Sa vie, dit-il, n'est qu'une succession de ricochets. D'avants détruits pour bâtir des après. Il n'a pas toujours eu le choix, l'époque de sa jeunesse prônait l'obéissance. L'adolescent qui se rêvait acteur deviendra coiffeur, la volonté du père était passée par là. Lui parle de fatum comme s'il n'avait jamais vraiment pu maîtriser ce qui, par la suite, allait lui arriver. Même cette " maison " - c'est ainsi qu'il appelle ce lieu inqualifiable tant il est comme son maître impossible à cerner - s'est imposée à lui pour mieux lui échapper.

Dehors, la rue frissonne des bruits de cette ville secrète qui cache si bien son jeu. Comme le terrier du lapin blanc de Lewis Carroll, le dédale intérieur happe le visiteur qui glisse jusqu'à se perdre dans ce qui s'apparente au cheminement métaphorique de toute une vie. " Lorsque je suis arrivé ici en 1974, j'étais usé, se souvient Serge Lutens. La dépression m'était tombée dessus comme un retour de bâton de l'enfance qui vous rattrape sans que vous vous en rendiez compte. D'un coup, j'ai repris ma respiration. Etre à Marrakech, c'était comme barrer le présent, c'était un autre monde, une autre culture, une tout autre façon de penser. " Celui qui crée alors les couleurs, le style et les images de la toute jeune ligne maquillage de Dior se met en quête d'un riad au coeur de la médina. " On trouvait de tout pour presque rien, ajoute-t-il. Ne vivaient ici que les excentriques. Il suffisait de pousser une porte pour tomber sur un jardin en croix, une fontaine, quelques carreaux de ciments noirs et blancs posés sur le sol, ce n'était qu'enchantement. Mais ce n'était pas " ça ", je le savais, c'est tout. "

Dans les salons d'apparat, le verre colore la pièce de ses reflets bleutés. © PATRICE NAGEL / FONDATION SERGE LUTENS

Il se souvient alors de l'homme vêtu de blanc qui l'entraîne à sa suite dans le quartier de Hart Soura. " L'endroit était en ruine mais j'en suis tombé amoureux à la minute où je l'ai vu, poursuit le parfumeur qui célébrera l'an prochain les 20 ans de la marque qui porte son nom ( lire par ailleurs). Je me suis accoudé devant le jardin déchaîné. J'étais chez moi. " Il pense alors boucler les travaux en un an, en faire son pied-à-terre entre deux shootings parisiens. Il n'en sera rien... Quarante-six ans plus tard, la restauration se poursuit toujours. La maison s'est agrandie sans plan d'architecte, presque à l'instinct, tel un " triptyque " conteur d'histoires dans lesquelles se reflètent les coutumes et les arts de tout un pays. " Il y a d'abord eu la madersa, l'école coranique dont je suis à la fois l'unique maître et l'unique disciple, sourit-il. Elle a un côté mystique qui me ressemble beaucoup, j'ai toujours été fasciné par les fastes de l'église. La maison au cyprès est venue ensuite : on y voit l'influence sur l'art européen du retour des croisades, cette beauté en exil qui a enrichi notre vocabulaire créatif. A l'inverse, ce que j'appelle l'appartement rappelle l'esthétique Art déco de la période du protectorat français. "

Serge Lutens, installé à Marrakech depuis 1974. © RAN REUVENI

Trésor d'artisanat

Près d'un millier d'ouvriers et d'artisans, parfois des familles entières, se sont succédé dans les salons d'apparat sertis de marbres et de bois précieux. A la barre de ce chantier sans fin, Rachid recrute inlassablement ces talents inestimables aux quatre coins du Maroc depuis plus de vingt ans. Pas un meuble, pas une lanterne, pas une mosaïque dont le dessin ne soit signé de la main de Serge Lutens, jusqu'à ces plafonds sculptés à près de 10 mètres de hauteur qui surplombent la salle de repos du hammam. Comme toutes les autres pièces " fonctionnelles " de la maison - on pense à cette salle de bains inouïe à la baignoire creusée à même le sol - celui-ci n'a jamais servi mais le pourrait, pourtant... " Finalement, je n'ai jamais vécu ici, lâche-t-il. Je me suis installé dans la palmeraie. J'ai voulu faire de cet endroit une sorte de conservatoire du savoir-faire artisanal du Maroc. Posséder ne m'intéresse pas. Mais faire des choses, ça oui. Détruire pour mieux reconstruire. Sans cesse. Cela me tient en vie. "

Dans les collections privées du parfumeur, on retrouve des oeuvres de Jacques Majorelle et de Paul Jouve. © PATRICE NAGEL / FONDATION SERGE LUTENS

L'espace qui s'étend désormais sur plus de 3 000 m2 abrite aussi les collections personnelles de Serge Lutens. Les tableaux de Jacques Majorelle, de Paul Jouve et d'Edy Legrand côtoient les bijoux berbères et les objets rapportés de voyage à la manière d'un cabinet de curiosités. Dans la bibliothèque, les livres d'art rares font face aux oeuvres complètes de Baudelaire, Proust, Céline et Cocteau. Derrière les portes de cèdre sculpté d'un couloir étroit se cachent les archives de ce génie discret, fou d'images et de parfums qu'il compose comme des écrits, chaque jour, dans le laboratoire qui surplombe un cyprès géant comme dévoré vivant par les bougainvillées. Un ensemble inestimable désormais aux mains de la Fondation Serge Lutens chargée à l'avenir d'assurer la pérennité de cet espace muséal hors du commun. " Je lis, je cherche, j'anticipe, je me dépasse en tout, mais je reste un homme triste, lâche-t-il. Condamné à prendre sa revanche en beauté. " Pari merveilleusement gagné.

Jamais taillés, les palmiers se drapent dans leurs feuilles mortes. © PATRICE NAGEL / FONDATION SERGE LUTENS

Aux origines du parfum

Pour célébrer les 20 ans de la marque Serge Lutens, trois de ses parfums classiques font l'objet d'une édition limitée. L'occasion pour le créateur d'apposer sur les flacons d'Ambre Sultan, Fleurs d'Oranger ou La fille de Berlin des motifs tracés de sa main comme on en trouve par milliers dans sa maison. " Grâce à la proximité des maâlems, ces maîtres-artisans marocains, je me suis laissé piéger par l'artisanat et le répertoire fou que ce pays direct descendant mauresque nous a légués, admet-il. Leurs mains ont de la mémoire ! Le parfum nous en laisse le sillage. "

Chaque volet du " triptyque " a son propre jardin. © PATRICE NAGEL / FONDATION SERGE LUTENS
Les bijoux berbères, l'une des nombreuses passions de Serge Lutens. © PATRICE NAGEL / FONDATION SERGE LUTENS