Après vingt-sept ans passés à l'ombre du Tower Bridge, le Design Museum de Londres déserte Shad Thames et s'installe une dizaine de kilomètres plus à l'ouest. Le déménagement d'une telle institution, fondée en 1989 sous l'impulsion de Sir Terence Conran (lire par ailleurs), pourrait sembler anecdotique dans la vie muséale londonienne, mais s'avère pourtant révélateur de l'importance grandissante que prend le design dans le paysage culturel. Car en délaissant les rives de la Tamise pour le district huppé de Kensington, le lieu d'expo fait son entrée dans le quartier des musées, où il côtoie, entre autres, le Royal College of Art, le V&A, le musée d'Histoire naturelle et la Serpentine Gallery. Corollaire de cet appréciable surclassement, il bénéficie d'installations trois fois plus vastes, et quitte un ancien entrepôt de bananes pour un édifice classé, le Commonwealth Institute, rénové par l'architecte John Pawson. Coût des transformations : quelque 92 millions d'euros. Quand on aime, on ne compte pas, et l'on se dote aussi de partenaires de choix, tels que Vitra pour le mobilier et Phaidon pour les catalogues. Sans parler de la refonte totale du site Web, de la nouvelle identité graphique signée Fernando Gutiérrez et de la signalétique désormais confiée au studio Cartlidge Levene, particulièrement prisé outre-Manc...

Après vingt-sept ans passés à l'ombre du Tower Bridge, le Design Museum de Londres déserte Shad Thames et s'installe une dizaine de kilomètres plus à l'ouest. Le déménagement d'une telle institution, fondée en 1989 sous l'impulsion de Sir Terence Conran (lire par ailleurs), pourrait sembler anecdotique dans la vie muséale londonienne, mais s'avère pourtant révélateur de l'importance grandissante que prend le design dans le paysage culturel. Car en délaissant les rives de la Tamise pour le district huppé de Kensington, le lieu d'expo fait son entrée dans le quartier des musées, où il côtoie, entre autres, le Royal College of Art, le V&A, le musée d'Histoire naturelle et la Serpentine Gallery. Corollaire de cet appréciable surclassement, il bénéficie d'installations trois fois plus vastes, et quitte un ancien entrepôt de bananes pour un édifice classé, le Commonwealth Institute, rénové par l'architecte John Pawson. Coût des transformations : quelque 92 millions d'euros. Quand on aime, on ne compte pas, et l'on se dote aussi de partenaires de choix, tels que Vitra pour le mobilier et Phaidon pour les catalogues. Sans parler de la refonte totale du site Web, de la nouvelle identité graphique signée Fernando Gutiérrez et de la signalétique désormais confiée au studio Cartlidge Levene, particulièrement prisé outre-Manche. L'emblématique maître des lieux, Deyan Sudjic, a promis rien de moins que " le musée de design et d'architecture le plus attirant, inspirant et excitant du monde " - et le public, emballé par une campagne de communication rondement menée, semble plutôt impatient de vérifier ses dires. Détail qui ne trompe pas, avant même sa réouverture, l'endroit se targuait d'être le musée le plus suivi sur Twitter - et pour être tout à fait exact, il est au coude-à-coude avec le MoMA de New York, totalisant un peu moins de 3,5 millions de followers, soit plus que le Louvre, le British Museum, le Rijks et le Prado réunis. Côté visite, la collection initiale est bien sûr conservée, et enrichie par l'inauguration d'une galerie libre d'accès, Designer Maker User : un immense mur racontant l'histoire de la discipline à travers un millier de pièces suggérées par crowdsourcing. On y retrouve notamment la fameuse chaise Thonet no 14 et la lampe Anglepoise, la première Vespa et l'iMac, le Phonosuper SK5 de Dieter Rams et la machine à écrire Valentine d'Ettore Sottsass. Au niveau de la programmation, une première expo, intitulée Fear and Love, réunit depuis ce 24 novembre le créateur Hussein Chalayan, les architectes Andres Jaque et Rem Koolhaas via son bureau OMA, ou encore le designer Kenya Hara. Du beau monde pour le coup d'envoi. Si la capitale britannique se devait de compter un musée digne de son rang pour figurer parmi les épicentres mondiaux en matière de création d'objets, il n'y a pas qu'en Angleterre que l'on fait sauter des bouchons. Chez nous également, la discipline a le vent en poupe, comme le confirme Arnaud Bozzini, responsable des expos de l'Atomium Design & Art Museum (ADAM), inauguré l'an dernier à Bruxelles : " Oui, on peut dire que les musées du design sont à la mode ; la tendance a mûri pendant longtemps, mais on a vécu une véritable explosion depuis quelques années. L'ouverture de l'ADAM, outre son intérêt premier d'avoir sauvé l'exceptionnelle collection de Philippe Decelle, était liée au développement d'une des grandes zones touristiques de la ville. Installer une telle institution sur le plateau du Heysel avait du sens, cela répondait à la demande de différents publics, culturels et touristiques - c'est le type d'endroit dont sont friands les amateurs de citytrips. Dernièrement, j'ai remarqué qu'à Paris, les Arts déco mentionnaient dans leur communication "arts décoratifs + design" et je trouve ça très éloquent. " Si la formule souligne l'engouement autour de la conception d'objets, devenue porteuse, l'ADAM a l'avantage de compter un atout majeur, susceptible de lui assurer la sympathie et l'intérêt d'une audience large et variée : son trésor polymère, le Plasticarium. " L'ADAM n'entend pas en présenter l'histoire depuis la révolution industrielle jusqu'à aujourd'hui, explique Arnaud Bozzini. Nous nous contentons d'étudier l'impact des plastiques sur la création en art et design depuis la fin des années 50. Chez nous, ces objets sont devenus patrimoine, ce qui nous permet de jouer sur l'effet de nostalgie. Il n'y a qu'à tendre l'oreille vers les commentaires des visiteurs qui flânent : chacun y reconnaît un souvenir d'enfance ou un ustensile de grand-mère, ça évoque un moment joyeux, glorieux, ces Golden Sixties qui restent un grand fantasme de l'histoire de l'humanité. " Si la carte du passé idéalisé figure en bonne place parmi les arguments mis en avant par les expositions permanentes ou temporaires, la mise en vitrine de biens usuels permet par ailleurs, selon Arnaud Bozzini, de " relativiser une certaine vision élitiste et luxueuse du secteur, car ces objets du quotidien ont révolutionné nos vies. " Reste alors à déterminer comment agencer l'ensemble et trouver la politique qui pourra attirer le quidam et le passionné. " Nous avons laissé chaque pièce s'exprimer en tant que telle, en évitant de monter un showroom, comme ces expos qui ne sont qu'une suite de chaises munies de cartons. La différence se situe au niveau de la réflexion, de la scénographie et du propos - car c'est aussi ce qu'il y a derrière ce que l'on veut raconter. Nous montrons les pièces pour ce qu'elles sont, à la fois en termes de création et de réactivité avec la société globale ; elles s'inscrivent dans un contexte socio-économique, politique et culturel. " C'est ainsi que l'équipe de l'ADAM explore les processus créatifs qui firent de chaque référence le produit de son époque, et tente de dévoiler l'âme et la poésie de l'objet à travers une réflexion sur le caractère éphémère du plastique. Et tant pis pour ceux qui voyaient dans une exhibition d'hydrocarbures l'occasion de dénoncer les outrances de notre société de consommation. " Nous n'avons pas de vérité à révéler. Ce que l'on montre, c'est un moment d'histoire. Même si cela peut nourrir des débats académiques, je pense que les musées de design sont la prolongation des musées des arts décoratifs. " Et l'air de rien, si la vocation de nombreux lieux d'expo est d'offrir un regard sur une époque, on ne s'étonnera pas de voir un visiteur lambda opter pour celui qu'il n'estime pas réservé à une intelligentsia arty. Et monter les escaliers colorés de ce nouveau spot bruxellois, pour assister à un grand écart qui s'étend de Tupperware à César. PAR MATHIEU NGUYENUN GRAND ÉCART QUI S'ÉTEND DE TUPPERWARE À CÉSAR.