Rue Montparnasse, 49 à l'ombre de la tour parisienne du même nom. La presse mondiale afflue dans les installations de l'imprimerie Idem, encore surmontées de l'enseigne " E. Dufrenoy, Imprimerie - Lithographie ", héritée du premier propriétaire des lieux, qui fonda l'établissement en 1880. Sous la verrière, parmi les presses qui ont jadis vu défiler certains des plus grands chefs-d'oeuvre de la lithographie moderne, des ateliers - jeux d'écriture, graphologie, art de la correspondance ou dessin spontané - célèbrent le plaisir d'écrire et la venue du tout premier stylo Hermès, le Nautilus.
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Rue Montparnasse, 49 à l'ombre de la tour parisienne du même nom. La presse mondiale afflue dans les installations de l'imprimerie Idem, encore surmontées de l'enseigne " E. Dufrenoy, Imprimerie - Lithographie ", héritée du premier propriétaire des lieux, qui fonda l'établissement en 1880. Sous la verrière, parmi les presses qui ont jadis vu défiler certains des plus grands chefs-d'oeuvre de la lithographie moderne, des ateliers - jeux d'écriture, graphologie, art de la correspondance ou dessin spontané - célèbrent le plaisir d'écrire et la venue du tout premier stylo Hermès, le Nautilus. Incarnant la sixième génération de la dynastie Hermès, dont il est directeur artistique depuis 2011, Pierre-Alexis Dumas nous rappelle le contexte qui a permis à cette petite merveille d'aluminium et d'acier de voir le jour : " J'avais dans l'idée d'amener Hermès vers la création d'instruments d'écriture. C'est toujours très excitant d'introduire une nouvelle typologie d'objet, et c'était une manière d'apporter un nouvel éclairage sur les supports papier existants. Rappelons tout de même que l'histoire d'Hermès dans le monde de l'écriture remonte au début des années 30, avec les premiers agendas. Il était donc temps de créer un stylo, la mascotte emblématique de tout un univers, que notre époque est - à tort - en train de mettre au placard. Envahis par les outils de communication moderne, on croit que la plume est tombée en désuétude. Mais un SMS, ce n'est pas de l'écrit. Ecrire, c'est un exercice manuel qui relève à la fois du dessin et de la pensée, une expérience riche qui perdurera parce qu'elle fait partie de la continuité de notre corps. Tant qu'on aura deux mains et dix doigts, on continuera à s'en servir. " Restait à trouver à qui confier cette mission inaugurale hautement symbolique. A la fois surprenant et évident, le choix d'Hermès se porte sur le designer australien Marc Newson. " Je connaissais Marc, explique Pierre-Alexis Dumas, et je lui ai un jour demandé s'il voulait dessiner notre stylo. En apprenant que ce serait une première pour lui, j'ai pris ça comme un signe. Et quand je lui ai demandé quel genre de stylo il utilisait, il a sorti un modèle rétractable que je connaissais bien : un Capless de chez Pilot, le stylo de prédilection de mon père. Deuxième signe du destin, qui m'a amené à travailler sur un projet inédit avec un artiste que j'admire. La production de Marc Newson a quelque chose d'essentiel dans son dessin, sensuel bien qu'épuré. Cette radicalité, qui laisse de la place à l'ergonomie et au plaisir de la courbe, on y retrouve des valeurs proches de celles d'Hermès. Nous sommes une maison d'artisans où la forme et la fonction sont intimement liées, et le Nautilus évoque à merveille notre idéal de liberté et d'élégance en mouvement. " Et le mouvement, Marc Newson connaît. Né à Sydney en 1963, il passe son enfance à voyager à travers l'Europe et l'Asie, avant de rentrer en Australie pour entamer un cursus artistique. Son diplôme en poche, il s'envole pour le Japon, où son savoir-faire de sculpteur et de joailler - sa formation de base - se traduit dans les lignes de la très remarquée Lockheed chair. Il poursuit ses audacieux travaux à Paris au début des années 90, et connaît un incroyable succès, notamment dû à la rencontre décisive avec Giulio Cappellini, qui produira certaines de ses pièces les plus emblématiques comme les chaises Orgone Lounge, Embryo, Wooden ou Felt. En 1997, il installe son studio à Londres, et s'impose comme l'un des fers de lance d'une génération dorée de designers surdoués, on s'arrache ses créations qui garnissent les clips de Madonna autant que les collections du Museum of Modern Art de New York (MoMa). Longtemps catalogué comme le surfeur-designer à qui tout réussit, cet éternel insatisfait, qui a déclaré être contrarié par " 99 % des voitures, téléphones, chaussures de sport ou poignées de portes qui existent ", a apposé sa griffe sur un nombre incalculable de produits, élargissant constamment son champ d'activité. Avec l'an 2000 vient le temps de la consécration, tandis que ses pièces iconiques battent des records dans les salles de vente - jusqu'à représenter une part significative des recettes du marché (lire par ailleurs) -, il continue de parcourir la planète à l'occasion de collaborations, expos ou remises de distinctions, jusqu'à figurer parmi les 100 personnes les plus influentes du monde selon Time Magazine en 2005. Au cours de sa prolifique carrière, Marc Newson a déjà exploré des domaines aussi variés que le mobilier (Cappellini, Magis, B&B Italia) ou les arts de la table (Alessi, Tefal), le prêt-à-porter (G-Star) ou le sportswear (Nike, Adidas), l'horlogerie (Jaeger-LeCoultre) ou la lunetterie (Safilo), et vient tout juste d'intégrer Apple, en tant que Senior Vice President du département design. Profondément attaché à son pays d'origine, il a également revu l'éclairage de l'Opéra de Sydney et imaginé l'aménagement intérieur des Airbus A380 de la principale compagnie nationale, Qantas. Car l'incorrigible globe-trotter a aussi mis au point tout ce qui roule, flotte ou vole, du yacht au vélo, de la concept car au concept jet avec un large détour par l'aérospatiale. Aujourd'hui Commandeur de l'Ordre de l'Empire britannique, c'est en tenue décontractée, tee-shirt et baskets, que nous le retrouvons pour évoquer un des rares objets auxquels il ne s'était pas encore attaqué. Bien sûr, à plusieurs reprises. J'ai donc immédiatement aimé l'idée, mais c'était très intimidant, d'abord parce que je ne l'avais jamais fait et que c'est pour moi l'un des produits les plus complexes en termes de design industriel. Mais aussi parce que je considère qu'il s'agit d'un objet important, à un niveau personnel et professionnel. J'écris et dessine encore beaucoup à la main et j'adore ça. Je suis issu d'une génération qui a grandi sans ordinateur. J'utilise l'informatique, mais seulement comme un outil, qui m'aide à obtenir un résultat spécifique. Les technologies digitales ne pourront jamais reproduire la spontanéité de l'écriture, à moins d'arriver à faire sortir de l'encre des doigts. Ou il faudrait pouvoir mettre ses mains dans des gants de caoutchouc au coeur d'un ordinateur, et le manipuler de l'intérieur, ce qui me paraît difficile. Tout se passe dans mon subconscient, je n'y pense vraiment pas. Je ne travaille pas en étant guidé par une idée de style. Le design est de moi, mais il est aussi le fruit d'une longue collaboration avec Hermès, en la personne de Pierre-Alexandre Dumas, et du fabricant japonais Pilot. De la France à l'Australie, en passant par le Japon, la distance est longue, mais nous étions toujours sur la même longueur d'onde, que ce soit dans l'élaboration du concept ou dans la manière de résoudre les problèmes. Une fois que tous les paramètres du projet étaient établis, il suffisait d'en relier les points. Lors d'une de nos toutes premières réunions, Pierre-Alexis a amené une pierre, un petit galet, qu'il a posé sur la table. C'est devenu la genèse du projet, parce que j'ai décidé d'en faire l'ADN, sa forme fondamentale. Je ne pensais pas encore à la fonction, j'étais intéressé par le langage de ces courbes simples, organiques, qu'on aurait l'envie irrépressible de toucher et de manipuler. Autant à l'un qu'à l'autre. Le nom est arrivé après et il évoque justement tout ça à la fois. Découvrir ce genre de coïncidence, c'est comme une lumière qui s'allume ; même en étant rompu à l'exercice, je trouve difficile de nommer un objet. Un bon nom s'impose de lui-même, et cela a été le cas. Quand je le regarde maintenant, je ne pourrais pas imaginer qu'il s'appelle autrement. Ma relation avec ce genre d'instrument est très influencée par la pratique du dessin. Je suis constamment en train de faire des croquis, des gribouillages, c'est ma façon d'enregistrer mes souvenirs. Aussi loin que je m'en rappelle, j'ai toujours eu des carnets de notes ; ce sont mes journaux, j'en ai rempli des milliers. A une époque, c'était le seul moyen dont je disposais pour garder une trace de mes idées. Absolument, c'était une dimension importante du projet, même si les gens l'utiliseront sans doute surtout pour écrire. Mais ce qui compte, c'est ce geste, le fait de tenir la plume pour coucher une trace écrite sur un morceau de papier. Ça a un côté magique qui nous ramène à l'enfance, qui reste de loin ma plus grande source d'inspiration et de créativité. J'ai toujours rêvé de construire des objets, même si j'étais loin de me douter que j'allais collaborer pour une maison telle qu'Hermès. Et je ne pensais pas nécessairement au design, je voulais juste créer des objets. J'étais du genre à les démonter complètement, pour tenter de les remonter et de mieux comprendre leur fonctionnement. Quelle question difficile ! C'est dur de prendre assez de recul. J'aimerais croire que le monde a changé plus que moi. Mais j'en fais inévitablement partie, donc j'ai changé en même temps, pour le meilleur et pour le pire. En tous cas, je trouve génial d'avoir pu dessiner un stylo aujourd'hui alors que cela aurait été plus logique il y a trente ans. J'ai adoré l'aspect anachronique du projet.MATHIEU NGUYEN" Les technologies digitales ne pourront jamais reproduire la spontanéité de l'écriture manuelle. " " J'ai adoré l'aspect anachronique du projet. "