Une pratique éclatante et éclatée

Né en 1971 à Constantine (Algérie), Adel Abdessemed fait partie de ces artistes qui ne font pas l'unanimité. Tous ceux qui l'ont rencontré savent combien l'homme est traversé par des contradictions. Ces tensions internes se reflètent dans son oeuvre. Qualifié par l'intéressée de " non monumental ", son travail peut néanmoins atteindre des dimensions impressionnantes, à l'instar de Telle mère tel fils, une installation qui entrelace trois véritables avions, sans ailes, à la manière d'une tresse. " Je peux écraser un citron (NDLR : voir sa vidéo Pressoir, fais-le) ou acheter un jet et le rouler comme une pâtisserie ", dit-il.
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Né en 1971 à Constantine (Algérie), Adel Abdessemed fait partie de ces artistes qui ne font pas l'unanimité. Tous ceux qui l'ont rencontré savent combien l'homme est traversé par des contradictions. Ces tensions internes se reflètent dans son oeuvre. Qualifié par l'intéressée de " non monumental ", son travail peut néanmoins atteindre des dimensions impressionnantes, à l'instar de Telle mère tel fils, une installation qui entrelace trois véritables avions, sans ailes, à la manière d'une tresse. " Je peux écraser un citron (NDLR : voir sa vidéo Pressoir, fais-le) ou acheter un jet et le rouler comme une pâtisserie ", dit-il. Profondément binaire, la pratique d'Adel Abdessemed ne peut que diviser le public. Une de ces personnalités clivantes que l'on adule... ou déteste. Génial pour les uns, usurpateur pour les autres, il laisse très rarement indifférent. D'autant plus que certaines pièces ont fait naître de puissantes controverses. On pense notamment à Don't Trust Me, une vidéo difficile à soutenir montrant l'abattage et la chute d'animaux (cheval, boeuf, porc, mouton, faon et bouc) frappés d'un coup de marteau. Le tout au fil de six très brèves séquences, montées en boucle. L'oeuvre a bien sûr fait scandale dans plusieurs villes où elle a été montrée : l'Art Institute de San Francisco a décidé d'annuler son exposition quelques jours après son inauguration, le festival international d'art contemporain de Glasgow a également refusé d'installer cette création, idem à Turin où des associations ont porté plainte contre l'artiste. Contre ces accusations, l'intéressé défend un rapport particulier à l'animalité. Dès qu'il le peut, il invoque Joseph Beuys, artiste allemand qui lui aussi a tissé un lien particulier à la faune. Abdessemed écrit : " Je suis moi-même un animal blessé, une blessure qui est probablement liée à la question des minorités, de toutes les minorités, les gays, les femmes, mais aussi les Berbères et les Indiens cherokee. " Qu'on l'aime ou non, il faut reconnaître au plasticien franco-algérien plusieurs propositions pertinentes. Ainsi d'un ready-made tel que Practice Zero Tolerance, des carcasses de voitures calcinées au cours d'émeutes en banlieue parisienne. L'homme évite ici un discours social naïf au profit d'une vision plus large prouvant " qu'un monde hygiéniste et sans conflit est impossible ". C'est également de violence qu'il s'agit dans l'une de ses oeuvres les plus connues. Le fameux " coup de boule " administré à Marco Materazzi par Zinedine Zidane lors de la Coupe du Monde de 2006 a été transformé par l'artiste en une sculpture monumentale, lourde de plusieurs tonnes de bronze et haute de plus de cinq mètres. L'idée ? Consacrer une statue à un moment de violence et de défaite. On le sait, le bronze est habituellement taillé pour la victoire. Pour Philippe Alain Michaud, connaisseur de l'oeuvre d'Adel Abdessemed, il s'agit d'une pièce " à double tiroir ". Le commissaire précisait, au journal Le Monde, lors de son installation temporaire devant le Centre Pompidou : " Bien qu'elle reprenne un événement populaire connu de tous et immédiatement identifié, elle est aussi une allusion à la tradition réaliste et aux fresques de Masaccio (NDLR : un peintre florentin du xve siècle). Le regard de Zidane vers le sol nous rappelle celui d'Adam, chassé du paradis. " Le plasticien n'est pas vraiment réputé pour sa modestie. Dans un entretien avec Pier Luigi Tazzi paru chez Actes Sud, à l'occasion de la rétrospective que lui a consacrée le Centre Pompidou, en 2012, Abdessemed théorise son rapport à la création en ces termes : " Je n'ai pas choisi l'art, c'est l'art qui m'a choisi. Un religieux dirait qu'il a été élu. " Quelques pages plus loin, il persiste et signe : " J'essaie d'éclairer le monde. "