Il aurait pu enseigner les arts plastiques, il fut danseur et illustrateur avant de concevoir des chaussures, des bijoux, des sacs, des flacons de parfum pour Hermès, pour Balenciaga, ère Nicolas Ghesquière, pour Frédéric Malle, pour lui, pour Sacai, la liste n'est pas close. Pierre Hardy a ce don inné de tout croquer, la vie aussi. Rencontre virevoltante à Paris, dans un décor " nature au galop ".
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Il aurait pu enseigner les arts plastiques, il fut danseur et illustrateur avant de concevoir des chaussures, des bijoux, des sacs, des flacons de parfum pour Hermès, pour Balenciaga, ère Nicolas Ghesquière, pour Frédéric Malle, pour lui, pour Sacai, la liste n'est pas close. Pierre Hardy a ce don inné de tout croquer, la vie aussi. Rencontre virevoltante à Paris, dans un décor " nature au galop ". C'est un plaisir très sensuel, presque charnel. Je dessine avec n'importe quoi, n'importe quel bout de papier me va, le dos d'une enveloppe, une facture, un bloc, une page blanche, je n'ai aucun rituel, il n'y a pas de liturgie. Je me méfie des obsessions, des maniaqueries, des miennes aussi, nul n'échappe bien sûr à ses névroses. Quant au fétichisme de la chaussure lié à un érotisme, cela ne me fait ni chaud ni froid. J'essaie de ne pas créer un objet qui rend la femme esclave d'un fantasme masculin. Je pense que la mode, ce n'est pas uniquement fait pour être sexy vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept, je trouve cela même insultant. Je ne me le suis jamais dit... C'est la quête de l'impossible étoile. Au tout début, je ne savais même pas que je voulais faire de la mode. Je voulais être peintre ou artiste, la mode, l'illustration, c'était sympa mais secondaire. J'ai eu des amis qui gravitaient dans ce monde-là et puis petit à petit, par imprégnation, j'y ai travaillé et je suis devenu un designer de chaussures, mais ce n'était pas une perspective. J'ai pratiqué de 13 à 30 ans, c'est une vraie passion, un truc que j'ai découvert en allant voir ma mère à un cours de danse contemporaine. Je me suis dit : " Bien sûr, c'est ça. " J'ai commencé assez tard, enfin trop tard, et j'ai été chez le chorégraphe américain Matt Mattox. Ce n'est pas indispensable, cela donne un ressenti de l'intérieur de certaines sensations, de certaines perceptions du corps, de certaines attitudes aussi. Cela confère également une espèce d'idéal de ce que c'est qu'être " placé ". On dit d'un danseur qu'il est placé, ou pas. Toute la mode, toute notre histoire de l'apparat, du vêtement, c'est fait pour ça : pour rejoindre un idéal que l'on se fait de soi-même, de l'élégance, de la beauté. Peut-être que cette discipline aide effectivement, en tout cas c'est une expérience qu'on ne peut pas oublier. Je travaillais dans un bureau de style, j'illustrais les tendances accessoires des chaussures, je dessinais, j'étais très content. Puis en 1987, l'une de mes collègues est partie diriger le studio Dior et elle m'a suggéré : " Tu viens avec moi et tu vas faire les chaussures. " J'ai accepté, j'étais totalement inconscient, je n'ai même pas douté. Je me souviens en tout cas de ce que c'était que créer une collection pour une marque, pour une maison avec un patrimoine, il y avait des logos, des icônes, tout un tas de choses qui pouvaient être réinjectées, transformées pour en faire des chaussures Dior. C'est là que j'ai vraiment compris la différence entre l'illustration et la création pour une marque, avec un certain vocabulaire. Elle n'existe pas. Enfin si, dans l'histoire de la mode, il y en a une que je préfère par-dessus tout, c'est le vrai escarpin du début des années 60, c'est la forme la plus culturelle et la plus efficace que l'on ait trouvée pour transformer le corps et le rendre sublime. Dans une esthétique très définie, parce que c'est à la fois totalement anti-anatomique, pointu, tout fin, serré, cela tient sur un demi-centimètre carré, rien n'est fait pour et en même temps, cela transforme complètement, cela fixe la silhouette de façon quasi définitive, je trouve, avec des effets très minimaux. Non, et cela a pris cinq minutes, c'est l'une des merveilles chez Hermès : tout y est possible du jour au lendemain. Jean-Louis Dumas (NDLR : l'ancien président de la maison de luxe, décédé en 2010) me l'a demandé. Franchement, j'ai rencontré très peu d'hommes comme lui, surtout dans ce rôle-là de management, ce n'était pas un créateur, un peintre, un inventeur, mais un président de société - il avait cette lucidité sur les gens et il avait vu cela en moi, chapeau, je n'avais rien vu ni personne d'autre d'ailleurs. En même temps, cela ne m'a pas paniqué parce qu'il se trouve que je dessine des chaussures, mais cela aurait pu être plein de choses, si j'avais connu des gens qui travaillaient dans les voitures, j'en aurais conçues. Cela s'est décidé comme ça, malgré moi, parce que tout ce que j'aimais, c'était dessiner, c'est très égoïste comme plaisir. J'ai le don, cela m'est facile, comme certains ont une oreille absolue. Je n'y suis pour rien. Et pour les bijoux, il s'agit juste de dessiner autre chose, avec d'autres enjeux, dans d'autres matières mais le noyau central n'est pas si différent finalement. Après, il faut comprendre, adapter ce que l'on sait faire dans ce domaine-là, mais ce n'était pas comme devenir chirurgien, c'était une continuité, une prolongation, une autre branche. Avant d'être portées, ces chaussures sont conçues, du moins j'essaie toujours de les concevoir comme une composition, elle peut être très simple ou plus compliquée. Mais je fais en sorte que chacune ait une cohérence en soi. Les sortir de ce que à quoi elles sont destinées pour les isoler et les regarder comme des objets ne me dérange pas. Pour autant, ce sont toujours des chaussures et cela ne deviendra jamais des oeuvres, jamais. Je ne fais aucune confusion entre la mode, qui est un art appliqué et que j'ai choisi de faire avec joie et bonheur, et un autre type de création, plus " arts plastiques ". Ce sont d'autres présupposés, un autre positionnement, une autre façon de parler... Quand on fait de la mode, on choisit de dealer avec le réel, avec un marché, avec le prix, avec une industrie. Non, pas dans un premier temps. Il faut à la fois l'oublier, prendre toutes les distances et garder toutes les libertés possibles et après, faire avec ce que l'on a - des fabricants, des matières, des couleurs, et tout cela doit former cette chaussure-là à la fin. A moi de me débrouiller avec tout cela. Suis-je obligé de commenter ? On va dire les choses positivement : le sportswear a pris une part énorme, on vit tous en sneakers et c'est très bien, mais cela laisse le champ à des débordements créatifs qui ne sont pas toujours géniaux. En même temps, l'intérêt de cette mode-là, c'est qu'elle est ludique. La basket permet toutes les fantaisies, toutes les créations, les incursions technologiques, les inventions, les expérimentations, très bien mais, par ailleurs, cela a pris l'avantage sur les chaussures classiques. Il ne faut pas s'en plaindre, ni le regretter, on ne vit plus en tailleur sur mesure, avec des chapeaux et des gants. Ah non, pas du tout, je déteste ça. La nostalgie, cela veut dire la douleur du retour, non merci. Je crois beaucoup plus en demain et en après-demain. J'adore la bottine imprimée sur cuir, avec un petit talon de cinq centimètres très sage... Le thème de l'année est " La nature au galop ". J'ai cherché dans les archives un imprimé historique d'un carré, Equateur tatouage. On y voit une jungle et des animaux, je le trouvais très beau. J'aimais cette forêt d'été en hiver, noir sur blanc, et l'impression aussi fine que celle sur soie mais sur cuir, c'est une prouesse technique, tout ça sur une petite boots un peu seventies, très facile à porter, parce qu'elle est noire. Il y a zéro effet mais en même temps, il y a énormément d'allusions qui se superposent et que j'aime bien. J'essaie de m'amuser. C'est ce que j'aime dans la mode, cette répétition et cette énergie. Je trouve que c'est l'un des rares lieux de la création où on a le droit d'effacer et de recommencer. Prenez les architectes, cela peut mettre dix ans pour venir à bout d'un projet, et une fois que c'est construit, c'est pour un siècle ou deux et si c'est loupé, c'est loupé. La mode par contre, ce n'est pas grave, si c'est raté, on enlève et on met autre chose à la place. J'aime cette dynamique, cette légèreté qui n'empêche pas par ailleurs d'autres enjeux d'un certain poids. PAR ANNE-FRANÇOISE MOYSON