Carnet d'adresses en page 92.
...

Carnet d'adresses en page 92. T anya Nikolic Cicanovic adore la mode. Mais elle personnalise sa tenue à la pointe de la tendance (pantalon kaki d'esprit militaire et sandales sexy juchées sur hauts talons) par ses propres bijoux qui lui vont d'ailleurs à merveille. Le regard se focalise sur son décolleté où une orgie de cristaux, de strass et de pierres de couleurs dessine une belle composition chromatique verte et bleue. La même harmonie se déploie aux oreilles, dans des parures brillantes, imposantes et spectaculaires. Le griffon en est le héros. Mi-aigle, mi-lion, cette créature, à la fois divine et terrestre, est interprétée d'une manière stylisée et très personnelle. Tanya a fait ses premières armes dans la mode, en décrochant le diplôme de designer textile, puis de styliste à l'Académie des arts appliqués à Belgrade. A Paris, où elle séjourne depuis douze ans, sa première collection de prêt-à-porter porte la griffe Tanya N.C. et s'accompagne d'accessoires assortis. Un jour, elle pousse la porte de Maria Luisa, la boutique la plus pointue et la plus branchée de Paris. Que voit-elle ? Les clientes s'arrachent les bijoux en strass. Tanya réagit au quart de tour et décide de s'engouffrer dans ce créneau porteur qui permet plus facilement de pénétrer l'univers de la mode. " Le bijou et l'accessoire, c'est moins sérieux que le vêtement. Il y a plus de perspectives pour l'imagination. La réalisation est aussi plus facile, car il n'y a pas de tailles. " Sa nouvelle griffe, très dynamique, reprend les initiales de son nom : T.N.C. Studio. Le concept ? Mélanger les cristaux Swarovski avec les strass vintage, dénichés dans un ancien stock. " Dans le prêt-à-porter, on aime bien associer les créations nouvelles avec des pièces vintage. Je propose le même concept dans le domaine des bijoux. " Tanya est aux commandes du design. Le sertissage des pierres se fait à la main, sur une structure en métal argenté, dépourvu de nickel, par cinq artisans triés sur le volet. Les thèmes, animaliers, sont puisés dans l'histoire universelle : le griffon, animal fabuleux qui trace un lien entre le ciel et la terre ou encore l'ibis sacré, vénéré par les Egyptiens. Toutes les parures portent des noms très poétiques et sont multifonctionnelles. Le Cerbère lumineux est une broche-collier. On accroche la broche sur le chapeau et on enroule le collier autour du cou. Autre solution, on place la broche sur la ceinture et on fait serpenter le collier autour de la taille. Les colliers ont des longueurs ajustables, ils peuvent parer le cou ou le décolleté. Volumineuses et généreuses, les boucles d'oreille sont munies d'un seul trou, mais peuvent recouvrir l'oreille entièrement, grâce à un judicieux système d'accrochage. Pour briller au théâtre ou à l'opéra, on emportera ces lunettes " bizarres ", des petits monocles en forme de griffons ou de chats sauvages. Et quand on a un esprit ludique, on peut accrocher une broche sur un ravissant petit sac, griffé également T.N.C. Studio. " J'ai eu un coup de c£ur pour le cuir Bodin Joyeux, explique la jeune femme. C'est un ancien atelier de cuir à Paris qui fabrique des cuirs pour vêtements, extrêmement fins et souples, teintés avec des pigments minéraux naturels. " Très fragiles et très précieuses, les petites pochettes sortent uniquement le soir. Unies, elles s'agrémentent, parfois, de motifs animaliers, découpés dans un cuir de couleur contrastée. Dans la foulée, Tanya imagine aussi d'autres accessoires, raffinés et un peu oubliés, comme des gants, taillés dans le même cuir, fin, souple et moelleux. En version courte, on a l'impression d'avoir des mains nues. Pour le soir, les modèles sont plus longs et recouvrent le poignet. Le plus ? Les doigts sont plus longs, pour que les élégantes aux ongles interminables, comme le veut la mode, se sentent bien à l'aise. " J'ai envie de développer la gamme de sacs, de chapeaux et de gants, en ciblant le très haut de gamme, révèle Tanya. J'aime bien l'idée de la rareté. C'est cela le vrai luxe aujourd'hui. " Ses frères sont artistes peintres. Sa s£ur est designer. Dragovan (en serbe cela veut dire " être cher ") exprime son sens artistique dans le dessin des chaussures féminines. Pourquoi la chaussure ? " J'ai eu une enfance compliquée, confie-t-il. Rapidement, j'ai été attiré par la douceur des femmes. Ce fut un refuge. Le rapport fétiche avec les pieds est venu très vite. Quand je fais une paire de chaussures, je me sens bien, j'impose ma sensibilité. Et puis, c'est un accessoire très important. Si la chaussure n'est pas bonne, n'est pas juste, le reste ne suit pas. " Dragovan crée des chaussures pour lui et pour ses copines, depuis l'âge de 16 ans (il en a 30 aujourd'hui). Entre-temps, il a étudié le dessin, il a fait du dessin animé pendant six ans. Tout a basculé le jour où il a réalisé un singulier escarpin à bout rond, rendu sexy par un décolleté très profond et recouvert d'une " robe ", tournant autour de la chaussure. Un acheteur de Hongkong les remarques et en commande 160 paires. Défi impossible ? Pas pour Dragovan qui adore les contraintes et les challenges. Avec la complicité d'un fabricant, il honore la commande à heure et à temps. Les 160 paires se vendront comme des petits pains chez De Mop, l'une des deux boutiques les plus pointues de Hongkong (l'autre étant Joyce). A ce début très prometteur s'ajoute une importante récompense. Dans la catégorie des accessoires, Dragovan emporte le prix Landam, décerné aux créateurs en herbe par les grandes marques de luxe et peut ainsi lancer une première vraie collection. " J'aime bien l'architecture, le graphisme, les perspectives et les lignes fuyantes, souligne le jeune homme. Souvent, on me dit que mes chaussures ressemblent à des voitures de sport. J'ai envie de traduire le côté dynamique et dynamisant, de donner une bonne impulsion aux lignes pour que mes chaussures soient bien visibles. Je ne suis pas pour autant un fétichiste pur et dur du haut talon. Il y a des talons bas très sexy. " Les points forts de la collection automne/hiver ? Des modèles bicolores, dégageant une énergie forte, omniprésence de gros lacets cousus sur le cuir pour apporter ce côté fuyant et décolletés souvent très profonds, devant ou derrière, pour une touche sexy. On remarque, notamment, cette bottine turquoise, généreusement fendue derrière, au-dessus du talon. En marchant, le cuir s'anime d'un joli mouvement. L'autre idée forte : des empiècements placés de manière inattendue sur le côté ou derrière la cheville. Les couleurs ? Pleines d'énergie, pour booster toutes les silhouettes. En hiver tout est gris, on égaye donc le quotidien avec une démarche colorée en turquoise, en jaune, en rouge ou en blanc. Dragovan pense maintenant à l'homme. Il crée déjà ses propres chaussures. Aujourd'hui, il porte des mocassins revisités, réalisés avec des bandes de tissu tramé bicolores, bleu et rouge, collés sur du cuir. Une agréable touche de couleur dans sa tenue total look noir. " Je crois beaucoup à ce que je fais, conclut Dragovan. J'espère me faire connaître avec des choses nouvelles qui ont de l'énergie. La chaussure doit ressembler à la femme active d'aujourd'hui, à ce qui se passe dans la vie. Tout doit être mettable et clair, je ne travaille pas pour les musées. " Son regard bleu d'une limpidité extraordinaire et sa peau diaphane s'entourent de cheveux orange. D'emblée, Irina Volkonskii en fournit l'explication : " Mon grand-père fabriquait du cognac. Il allait souvent à Moscou chercher des oranges. Moi, j'adorais les oranges et mon grand-père. La couleur de mes cheveux, c'est en son honneur. " Irina est née à Kizlar. Cette localité au bord de la mer Caspienne a connu un destin assez particulier, appartenant deux ans à la Tchétchénie, puis deux ans au Daguestan, puis à nouveau deux ans à la Tchétchénie... Tchétchène et multilingue (à Kizlar, on parle 35 langues !), Irina est aussi très douée et passe haut la main le concours d'entrée de l'école expérimentale des arts plastiques Galina Zaïtseva à Moscou, issue de la perestroïka, où 28 professeurs s'occupent de 4 élèves. Impatiente, boulimique, cette jeune femme pressée vit à 100 à l'heure et parle très vite : " Je suis obsédée par tout ce qui utopique, déclare-t-elle. Il faut vivre dans la réalité, mais il ne faut pas arrêter de rêver. Je n'arrête pas de poser des questions, de chercher, de bouger. Une vie, ça se remplit, sans perdre son temps. Je vis selon la devise : trop, ce n'est jamais assez. " Le meilleur endroit pour remplir sa vie ? Paris. Irina fait d'abord une halte aux Arts-Déco, puis rencontre Jean-Charles de Castelbajac qui lui demande de créer des bijoux pour lui. Ils se vendent tellement bien que la jeune femme choisit l'indépendance et crée sa propre société. Ses créations oscillent entre les bijoux, les accessoires et les gadgets. Les plus gros succès : des menottes recouvertes de strass Swarovski, un bracelet avec des ballons de foot, des broches et des colliers avec des sushis ou des escargots pour motifs. La pièce phare ? Le sifflet " strassé". Irina l'a d'abord créé pour son assistante qui s'est fait voler son sac dans le métro. L'objet peut être détourné pour siffler son chien ou un taxi. L'idée de ces longues boucles d'oreille lui est venue en regardant les hommes qui téléphonent dans les rues. Pour faire une blague, on coupe l'oreillette, donc la conversation, et on obtient des boucles d'oreille. Ses sources d'inspiration ? Nos angoisses et nos complexes ! " Ce n'est pas grave d'avoir des défauts, assure la jeune femme. Mais il faut les assumer et les travailler. Je signe des tee-shirts avec des inscriptions pailletées " Vive les petits seins " ou " Je suis jalouse ". Ce sont des manifestes, on ose dire ce que l'on pense. Pour exprimer sa séduction, il y a aussi le tee-shirt " On joue au docteur ?" Les gens sont timides. Je leur propose des accessoires qui suscitent des conversations dans les rues et appellent des réponses. " Serait-ce le premier pas vers le prêt-à-porter ? Non. Irina ne veut pas " entrer dans le commerce ". En revanche, elle avoue sans fausse modestie avoir de très grandes ambitions dans le domaine de l'artisanat, pour réaliser des pièces rares et fortes. La mode, elle l'adore pourtant. En l'honneur de ses créateurs préférés, elle collectionne leurs pièces les plus fortes : " J'ai 750 pièces vestimentaires dans mes armoires. Bon, je ne les porte pas toutes. " Trop, ce n'est jamais assez... Elle a appelé sa griffe Orner, car la fonction des bijoux est l'ornement et la décoration. Styliste de formation, Hiroko Omori est engagée par une usine de vêtements à Tokyo qui adapte le prêt-à-porter de Christian Dior à la morphologie et au style japonais. Six ans plus tard, elle change de cap et découvre l'univers de la maille. Mais la lassitude l'envahit, face à un travail jugé globalement " trop commercial ". Hiroko a besoin d'exprimer sa créativité. Destination Paris. La rencontre avec une créatrice de bijoux change le cours de sa vie. Sans perdre de temps, la jeune femme crée sa société et définit clairement son style : " J'ai opté pour un style sobre et masculin, car il fait le mieux ressortir la féminité. " La froideur du métal s'adoucit et se féminise au contact du cuir, du tissu et de la maille. Hiroko aime aussi détourner les éléments du prêt-à-porter et les transformer en bijoux-accessoires. Avec des Zip elle réalise des bracelets ou des colliers. Ses fameux boutons en cuir, ornés de l'effigie du cerf, sont assemblés à la queue leu leu pour s'enrouler autour du cou, des poignets ou de la taille. Les thèmes mêlent la nature, des animaux sauvages, ou encore des héros de contes japonais. Hiroko a une tendresse particulière pour cette histoire japonaise qui raconte l'histoire d'un homme qui en regardant la pleine lune, s'est transformé en loup. Sur une boucle rectangulaire en métal elle a fait graver : " Attention au loup les nuits de pleine lune ". C'est, sans doute, la pièce forte de cet hiver. La boucle est associée à de la maille en laine et déclinée en ceintures, en bracelets et en écharpes. Lors d'un Salon de prêt-à-porter à Paris, on lui a suggéré de créer des bijoux pour hommes. Pourquoi pas, en effet ? " L'idée m'a plu tout de suite, note Hiroko. Après tout, les filles portent des jeans comme les garçons, alors pourquoi ces derniers ne porteraient pas de bijoux ? D'ailleurs, au Japon, les hommes adoptent, plus qu'en Europe, des bagues, des bracelets, des colliers ou des chaînes de jeans qui servent en même temps de porte-clés. " Pour les Messieurs, Hiroko a donc imaginé des colliers et des bracelets en cotte de maille, à la fois sobres et sensuels qui glissent agréablement sur la peau, comme un porte-bonheur. Et pour ceux qui aiment tout partager, il y a aussi une version plus petite, adaptée au poignet et au cou des filles. Barbara Witkowska