" Stop ! Là, le voilà, au bord de la route ! " La Jeep freine à bloc dans un nuage de poussière. Quelques secondes de flottement, le temps que chacun réalise, brutalement. " Recule, recule ", crie le guide au chauffeur. Le tigre est là, allongé à moins de cinq mètres. Un gros mâle adulte, tout en muscles. Celui qu'on traque depuis deux heures. Pas vraiment paisible : le regard fixé sur les intrus que nous sommes, il souffle comme un matou en colère, les babines retroussées sur d'interminables canines. Nous sommes au crépuscule, c'est l'heure de la chasse. De là à ce qu'on se transforme en gibier... " Surtout, ne faites aucun mouvement ", chuchote le ranger qui guide notre expédition, pendant que le 4x4 recule lentement. Quelques mètres, pas plus. Photos et vidéos s'en donnent à c£ur battant, on prend le temps d'immortaliser, et surtout d'observer la bête. Immobiles. " Leon ! Leon ! " : seuls les cris des paons sauvages qui pullulent troublent le temps suspendu. Deux bonds lui suffiraient pour sauter sur la Jeep découverte. " Il paraît qu'un tigre peut sauter 4 mètres sans élan ", lâche une petite voix.
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" Stop ! Là, le voilà, au bord de la route ! " La Jeep freine à bloc dans un nuage de poussière. Quelques secondes de flottement, le temps que chacun réalise, brutalement. " Recule, recule ", crie le guide au chauffeur. Le tigre est là, allongé à moins de cinq mètres. Un gros mâle adulte, tout en muscles. Celui qu'on traque depuis deux heures. Pas vraiment paisible : le regard fixé sur les intrus que nous sommes, il souffle comme un matou en colère, les babines retroussées sur d'interminables canines. Nous sommes au crépuscule, c'est l'heure de la chasse. De là à ce qu'on se transforme en gibier... " Surtout, ne faites aucun mouvement ", chuchote le ranger qui guide notre expédition, pendant que le 4x4 recule lentement. Quelques mètres, pas plus. Photos et vidéos s'en donnent à c£ur battant, on prend le temps d'immortaliser, et surtout d'observer la bête. Immobiles. " Leon ! Leon ! " : seuls les cris des paons sauvages qui pullulent troublent le temps suspendu. Deux bonds lui suffiraient pour sauter sur la Jeep découverte. " Il paraît qu'un tigre peut sauter 4 mètres sans élan ", lâche une petite voix. C'est le moment que l'animal choisit pour se lever. Pour nous scruter, indécis. Grogner, l'air fâché. Et traverser finalement la piste juste devant la voiture, sans nous quitter des yeux, comme dérangé. " I think we'd better go, now ", souffle Hashish, notre ranger. On fera 300 mètres en marche arrière, pour éviter de lui tourner le dos. Quelle rencontre ! Le genre d'émotion que réserve le Parc national de Pench, en plein c£ur de l'Inde. On y vient pour cela : c'est l'un des derniers sanctuaires des tigres du Bengale. Une quarantaine d'individus se partagent les quelques milliers d'hectares de forêt sèche et de broussailles du parc, où ils règnent en maîtres. Sans autres prédateurs que les braconniers qui sévissent encore parfois dans la région, peu soucieux des rangers sous-équipés qui patrouillent... à pied ou à vélo. " Welcome to my office ", sourit celui qui nous guide ce soir-là. Son bureau, c'est la jungle. Celle qui servit de décor, voici un peu plus d'un siècle, à l'un des monuments de la littérature (coloniale) enfantine signé Rudyard Kipling (1865-1936) : le fameux Livre de la jungle. L'écrivain indo-britannique situe en effet les aventures de Mowgli, l'enfant-loup, dans les forêts du Madhya Pradesh, la province la plus étendue du sous-continent indien, dont le nom signifie " État du Milieu " et qui a pour capitale Bhopal. À l'entrée de la réserve, des panneaux estampillés " Welcome to Mowgli Land " accueillent les touristes... en majorité indiens. La ville la plus proche de Pench, à une bonne heure de route, s'appelle Seoni, consonance frappante avec Seeonee, le nom du clan des loups dans lequel a grandi le petit d'homme et dont le chef s'appelait Akela - pour ceux qui n'ont pas fréquenté les louveteaux, entre 8 et 12 ans. Et si tous les animaux évoqués par Kipling peuplent effectivement les environs (à l'exception de Bagheera la panthère noire, dont seuls les cousins léopards tachetés rôdent par ici), ce sont surtout les traces de Shere Khan le tigre et des siens que cherchent les visiteurs. Certains viennent de très loin. Car le Madhya Pradesh est l'un des derniers sanctuaires du roi des animaux d'Asie où l'on peut l'observer à loisir. En 4x4 ou à dos d'éléphant - une expérience ! Quatre grands parcs nationaux ont été érigés dans la province ces vingt dernières années pour en protéger la faune, en voie d'extinction. " Malgré la menace des braconniers qui continue à peser sur elle, la population des tigres du Bengale a recommencé à croître dans nos régions, explique Aditya Dev qui guide notre séjour. Ils ne sont plus chassés par les villageois. " C'est plutôt l'inverse qui s'est produit, puisque les habitants des villages de la région ont été priés de quitter les forêts pour s'établir en bordure des sanctuaires. Lesquels ne sont pour autant nullement grillagés, ce qui rend d'autant plus incongrue la présence d'innombrables vaches (sacrées) aux alentours, autant d'appétissants agneaux pour le loup. Mais la cohabitation semble pacifique, sinon harmonieuse... On vient donc surtout au Madhya Pradesh en safaris- photos. C'est une fameuse expédition, puisqu'il faut emprunter les lignes intérieures indiennes pour atterrir soit au sud, soit au nord de l'État, puis se farcir encore de longues heures de routes étroites, sinueuses et encombrées de camions Tata de toutes tailles avant d'arriver à destination. Mais la récompense est au bout du chemin. Pas seulement pour les tigres, pour ceux qui ont la chance d'en aperçevoir - ce n'est pas donné à tout le monde, vu leur nombre tout de même limité. Il y a d'autres richesses dans cet État central que beaucoup considèrent comme le berceau culturel du pays. Outre ses réserves et parcs nationaux, cette province bien moins visitée que le Rajasthan au nord, le Kerala au sud ou les mégapoles de Mumbai et Delhi, abrite en effet plusieurs sites légendaires datant de l'âge d'or du sous-continent. Parmi eux, les temples millénaires de Khajuraho ou bouddhistes de Sanci, les cités légendaires de Gwalior, Maheshwar et Mandu, les sites sacrés d'Orccha... Il est même facile de pousser jusqu'au plus vénéré d'entre eux, le berceau de l'hindouisme Varanasi (Bénarès) et son Gange purificateur, qui coule juste au nord, dans l'État voisin d'Uttar Pradesh. Mais ce qui mérite aussi le détour, ce sont les populations locales de cette région essentiellement rurale et forestière. Dans les nombreux villages traditionnels que l'on traverse sur les routes menant aux sites plus touristiques, l'accueil est toujours coloré et chaleureux, malgré la modestie des foyers où les familles s'entassent pour profiter de la fraîcheur, quand il fait 45 °C dehors. Ici les gens sont pauvres mais pas misérables, les enfants innombrables et souriants, les femmes drapées dans de magnifiques et chatoyants saris dont on se demande comment ils résistent à la poussière ambiante. Plus qu'ailleurs, on se promène les cinq sens en éveil dans les ruelles des bourgades et les travées des marchés locaux. C'est une symphonie de sons, d'odeurs, de saveurs, de couleurs, de mouvement et de frôlements... Quel contraste entre le désordre ou parfois même la crasse qui règnent dans les rues et le raffinement des habitants. L'Inde, dans toute sa profondeur. On n'en revient pas indifférent. C'est un autre genre de raffinement, plus étoilé mais aussi écologique, qui s'offre en bordure des réserves, dans les quatre lodges installés par le groupe hôtelier indien Taj et le voyagiste &Beyond. Leur joint-venture Taj Safaris se flatte d'avoir inauguré ce type de circuit nature en Inde, basé sur un modèle d'écotourisme durable. Outre le strict respect de l'environnement naturel et humain, notamment sur le plan social, le groupe a initié différents programmes de développement pour améliorer le sort des populations autochtones tout en les impliquant dans la conservation des formidables ressources locales. Mais aussi, pour ceux qui sont directement employés dans les infrastructures hôtelières, dans un service aux touristes qui se veut exemplaire. À Pench, le Baghvan Lodge - bagh, le tigre et van, la forêt - a intégré à la nature luxuriante une douzaine de maisonnettes somptueusement décorées, vaste salle de bains extérieure en prime, où l'on ne se promène la nuit pour rejoindre sa chambre que dûment accompagné. Les plus téméraires tenteront l'expérience ultime d'une nuit à la belle étoile, dans le machan qui surplombe chaque bungalow, sorte de plate-forme romantique aménagée sur le toit pour accueillir un king bed à baldaquin couvert d'une moustiquaire. Digne d'un maharaja. La nuit, la jungle reprend ses droits et résonne de l'envoûtant concert des animaux nocturnes en quête de proies. Et au réveil, surprise : c'est une tribu de macaques qui a investi les lieux pour ramasser les miettes de l'apéro de la veille. Comment ne pas songer aux turbulents Bandar Logs imaginés par Kipling ? Plus tard dans la journée, ils envahiront la piscine pour s'y abreuver, aux côtés d'antilopes et d'oiseaux bariolés. Il ne manque que Baloo pour que le tableau soit complet... Mais s'ils sont encore nombreux dans la région, les ours ne s'aperçoivent que très rarement puisqu'ils se cachent le jour pour dormir. Kaa le python hypnotique, lui, nous l'avons rencontré. Dans une autre réserve de la région, le Parc national de Kanha, au paysage sensiblement différent, plus proche de la savane, avec ses hautes herbes blanchies sous le soleil. D'où émerge de temps à autre une tête fauve, striée de noir et de blanc, à l'affût d'un troupeau de spotted deers, ces cousins de Bambi. Inconscients du danger. La loi de la jungle. Carnet pratique en page 80.PAR PHILIPPE BERKENBAUM