Repéré alors qu'il était encore étudiant à La Cambre, notamment avec son Citrange, un ingénieux presse-agrume en son temps vendu à la boutique du MoMA, Quentin de Coster a surpris le petit monde du design belge en décidant, à même pas 30 ans, de s'exiler en Californie. Pourquoi l'un des créateurs les plus prometteurs de sa génération a-t-il choisi de poursuivre sa carrière sous d'autres cieux ? C'est ce que nous avons voulu savoir, et le jeune Liégeois nous a répondu avec la franchise qui le caractérise. Une chose est sûre en tous cas : il y a trouvé de l'autre côté de l'Atlantique une vision, une ambition et la dose d'action qu'il recherchait, sous la houlette d'Yves Béhar, entrepreneur-designer qui fonda le studio Fuseproject, en 1999. " Depuis que je travaille ici, j'ai eu l'opportunité de bosser sur une multitude de propositions, avec des clients comme Western Digital, qui est le numéro 1 mondial des disques durs, pour L'Oréal sur un senseur UV qui indique quand il faut remettre de la crème solaire, ou encore pour Samsung - c'est déjà mon troisième ou quatrième projet pour eux. " Pas mal en moins d'un an et demi.
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Repéré alors qu'il était encore étudiant à La Cambre, notamment avec son Citrange, un ingénieux presse-agrume en son temps vendu à la boutique du MoMA, Quentin de Coster a surpris le petit monde du design belge en décidant, à même pas 30 ans, de s'exiler en Californie. Pourquoi l'un des créateurs les plus prometteurs de sa génération a-t-il choisi de poursuivre sa carrière sous d'autres cieux ? C'est ce que nous avons voulu savoir, et le jeune Liégeois nous a répondu avec la franchise qui le caractérise. Une chose est sûre en tous cas : il y a trouvé de l'autre côté de l'Atlantique une vision, une ambition et la dose d'action qu'il recherchait, sous la houlette d'Yves Béhar, entrepreneur-designer qui fonda le studio Fuseproject, en 1999. " Depuis que je travaille ici, j'ai eu l'opportunité de bosser sur une multitude de propositions, avec des clients comme Western Digital, qui est le numéro 1 mondial des disques durs, pour L'Oréal sur un senseur UV qui indique quand il faut remettre de la crème solaire, ou encore pour Samsung - c'est déjà mon troisième ou quatrième projet pour eux. " Pas mal en moins d'un an et demi. Comment as-tu atterri en Californie ?Cela faisait quelques années que je travaillais en Belgique, à mon compte, et l'approche du design industriel dans notre pays, et plus généralement en Europe, est très orientée " artistique "... mais dans le mauvais sens du terme : elle est détachée de la fonction première de la discipline, qui est, pour moi, de concevoir des produits qui se vendront. Or, beaucoup de nos sociétés sont parties pour l'Asie, et on est passé de " pays fabricant des objets " à " pays de services ", avec des banques, des boulangeries, etc. Cela rend la situation des designers industriels complexe, parce qu'il y a moins de clients potentiels avec qui collaborer. Que ce soit au niveau du mobilier ou de la technologie, le Vieux Continent est devenu assez pauvre ; il reste des boîtes qui sont au top, mais elles se raréfient. Même les gros groupes de luxe ont en grande partie délocalisé leur production. Pour moi, la créativité va de pair avec, d'une part, la production industrielle, et d'autre part, la technologie. En Californie, il n'y a quasiment pas de production, mais la technologie est là. C'est la raison pour laquelle j'y suis venu. Et aussi parce que je trouvais que les choses n'avançaient pas assez vite en Belgique. Et puis, les salaires sont plus élevés. Si tu es un bon designer industriel ou UX ( NDLR : spécialisé dans l'expérience de l'utilisateur, " user experience "), tu es un peu comme un joueur de foot : des boîtes vont essayer de te débaucher, ce qui est inimaginable en Europe. Le talent est mieux reconnu là-bas ?Je ne sais pas si c'est ça, le problème. Je pense que c'est plutôt de se donner les moyens de ses ambitions ; et j'avais l'impression que ce n'était plus mon cas, dans un environnement qui bougeait si lentement. De plus, en Belgique, un projet à 10 ou 20 000 euros, c'est déjà beaucoup, alors qu'ici, il est plutôt question de centaines de milliers de dollars. L'échelle est différente, c'est un autre monde. Je m'en doutais, mais c'est bien au-delà de ce que j'imaginais. Ça a des avantages et des inconvénients, mais les budgets sont vraiment conséquents ; on ne joue pas avec des allumettes. Mais pourquoi les Etats-Unis ? J'étais curieux de venir dans cette région du monde pour de nombreuses raisons. On écoute de la musique qui vient des US, on regarde leurs films, on suit leurs tendances food, on utilise leur technologie avec les Tesla, leurs services comme Facebook, Skype, Airbnb... Toutes ces boîtes sont nées dans la Silicon Valley. Il y a une vraie culture de l'innovation. Ils ont compris l'importance d'investir, alors qu'à l'inverse, le Belge est connu pour épargner. Je pense qu'il y a une reconnaissance et une valorisation de l'entrepreneuriat, et c'est normal : il faut prendre des risques pour faire de grandes choses. Ma citation préférée vient de Churchill : " Réussir, c'est aller d'échec en échec, sans perdre son enthousiasme. " Comment se sont déroulés les premiers contacts ? Quand j'ai pris la décision de partir, ce n'était pas sur un coup de tête, ça a été mûrement réfléchi et j'ai dû entamer énormément de démarches. J'y suis allé en novembre 2016, pour prospecter. Après un mois, j'ai reçu plusieurs offres, et j'ai choisi la meilleure, qui était celle de Fuse. C'est devenu plus concret... Oui, donc je suis reparti chercher un logement - un cauchemar à San Francisco, il faut le vivre pour le croire. La baie est saturée, la moindre maison se paie 1 million d'euros. Ça donne une idée du coût de la vie, et de la hauteur des salaires, même si certaines dépenses sont proches des nôtres, pour la nourriture, les transports, etc. Et au niveau du boulot ? Les premières semaines étaient très fatigantes, après j'ai trouvé mon rythme. Il n'y a presque pas de routine, grâce à la variété des projets et au turn-over dans les équipes. Bien sûr, je suis à l'agence tous les jours, alors qu'avant, étant free-lance, je travaillais la plupart du temps dans des lieux différents. J'avais l'habitude de fonctionner avec de petites équipes et des stagiaires, on était trois ou quatre au bureau, et je prenais la décision finale. Ici, ce n'est plus forcément le cas, et on peut facilement être une team d'une quinzaine de personnes. Disons qu'il y a eu des étincelles à certains moments, mais dans l'ensemble ça s'est bien passé. Je n'imaginais pas que les mentalités étaient si différentes : nous autres, Européens, sommes beaucoup plus directs. Et moi, je suis encore bien plus cash que la moyenne, donc j'essaye de mettre de l'eau dans mon vin. J'apprends à évoluer dans un environnement plus lisse. Il ne faut pas oublier que c'est la Californie, " everything is awesome and you are beautiful " : même si je n'aime pas ta coupe de cheveux, je vais te dire que tu es très beau. C'est bizarre, je pense que je ne m'y habituerai jamais. A part ça, le boulot reste du dessin, du CAD ( NDLR : Computer Aided Design, conception assistée par ordinateur), de la 3D, donc j'ai pris tout ce que je connaissais, et je l'ai élevé à la puissance 5. Quand je suis entré chez Fuse, j'étais stagiaire - comme tout le monde, d'ailleurs - puis je suis devenu Designer de niveau 1 et ensuite Designer Senior, en à peine un an. D'ordinaire cela prend plus de temps. Il y a des gars qui ont presque 40 ans et ne le sont pas encore.Vous avez recommencé au bas de l'échelle... Est-ce difficile ?J'ai un portfolio qui est plus orienté lifestyle et mobilier que tech. Les boîtes locales adorent ça, mais elles se demandaient quand même si j'étais capable d'assurer au niveau technique. Donc, j'ai commencé au niveau où l'on m'a dit de commencer. D'abord faire ses preuves, après, on en reparle. Ça n'a pas été trop difficile de mettre de côté votre carrière en solo ? Ça reste quelque chose de compliqué, parce que j'ai eu l'habitude de dire ce que je pensais, de développer une version personnelle du design. Au fond de moi, je reste indépendant. Mais la liberté, ça se gagne - que ce soit avec le temps, l'argent ou l'expérience. A 28 ans, mes ambitions étaient peut-être trop grandes en regard de l'endroit où j'habitais ou aux moyens que j'avais. Le tout était, encore une fois, de me donner les moyens de mes ambitions. Donc, j'ai conservé une mentalité d'indépendant même au sein de la boîte, ce qui me pousse à prendre des risques, à montrer mes idées, à aller plus loin que ce que l'on me demande, et tout ça est valorisé. Je pense que les compétences acquises ici me permettront d'être plus puissant à l'avenir que si j'avais continué mon chemin en Belgique. Si j'avais un conseil à donner à n'importe quel jeune, c'est certainement de voyager, de se confronter à d'autres manières de faire, pour porter un regard différent sur son quotidien et ses ambitions. C'était le bon moment pour bouger aux Etats-Unis, vu l'engouement pour le design ? Déjà, c'est difficile de prendre les Etats-Unis pour un tout, les véritables hubs design se limitent aux côtes Est et Ouest, et encore : San Francisco et Los Angeles d'un côté, et New York de l'autre. Et même si le volet mobilier se remarque plus sur les salons, ça témoigne simplement du développement de certaines activités économiques, mais ce n'est en aucun cas représentatif de ce qui se passe au niveau du design industriel. A la limite, je dirais presque que c'est plus " négatif " qu'autre chose : c'est justement le modèle que j'ai quitté en Europe, où l'on est très enthousiaste à montrer ce que l'on fait, à organiser des événements, les gens veulent être à toutes les foires, par habitude ou rivalité... et puis on se demande où est passé l'argent. Ici, ce qui ne rapporte pas, on ne le fait pas. C'est ce qui m'a le plus manqué chez nous, cette connexion à la réalité économique des choses. Le design, c'est un métier lié au business mais ça n'empêche pas d'être passionné. Moi, rien ne m'importe plus que le principe de beauté, mais elle est là pour servir l'économie.