les corps de leurs puissantes mâchoires. Ils savent les humains carnivores et donc prédateurs potentiels. En cas d'accident avec la faune, aucune compensation n'est prévue. Nixon explique que les pêcheurs des onze villages du parc ont le droit de lâcher leurs filets dans les lacs, mais à leurs risques et périls. Tout le monde ici se souvient de ce drame survenu il y a quelques années, lorsqu'une femelle léopard a pénétré une case pour enlever un bébé de 9 mois et le livrer à ses petits affamés... Au sud-ouest du parc, la zone d'Ishasha est plus vallonnée et verdoyante. Y vivent aussi des topis, antilopes craintives. De même qu'une population de lions passant une grande partie de son temps dans les arbres. Une étrange habitude qui aurait été adoptée pour échapper aux attaques de buffles et d'éléphants. Huit heures du matin. Les brumes se dissipent lentement sur les sommets des Virunga. Au Q.G. du parc national de Bwindi, place aux consignes de sécurité, puis chacun choisit le groupe qu'il souhaite " rencontrer ". Ce sera Rushegura, du nom d'un arbre dont les gorilles raffolent et qui les enivre. Escortés par deux gardes armés (en cas d'attaque d'éléphants) et un guide, nous entamons le sentier qui grimpe la montagne de la Bwindi Impenetrable Forest. Une ascension vertigineuse, car les gorilles ont investi les zones les plus reculées. Les rencontrer se mérite. Lors du dernier recensement de 2011, ils étaient 880, répartis entre Ouganda, Rwanda et Congo. Grâce aux mesures de protection, le nouveau décompte en cours devrait approcher du millier. Encore une fois, l'écotourisme est un vecteur de sauvegarde des gorilles de montagne. En échange de revenus redistribués par le parc, la population tempère la pression qu'elle exerce sur la faune. Aujourd'hui, un gorille vivant rapporte plus qu'un gorille mort. Tout a commencé il y a moins de vingt ans lorsqu'un premier groupe a été déclaré apte à l'observation. Un travail d'approche et de familiarisation de deux ans qui n'est pas sans risques : " Des rangers ont été blessés, parfois des membres brisés par les mastodontes ", révèle Boaz, notre guide pour la journée. Depuis, le parc de Bwindi est celui qui génère le plus de rentrées. Certains passages doivent être dégagés à la machette. Après deux heures de marche, le sommet est en vue. La forêt bourdonne des milliards d'insectes qui la peuplent, l'atmosphère est moite, les fronts perlent à grosses gouttes. Une demi-heure d'effort encore et les pisteurs trouvent des traces du groupe Rushegura. Les consignes sont strictes : du silence, ne jamais courir, même s'ils chargent, préférer des signes de soumission et s'écarter de leur chemin, pas de flash et ne jamais fixer un mâle dans les yeux, ce serait la meilleure façon de l'énerver ! Nous abandonnons nos sacs et suivons les traqueurs, le coeur battant. Un dos noir mâche tranquillement des feuillages et nous observe. Le guide émet des petits grognements pour le rassurer. Puis apparaissent deux mères portant leurs petits sur le dos. Et enfin, le mâle dominant du groupe, un dos argenté dénommé Kabukojo (signifiant " très sombre "). Brusquement, en une fraction de seconde, l'un des dos noirs se dresse, bouscule le guide qui manque de tomber, nous frôle et vient provoquer un autre mâle, qui se met à grogner et montrer des dents. Frisson mêlé d'émerveillement face à tant de puissance. Dans la forêt de Bwindi, pour nous, ce jour-là, c'est un autre monde qui déploie ses lois et ses décors...PAR ERIC VANCLEYNENBREUGEL