Carnet d'adresses en page 96.
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Carnet d'adresses en page 96.C' est une mode qui bouillonne après avoir été cruellement bâillonnée. Une mode en effervescence, pressée de rattraper le temps perdu. Jusqu'à la chute de la dictature, en 1985, si quelques stylistes autodidactes tentaient de percer au Brésil, pas une de leurs créations ne passait la frontière. " On n'avait pas d'école de style, pas de chambre syndicale de la couture, aucune culture de mode, même si les Brésiliennes ont toujours adoré s'habiller ", explique Ana Luiza Pessoa, directrice d'un showroom à Paris. Cette sombre époque est révolue ; le Brésil peut enfin dévoiler au monde entier son adoration pour le chiffon. La pétulante Madame Pessoa, qui importe aujourd'hui en France les plus grandes griffes de son pays natal, ne s'ennuie pas. Une cinquantaine de marques de créateurs sont recensées au Brésil, tissant collectivement une mode inventive, libre, follement séduisante dans sa diversité. Avec tout de même une poignée de traits communs : un sens inouï de la couleur, un goût pour les matières authentiques proches de la nature et " une gaieté qu'on ne trouve nulle part ailleurs ", vante Ana Luiza Pessoa. Ce n'est que le début : le potentiel est immense et les " modeux " brésiliens commencent à peine à s'organiser. L'un d'eux, Paulo Borges, a pris les devants dès 1996, en créant la São Paulo Fashion Week. Il n'est pas peu fier de son exploit : la SPFW û nom de code des initiés û attire près de 100 000 personnes par an en deux éditions (collections Eté en janvier, collections Hiver en juillet) et s'est imposée comme un grand rendez-vous du calendrier brésilien. C'est même l'événement national le plus commenté par la presse après la Coupe du monde de football ! En moins de dix ans, des défilés monstres ont forgé la notoriété de griffes telles que Ellus, Zoomp, Triton, Cavalera, Rosa Cha ou Alexandre Herchcovitch. Une cinquantaine sont présents à chaque édition, permettant à la mode brésilienne de se faire une place au soleil. Enfin ! Il y a vingt ans, São Paulo n'abritait qu'une école de stylisme ; on en compte 5 aujourd'hui, et 27 dans tout le pays. Grâce à ses 5 000 entreprises liées à la confection, la ville emploie 150 000 personnes dans ce secteur. Et si São Paulo reste le moteur de la création, Rio de Janeiro, cité plus solaire, plus épicurienne et historiquement plus libre, est pour ces raisons préférée par quelques créateurs... qui défilent lors de la Rio Fashion Week, plus modeste que sa rivale pauliste, mais tout aussi créative. Cerise sur le podium : le Brésil peut compter sur sa flopée de top models pour servir d'ambassadrices à sa mode luxuriante, car il est le pays qui en compte le plus au monde. " On se libère peu à peu de notre complexe selon lequel la mode se résume à l'axe Paris-Milan-Londres-New York et qu'en dehors, c'est le vide, se félicite Paulo Borges, cité par Anne Louyot dans " São Paulo en mouvement " (éd. Autrement). Jusqu'il y a dix ans, on était bons pour fournir de grandes marques européennes en tissus imprimés de perroquets, pas pour créer des modèles. " Regina Guerreiro, ex-éditrice de " Vogue " au Brésil, renchérit : " Il n'y a pas une vraie histoire de la mode au Brésil, comme en France ou en Italie, mais nous détenons d'autres atouts. " Même s'ils n'ont pas l'assurance d'un savoir-faire ancien, les Brésiliens excellent déjà, sauvés par la relation très forte et naturelle qu'ils entretiennent en effet avec le corps. " Chez nous, le vêtement doit révéler le corps par la couleur, le mouvement, la sensualité explicite ou implicite des formes ", précise Paulo Borges, également auteur d'un livre de référence, " O Brasil na moda " (Le Brésil dans la mode), malheureusement non traduit. Melting-pot sensuel, le pays engendre une mode souvent à son image, tropicale et joyeuse. Symbole absolu de cette insolente aisance avec le " corpo " : le jean tendance moulant, emblème national chéri des Brésiliens de toutes sortes, riches et pauvres, hommes et femmes, jeunes et vieux. Un vêtement démocratique û " adapté à notre vie un peu bohème, à nos fêtes ", résume Ana Luiza Pessoa û que les Cariocas (habitants de Rio) vénèrent autant que le bikini depuis les années 1970 et les prémices du culte du corps. Mais l'étonnante puissance de la création brésilienne tient aussi en sa capacité à croquer les clichés. On attend une mode forcément ultraglamour, bariolée, voire bimbo ? Raté. La couture au Brésil est indéfinissable et c'est ce qui la rend si enthousiasmante. Elle puise à toutes les sources, réinvente les codes classiques avec humour, manie à la perfection l'art de la récup'. Ainsi, le génial Alexandre Herchcovitch, exaspéré par les silhouettes outrageusement sexy qu'on accole trop vite à son pays, prend-il un plaisir non feint à dessiner des formes floues, vaporeuses, très conceptuelles, et des chaussures de Martiennes en plastique " flashy " baptisées " Jelly shoes ". Déroutant. Isabela Capeto, pour sa part, puise son inspiration dans les racines noires du pays. Quant à l'intello-écolo Gilda Midani, elle raffole du coton bio, colore ses vêtements de pigments naturels et utilise des couvertures en laine de l'Armée du salut, qu'elle retisse avec du fil issu du recyclage de bouteilles en plastique. " Je n'aime pas la facilité, concède-t-elle. Le cliché de séduction par le corps qui nous colle à la peau me révulse. C'est une trace de notre passé de colonisés, quand un esclave pouvait espérer quitter son état de servilité en couchant avec son maître. " La mode brésilienne n'a décidément rien de futile. Comme lorsqu'elle aide à la préservation de la culture des Indiens par le biais de sacs en cuir végétal d'Amazonie (caoutchouc), dessinés par un créateur de Rio en soutien à l'association Amazon Life. Ou quand elle aide à la survie de femmes des favelas de Brasilia, qui cousent d'étonnants sacs métalliques en capsules de canettes, clin d'£il fortuit à Paco Rabanne. Preuve de sa maturité précoce : les plus grands noms de la mode brésilienne sont déjà courtisés dans le monde entier. Alexandre Herchcovitch défile désormais à New York, et Francisco Costa est le nouveau directeur artistique de Calvin Klein. La " Brasilian touch " ne fait que commencer ! Petit aperçu des créateurs qui montent... Le bikini, c'est lui ! Amir Slama, petit brun au crâne dégarni, prend sa revanche sur le sex-appeal en dessinant, sous sa griffe Rosa Cha (" rose thé "), des maillots de bain au format ultraminimaliste... autant dire réservés aux plastiques sculpturales ! Le styliste décrit sa collection comme un " hommage à l'attitude latine ", qu'il rend à coups d'échancrures audacieuses, d'extravagants lacés et de couleurs pop. " Mes créations sont érotiques mais jamais vulgaires ! " se défend-il. Connu au Brésil (il défile à la São Paulo Fashion Week), il l'est encore plus hors de ses frontières, ayant su, mieux que ses concurrents, ajuster son style aux goûts des clientes étrangères. Cet été, Amir Slama posera son empreinte, un peu assagie pour l'occasion, sur quelques maillots Speedo, une collaboration prévue jusqu'en 2008. Ou comment s'offrir la patte du maître à moitié prix ! C'est bien connu, les Brésiliennes vouent un véritable culte à leur popotin, que la majorité d'entre elles entretiennent quotidiennement. Pour mettre en valeur le fruit de tels efforts, elles ont un accessoire fétiche : le jean, moulant de préférence. Parmi les griffes qui misent tout sur le denim, Ellus est la plus branchée du moment, prisée pour son petit côté rock'n'roll. A São Paulo (où la marque défile lors de la Fashion Week), un jean sur trois est un Ellus ! Le secret ? Un Ellus flatte les fesses, toutes les fesses, avec une telle précision dans la coupe que chaque modèle (une quarantaine, adaptés à toutes les morphologies) donne l'impression d'avoir été taillé rien que pour vous, comme une pièce unique. La magie a un prix : comptez de 120 à 180 euros pour vous offrir ce prodigieux lifting arrière ! Elle rêve d'Afrique depuis son Brésil natal. Belle Carioca de 34 ans, Isabela Capeto s'est plongée, pour sa collection d'été, dans les photos du Malien Seydou Keita, ravivant les racines noires de son pays. Cette inspiration, tout en pointillés, côtoie un esprit " hand-made " moderne et coloré, raffolant de broderies, de clous, de perles et de volants. Sa collection est tout en féminité et en fraîcheur joyeuse, portée par des matières raffinées, coton, soie mais " jamais de synthétique, importable dans notre brûlant pays ! ". La créatrice a une conception très subtile de la sensualité, " qui ne doit jamais être sexy mais surgir par surprise ". Isabela Capeto, qui a reçu récemment le prix Design of the Year décerné à São Paulo, explose en France : à peine mis en vente, ses " must-have " (robes imprimées en tête) font l'objet d'une liste d'attente chez Colette, et scoop, la créatrice défilera à Paris en octobre prochain. Elle a déjà tout d'une grande. Les bijoux très nature de Carla Amorim Jeune créatrice, Carla Amorim dessine de divines parures inspirées par la mer qui borde son horizon. La nature vierge la stimule tout autant : en témoigne sa flamboyante collection Botanica, où le péridot vert û monté sur colliers, bagues ou bracelets û semble amener à la ville l'exubérance de la forêt. Parfois, Carla tente un clin d'£il léger au folklore de son pays, comme avec un charmant pendentif en forme de verre à caipirinha (le cocktail national) qui, dans cette version, a tout pour nous griser ! Katell Pouliquen