Carnet d'adresses en page 179.
...

Carnet d'adresses en page 179. (1) par Geneviève Lafosse Dauvergne, éditions Alternatives. Entre Paco Rabanne, pape du métal, et Rosemary Rodriguez qui prêche une interprétation très féminine du label, c'est " total respect ". Le vieux briscard de la mode et la sémillante créatrice lui servant de bras droit û Paco la considère comme son véritable successeur û, forment un tandem pas comme les autres. Une sorte d'union sacrée qui booste, depuis huit saisons maintenant, les collections griffées Paco Rabanne par Rosemary Rodriguez. La symbiose est superbe, car les idées du premier renforcent la détermination de la seconde tandis que les suggestions de la jeune femme pénètrent, tel du métal en fusion, le cerveau de son " père spirituel ". Déjà, les deux protagonistes sont soudés û même s'ils s'en défendent humblement û, par plusieurs points communs qui s'ajoutent à leurs respectives maestrias de mode. Primo, ils savent ce qu'ils veulent et n'en démordent point. Peut-être doit-on cela à leurs racines ibériques puisque Paco Rabanne, de son vrai nom Francisco Rabaneda Cuervo, est né en 1934 à San Sebastian, au Pays basque et Rosemary Rodriguez (37 ans) vient du sud de l'Espagne. Secundo, ils sont parfaitement conscients que leur mission, sur cette terre comme au ciel, est d'embellir la femme au lieu de la déguiser et au-delà, de renforcer le pouvoir parfois fragile de sa féminitude. Tertio, ces contemporains dans l'âme partagent, avec des visions variées, une passion similaire pour l'architecture et l'envie, en matière de matériaux, de faire reculer toujours plus loin les limites du possible. Quattro, le désir du duo Rabanne-Rodriguez consiste, lors des défilés, à offrir à leur public un moment d'émotion intense. Un moment où la beauté angélique des mannequins se révèle grâce à des vêtements qui honorent le label légendaire en lui donnant des ailes. Les ailes de l'allure d'aujourd'hui. Intemporelle bien que prête à se plier aux volontés des femmes de l'hiver 03-04, la cotte de maille déclinée en corsage, tunique, minijupe et robe courte réfère aux techniques de Paco Rabanne mais affiche la souplesse d'une chaussette ( NDLR : les premiers vêtements en métal ou en plastique conçus dans les années 1960 sacrifiaient généralement le confort à l'esthétique). Autour de ce classique maison rénové avec brio virevoltent des maxi-manteaux à l'amplitude sublime, des boléros en fourrure, des blousons empruntés au sportswear chic et des tailleurs en cuir à la silhouette ciselée, de larges pulls bardés de " bijoux de corps ", des ceintures et d'autres types de parures qui dansent littéralement sur le corps, des cuissardes plus allurées qu'allumeuses... Bref, toute une panoplie, rigoureuse et simultanément sensuelle (le noir et le blanc croisent aimablement le fer avec le rouge franc, les tons argentés, cuivrés ou dorés), " à une héroïne de la paix protégée par une armure, à une femme douce mais au tempérament affirmé ", selon le v£u des deux créateurs. Loin de se rouiller, la griffe Paco Rabanne figure parmi celles qui suscitent le plus d'admiration, de succès, de suivi. Les preuves ? Une exposition rétrospective de l'£uvre de Paco Rabanne qui s'est tenue, à l'automne dernier au Corso Como de Milan (un espace exceptionnel, dédié à la mode mais aussi, et surtout, aux beaux-arts, à la gastronomie et à la détente). La réédition chez Steidl de l'ouvrage " Nues ", réalisé en 1969 par le photographe Jean Clemmer en osmose avec des créations signées Rabanne ( NDLR : ce livre à l'érotisme léché, très audacieux pour l'époque, est, succès oblige, en rupture de stock). Pluies d'éloges dans la presse et les médias aux quatre coins du globe. Lancement d'un tout nouveau parfum baptisé Paco Rabanne pour Elle (lire aussi pages 150 à 153). " Jusqu'à présent, j'ai toujours dessiné les flacons et suivi l'élaboration des différents "jus" signés Rabanne depuis la création de Calandre en 1969 ( NDLR : en collaboration avec le groupe espagnol Puig auquel il est lié depuis longtemps, Paco Rabanne créera des parfums inoubliables tels que Métal, la Nuit, XS...). En revan-che, j'ai préféré que Rosemary gère ce dernier-né de bout en bout parce que ce parfum devait correspondre à la mode qu'elle fait. Voilà pourquoi elle a imaginé un flacon rectangulaire tout simple avec un anneau en son centre. Comme un bijou de peau que l'on accroche au nombril ou une simple alliance. Au-delà de la référence à la patte Rabanne, Rosemary y a mis son empreinte. Tous les produits que l'on fabrique ici observent la même cohérence et je la dois en grande partie à l'intelligence, au tempérament de celle qui travaille avec moi. " Paco Rabanne, qui se considère d'abord comme un " faiseur de chiffons " et refuse de se prendre la tête à propos de la mode û " quand j'y ai débuté, l'on disait que c'était un métier de con " û, à l'instar de certains de ses collègues qu'il qualifie d'" hystériques ", voit dans Rosemary sa complice. Mieux encore, son élixir de jeunesse, sa fille spirituelle, l'avenir de la maison. " Elle est la créatrice, je suis l'âme. " Arrivé en France en 1939 avec sa famille qui fuit la dictature de Franco, Paco Rabanne étudie d'abord l'architecture à l'école des Beaux-Arts de Paris dans l'atelier d'Auguste Perret, où il fait ses classes en même temps que le sculpteur César. Dans les années 1950, il zoome ensuite sur les bijoux de fantaisie, les broderies, les boutons et toute une gamme d'accessoires qu'il signe pour de grands noms comme, par exemple, Charles Jourdan, Nina Ricci et le fameux Cristobal Balenciaga, où sa propre mère travaille comme première main. En 1959, le grand quotidien américain " Woman's Wear Daily " publie même plusieurs croquis signés " Franck Rabanne ". Fort de ces expériences, ce féru de beaux-arts, passionné par l'inventivité qui règne à ce moment-là dans l'architecture, décide en effet de transposer dans la mode ces matériaux aussi innovants qu'étonnants, façonnant ce qu'il nomme ses " bijoux de corps ". " Si j'avais 20 ans aujourd'hui, je ne ferais pas de la mode, je me dirigerais sans hésiter vers l'architecture, tellement je la trouve indigente et parce que je fourmille d'idées à ce sujet ", déclare Paco Rabanne. Mais revenons aux années 1960 : surnommé le " métallurgiste " par Coco Chanel ( NDLR : la Grande Mademoiselle était un génie mais aussi une fichue langue de vipère), Paco Rabanne va secouer les lois relativement sclérosées qui régissent la haute couture et les balbutiements du prêt-à-porter. " A l'époque, la haute couture est un cadavre décomposé que l'on essaie, en vain, de maquiller et de parfumer pour en chasser l'infecte odeur de mort. " Et vlan ! A l'opposé du travail vestimentaire classique composé de la coupe et de la couture, il crée des vêtements construits comme des modules en reliant des bouts de rhodoïd, de métal ou de cuivre par un système astucieux de petits anneaux métalliques ou de rivets en cuivre. Ces " armures " sexy bousculent fortement les préceptes un brin " Ancien Testament " de la garde-robe. En 1966, au premier défilé de Rabanne intitulé " Douze robes importables " et présenté, sur une musique répétitive de Pierre Boulez, par des mannequins blacks défilant pieds nus, la plupart des journalistes de mode quittent la salle, outrées. Difficile d'avaler d'un coup sec, pour certaines instances de l'élégance, que mode et art moderne pouvaient cohabiter en complète harmonie. " On parle toujours de la prospérité économique de cette époque-là. Laissez-moi rire ! J'ai réalisé ma première collection avec 5 000 francs de l'époque en poche. Si mes mannequins allaient pieds nus, c'est parce que je n'avais même pas d'argent pour leur faire porter des chaussures. Dans ce métier, il faut avoir le feu sacré pour aller de l'avant. Et souvent serrer les dents ", souligne ce touche-à-tout génial qui a publié plusieurs ouvrages axés essentiellement sur la spiritualité et le symbolisme. Passant outre les critiques, Paco Rabanne fait son fer de lance du métal et des matériaux étonnants qui envahissent alors les beaux-arts. Robes en papier ni cousues ni collés (!), fourrure tricotée, dentelle de Calais plastifiée.... Dans les années 1980 et 1990, il proposera des vêtements équipés de catadioptres, de disques laser, de bouteilles en plastique, etc. Très vite, ses créations furent l'objet d'un véritable culte. En 1967, il ouvre sa première boutique à Paris, tout en noir et acier. L'année suivante, il habille la plastique parfaite de Jane Fonda pour " Barbarella " tourné par Roger Vadim mais aussi les icônes des Golden Sixties telles que Françoise Hardy et Jane Birkin. Et malgré quelques prédictions irréalistes û Rabanne avait par exemple prédit la chute de la station orbitale Mir sur Paris en 1999 et affirmé venir de la planète Altaïr afin de fonder l'Atlantide û, le maestro du métal reste, par sa façon anticonformiste de (ré)utiliser les matières, une référence incontournable auprès de la plupart des créateurs confirmés ou en devenir. Voici quatre ans, Rabanne décide d'arrêter la haute couture, un univers dans lequel il ne se reconnaît plus et de se consacrer uniquement au prêt-à-porter féminin, mis en circuit en 1990. L'an 2000 scelle la rencontre avec Rosemary ( NDLR : celle-ci a notamment travaillé chez Gianfranco Ferré et Thierry Mugler) dont les premières collections sous la griffe maison démarreront en 2001. " Quand Rosemary a pénétré dans mon bureau, je lui ai proposé certaines marches à suivre dont elle n'a pas voulu, se rappelle Paco Rabanne en rigolant. Elle semblait sur le qui-vive, se rebellait sans cesse. Moi, j'ai été ravi d'accueillir cette jeune femme, cette belle femme dotée d'une aura particulière, et qui ruait dans les brancards ; je ne voulais pas d'un valet ou d'un esclave. Je lui ai fait comprendre qu'elle pouvait agir ici comme elle l'entendait et progressivement, je l'ai vu s'épanouir dans un ambiance où elle se sent, je crois, réellement à l'aise. " En outre, Rosemary Rodriguez tombe à pic car, ce sont les termes de Paco Rabanne " cette maison commençait à sentir le rance et moi, à me fossiliser avec plus de trente-cinq ans de métier dans les pattes ". Entre eux, affirment-ils de concert, c'est comme un match de tennis. A propos du choix d'un tissu, de la réalisation d'un détail, de l'accomplissement d'une silhouette, elle lui demande son avis car elle admire énormément son travail. Il lui rétorque qu'il n'aurait pas du tout procédé comme ça, elle conteste, il réplique... avant de lui laisser le dernier mot. " Elle parvient, bien mieux que moi, à répondre aux attentes de la femme contemporaine, tranche-t-il en évoquant Rosemary qui a, cette saison comprise, signé déjà huit collections sous le label Rabanne. C'est une artiste remarquable, dotée d'un caractère en acier trempé malgré ses responsabilités multiples. Elle est entière, presque brutale. Elle me rappelle ma mère et ma grand-mère. Elle est raisonnable sans être médiocre et chez elle, rien n'est creux. Je sais que quand elle "accouche" d'une collection, elle souffre énormément parce qu'elle est taraudée par la recherche de la perfection. " Un homme qui ne date pas, un éternel contemporain qui réussit à incarner sans le momifier l'esprit frétillant des sixties, un artiste polyvalent, un univers où la communication remplace la hiérarchie, un vocabulaire de mode que l'on peut rafraîchir à loisir... Toutes ces choses-là ont séduit Rosemary Rodriguez. " La maison où je suis possède un potentiel énorme tout en gardant des dimensions humaines. Et l'homme avec qui je travaille a eu l'intelligence de donner d'incessantes respirations à son nom. Du coup, la toute jeune génération sait elle aussi qui il est, ce qu'il représente et moi, j'ai pu m'installer dans un schéma qui n'était pas du tout sclérosé. " " J'aime la rutilance, le miroitement quasi hypnotique du métal sur le corps d'une femme un peu déesse, un peu démone, inévita- blement glamour ", expliquait Paco Rabanne dans l'ouvrage " Mode et Fétichisme " (1). " J'habille des femmes à facettes multiples et ces diversités, je les exprime sur une silhouette, renchérit Rosemary Rodriguez. Mon leitmotiv, c'est de leur permettre d'évoluer en Rabanne tout au long de la journée sans brider une seconde leur personnalité. " Décidément, ces deux-là, en sachant privilégier l'élégance, la vraie, plutôt que l'esbroufe vestimentaire, étaient faits pour s'entendre. Marianne Hublet