Le film événement de la dernière fête de Halloween, il y a tout juste un mois, était... Halloween, une refonte de l'original, avec Jamie Lee Curtis qui rempile quarante ans après. Au box-office de 2018, l'ex-scream queen côtoie les Avengers et des tas de super-héros aujourd'hui au bas mot quinquagénaires, ainsi que des personnages cultes comme Han Solo, tout droit ressurgi de La guerre des étoiles, ou Freddie Mercury, emporté par le sida au tournant des nineties et ressuscité dans le récent Bohemian Rhapsody, sur lesquels les studios mettent le paquet. On le sait, tout n'est qu'un éternel recommencement, mais à quel point ? Celui de voir Samsung ressortir un téléphone à clapet, Nintendo des consoles 8-bits et Bernard Minet, interprète de la bande-son de Bioman en 1991, un nouvel album ? Un disque composé de reprises jazz de génériques TV, où figure aussi un homme très gnangnan au Club Dorothée, cela n'aurait eu aucun sens jusqu'à il y a peu mais, désormais, l'idée apparaît simplement drôle et/ou décalée, et on vous fiche notre billet que sous les sapins, elle va cartonner. Autre signe des temps : alors que d'aucuns s'étaient déjà étonnés du revival du vinyle, l'industrie musicale salue désormais le retour de la cassette audio.

L'intérieur du Flash Back, à Borgo San Dalmazzo, avec sa piste aux dalles éclairées et son escalier à la manière de Piranesi. © PAOLO MUSSAT SARTOR

Et si la mode ne fait évidemment pas exception, certains argueront qu'elle est un peu à part, avec son fonctionnement par nature cyclique réinsufflant de la coolitude dans des looks que l'on croyait honnis à jamais. Reste que ses référencements n'ont sans doute jamais été aussi forts que ces dernières saisons. C'est ainsi que l'on observe le retour de tendances multiples tant sur les podiums des grands créateurs que dans les garde-robes des ados, qui revisitent les basiques de leurs parents, des mom jeans aux dad shoes, et se réapproprient des marques qu'on croyait bannies à tout jamais, telles que K-Way et FILA. Les mêmes ados qui se réjouissent d'avoir des nouvelles de la série ultraréférencée Stranger Things, traitant pourtant d'un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître. Pas grave. Pris dans un gloubiboulga de références, débordant avant et après les années 80, ils plongent à pieds joints dans la rétromania et superposent des couches disparates d'éléments de pop culture, sans craindre la rupture du continuum espace-temps. Même le pape de ces eighties triomphantes, Steven Spielberg himself, a gavé son dernier long-métrage, Ready Player One, de centaines d'allusions pop, aboutissant à une oeuvre 100 % méta, où l'on assiste à une course qui voit s'affronter la Batmobile, le van de l'Agence tous risques et la DeLorean de Retour vers le futur. Too much ? Un peu, mon neveu.

Intérieur nuit

Installation Bar Anne au Museo Diocesano, par le studio amstellodamois Space Encounters. © SDP

Des débuts de Tom Dixon, soudant sur la scène d'un stripclub de Meard Street, à ceux d'un Philippe Starck, alors jeune inconnu chargé de réaménager les célèbres Bains douches parisiens, on connaît les relations fertiles tissées par le design et le monde de la nuit. Faisant des discothèques leurs laboratoires, plusieurs générations de designers ont pu laisser libre cours à leur imagination dans une atmosphère débridée, contribuer à la façonner tout en alimentant le storytelling des propriétaires, managers et autres rois de la night.

Le night-club Chez Nina, conçu par India Mahdavi à l'étage de la galerie Nilufar. © MATTIA IOTTI

Au dernier Salon international du meuble de Milan, nombreuses furent les réminiscences de ces liaisons fructueuses, qu'il s'agisse d'un feeling rétrofuturiste ressenti notamment face aux luminaires de Roche Bobois ou Lee Broom, ou de la création d'espaces éphémères comme le show burlesque du Monster Cabaret de Lasvit, le Bar Anne au coeur du museo Diocesano ou le night-club Chez Nina, imaginé par India Mahdavi à l'étage de la prestigieuse galerie Nilufar. Mais si une collection dans le thème a vu braquer sur elle tous les projecteurs, c'est évidemment celle de Gufram, intitulée Disco Fever : canapés sculpturaux, série de tapis " Dancefloor " 3D et flashy, ou encore tables basses et buffets " After Party ", garnis de boules à facettes dégoulinant façon Dalí. L'éditeur historique de radical design a momentanément délaissé ses élucubrations en mousse de polyuréthane pour ré-explorer ses racines, booster ce qu'il appelle la " disco-nostalgie " et envoyer ses pièces " du dancefloor au musée ". Soit précisément le propos de Night Fever.

Aux racines de la fascination

Bien sûr, on comprend que, confrontés à un quotidien peu enthousiasmant, nombre de nos contemporains se réfugient dans des périodes doudou et cherchent à raviver leurs précieux souvenirs d'enfance. Mais, à trop vouloir flatter l'imaginaire collectif, le clin d'oeil vire parfois au stroboscope. Trop consciente de ses propres codes, la démarche s'égare en références évidentes ou lourdement appuyées, et la pop culture finit par tourner autour de son propre nombril. Récupérée de toutes parts, polluée par un cynisme mercantile jouant parfaitement la corde sensible, elle voit progressivement ses héros perdre de leur authenticité, et véhiculer une image de vintage en toc, façon filtre Instagram. Dès lors, en l'absence de remise en contexte et de réflexion quant à ses enjeux passés ou à venir, elle se résume trop souvent à un racolage mémoriel un peu vain, dont le climax consiste à pousser des " oh " et des " ah " devant une antiquité Fisher-Price.

Le tapis Dance Floor, un trompe-l'oeil bubble gum signé GGSV, dans la collection disco de Gufram. © SDP

Heureusement, il en reste qui évitent le piège de l'attendrissement gratuit - mais rentable - pour remonter aux racines de la fascination et en décortiquer les mécanismes, apportant un éclairage nouveau sur des courants et phénomènes que l'on connaît très bien, ou au contraire seulement de loin. C'est le cas d'expos récentes, comme Revolutions - Records and Rebels 1966-1970 ou Génération 80, et surtout de Night Fever, cocuratée par le musée Vitra et le ADAM - Brussels Design Museum (*). " Chaque génération aime bien revenir sur ce qui a fait sa jeunesse, reconnaît Arnaud Bozzini, directeur des expositions de l'institution bruxelloise. Et je comprends bien cette pointe de nostalgie face à ce temps qui n'est plus. Lors de l'inauguration de l'expo, précédemment montée au musée Vitra à Weil-am-Rhein, l'architecte d'intérieur Ben Kelly racontait les grandes heures de l'Haçienda à Manchester. Et j'ai moi-même été envahi par un sentiment particulier. Je me disais : " Ces instants-là sont maintenant entrés au musée, ils appartiennent à l'histoire. " Ce n'est pas une institutionnalisation - ces clubs étaient déjà eux-mêmes des institutions - mais presque une forme de sacralisation. "

Silhouettes issues de la collection Hard Beat (1989-1990) de Walter Van Beirendonck, largement inspirée par le courant New Beat. © MARK NIEDERMANN

Terre de clubbing, la Belgique semblait tout indiquée pour contribuer à donner ses lettres de noblesse à cette activité autrefois synonyme de pure frivolité. Cocuratrice belge de Night Fever, Katarina Serulus a accepté de nous en dire plus sur la toute première exposition jamais consacrée à l'histoire du clubbing.

N'est-ce pas étonnant qu'aucune autre initiative du genre n'ait jamais vu le jour, alors qu'il y a tant à dire ?

Si, même si cela s'explique peut-être par le fait que, pendant longtemps, les boîtes de nuit et toute la culture qui les accompagne n'étaient pas toujours considérées d'un bon oeil. Ce n'était pas de l'art, pas la culture avec un grand C, un truc trop populaire.

Le moment semble bien choisi : les gens ont envie d'explorer le passé, aujourd'hui peut-être plus que jamais...

Bien sûr, le sentiment de nostalgie joue certainement un grand rôle dans le fait d'organiser Night Fever aujourd'hui. Mais il ne faudrait pas sous-estimer une autre raison, c'est le fait d'arriver à un moment-charnière dans l'histoire du clubbing. De nombreux établissements doivent fermer leurs portes, alors que de nouvelles manifestations éphémères, et notamment de grands festivals électro, s'affichent comme des discothèques pop-up, avec toute une architecture et une déco dédiée. C'est donc un instant de choix pour regarder en arrière, enfin donner une importance historique aux night-clubs et à leur héritage, et pousser encore plus loin les recherches déjà entamées.

Grace Jones à l'AREA de Manhattan, durant une soirée Confinement (1984). © VOLKER HINZ

Par ailleurs, l'avènement des boîtes de nuit en dit long sur l'évolution de l'industrie des loisirs et la pop culture...

Ce que beaucoup de gens ignorent, c'est qu'une partie énorme de cette pop culture est justement née dans les clubs. On finit par l'oublier. Par exemple, Grace Jones, Basquiat, Keith Haring, ils ont tous commencé dans des boîtes, qui étaient des endroits de création, de networking, de rencontre avec les clients, c'était comme leur galerie. Andy Warhol aussi, était très actif dans les clubs de New York au cours des années 80, mais quand on cite tous ces artistes de nos jours, l'importance de leur relation avec le monde de la nuit est parfois un peu oubliée. Et pour ceux qui les fréquentaient, les clubs représentaient une sorte d'utopie sociale, où ils pouvaient expérimenter d'autres façons d'être, jouer avec leur identité, assumer leurs orientations sexuelles, etc.

Night Fever traite de design, d'architecture, de mode, via des textes, des photos d'archives, des vidéos, et même une expérience sensorielle... Une expo du ADAM - Brussels Design Museum avait-elle déjà été aussi pluridisciplinaire ?

Non, je ne pense pas. Et c'est ce qui a rendu le travail de scénographie si intéressant ; nous avons voulu montrer les clubs comme des espaces où tous ces médiums se retrouvent et interagissent. Une telle combinaison d'architecture, d'éclairage, de sonorisation, de design graphique et de projections vidéo, c'est assez unique, propre aux boîtes de nuit, et cet aspect " show " fait effectivement de Night Fever une expérience riche et variée.

Soirée Calvin Klein au Studio 54 (1978), où l'on aperçoit notamment Andy Warhol, Calvin Klein et le copropriétaire des lieux, Steve Rubell, embrassant Brooke Shields dans la cabine du DJ. © HASSE PERSSON

C'était indispensable pour illustrer ce passage de la " sous-culture " à la " pop culture " ?

Oui, puisqu'il y a effectivement une tension entre le côté mainstream et le côté underground. Un des exemples les plus parlants est évidemment le disco, qui a émergé dans les communautés noire, latino et gay de New York, avant de toucher le grand public grâce à des succès comme Saturday Night Fever ou le mythique club Studio 54, et de devenir un raz-de-marée mondial. On essaye de montrer les deux facettes du phénomène.

Par quel moyen avez-vous fait comprendre les liens avec le design au public ?

Il y a pas mal d'exemples à ressortir, mais ceux qui sont les plus importants se trouvent dans la première salle, où l'on montre beaucoup de grands designers italiens, pour la plupart issus du courant radical des sixties : Studio UFO, Gruppo 9999 ou Pietro Derossi, qui figurent désormais dans les livres d'histoire du design. Ils étaient très critiques vis-à-vis de la consommation de masse et l'industrialisation, et étaient notamment connus pour certaines de leurs idées particulièrement conceptuelles, qui étaient couchées sur papier, mais jamais réalisées. Aujourd'hui, ils sont devenus populaires - le ADAM montre d'ailleurs certaines de leurs pièces dans sa collection permanente. C'est Catharine Rossi, cocuratrice de l'expo, qui s'est rendu compte que, parmi les projets qu'ils avaient finalement menés à bien, on retrouvait pas mal de boîtes de nuit. Ces dernières n'existaient pas depuis longtemps, à peine quelques années, donc c'était pour eux l'occasion de s'adonner à toutes sortes d'expérimentations. Il n'en reste presque rien, mais leurs ouvrages avaient été publiés par la presse spécialisée de l'époque, avec des magazines comme Domus ou Casabella, donc on a pu en retrouver une trace et essayer de " reconstruire " les clubs à partir des reportages.

La mode occupe une large place de l'expo aussi. Pas trop difficile de sélectionner les looks ?

Si ! Nous avons choisi un panel de silhouettes très différentes, du disco, mais aussi des pièces de Vivienne Westwood ou de Leigh Bowery pour la fin des années 70 et les années 80, à Londres. Ils voyaient la mode en vigueur dans les clubs comme des moyens de cultiver d'autres identités, comme quand Bowery s'habillait en femme et portait un maquillage extravagant. Du côté des Belges, on présente des pièces de Walter Van Beirendonck, membre des Six d'Anvers - qui furent d'ailleurs tous liés de près ou de loin à l'émergence de la musique New Beat en Belgique. Van Beirendonck ira jusqu'à créer une collection intitulée Hard Beat, référence directe à ce courant musical. Elle fait évidemment partie de l'installation.

La piste du Palladium de New York, avec en arrière-plan une fresque signée Keith Haring... © TIMOTHY HURSLEY

Ce n'est pas un hasard si le musée Vitra, qui a monté l'expo originale, est venu chercher un partenaire belge : notre pays a une vraie culture du clubbing...

Oui, même si Night Fever a une envergure internationale, et montre un aperçu de ce qui se fait bien au-delà de chez nous. Mais il est évident que l'on a essayé d'y intégrer des éléments belges. Outre Walter Van Beirendonck, je pense à Mowi Design, responsable de l'aménagement intérieur du Boccaccio, le fameux " temple de la New Beat ". Ensuite, on a fait des séquences vidéo qui portent sur les liens entre Bruxelles et Ibiza, on montre la collection des frères Dewaele, du groupe Soulwax, compilant des flyers venus de là-bas. On s'est aussi rendu compte qu'un DJ important à Bruxelles, Jean-Claude Maury, résident du Mirano, avait souvent joué à Ibiza, jusqu'à lourdement influencer le son connu sous le nom de Balearic beat.

Keith Haring, ici posant devant son Pyramid Wall. © VOLKER HINZ

Enfin, il y a aussi la Brussels Club Map...

J'ai adoré m'en occuper, j'ai découvert des milliers de choses. C'est une sélection non exhaustive de 24 clubs bruxellois, dont certains existent encore, d'autres pas, mais ont été déterminants dans la vie nocturne de la capitale. Après sa visite, le public peut partir pour une balade, à la recherche de ces lieux mythiques - chacun est noté sur la carte et doté d'une courte bio. Il y a plein de choses à voir et à apprendre.

(*) Night Fever. Designing Club Culture 1960 - Today, ADAM - Brussels Design Museum, place de Belgique, à 1020 Bruxelles. www.adamuseum.be Jusqu'au 5 mai prochain.

Revolutions - Records & Rebels - 1966-1970, ING Art Center, 6, place Royale, à 1000 Bruxelles. promo.ing.be Jusqu'au 10 mars prochain.

Génération 80 Experience, gare des Guillemins, à 4000 Liège, www.europaexpo.be Jusqu'au 2 juin prochain.

Brussels Club Map, dans les pas des clubbers bruxellois

Clubbers battant le pavé de la rue Blaes, en attendant d'entrer dans le Fuse, temple bruxellois de la techno. © STIJN.BE

  • Le Circus, 1973-1987

" Peu de gens le savent, mais on a découvert que Richard Long, l'un des plus éminents spécialistes en sonorisation de l'ère disco, déjà responsable de l'installation des légendaires Studio 54 ou Paradise Garage de New York, avait aussi oeuvré à deux reprises à Bruxelles, s'enthousiasme la cocuratrice de l'expo au ADAM. Une première fois au Circus, le club le plus important de la ville dans les années 70, puis plus tard à L'Arlequin, devenu, depuis, le Louise Gallery et maintenant le Bloody Louis. Mais je crains qu'ils n'utilisent plus le même système de son, et c'est bien dommage. En son temps, c'était tout simplement le meilleur du monde, et Long était venu sur invitation du propriétaire du Circus, Michel Solujic. "

  • Le Mirano Continental, 1981- aujourd'hui

" Le Mirano, c'était le Studio 54 de Bruxelles. Son DJ résident, Jean-Claude Maury, maintenait la foule sur la piste de danse jusqu'aux petites heures avec son style bien à lui. Ce qui est resté largement méconnu jusqu'à maintenant, c'est que ce son si caractéristique a largement dépassé nos frontières, jusqu'à avoir un impact majeur au niveau international. Le père du fameux " Balearic sound " et DJ du mythique Amnesia d'Ibiza, Alfredo Fiorito, a publiquement déclaré que Maury était sa seule et unique influence majeure. Les visiteurs de Night Fever pourront voir ses mixtapes, encore jamais dévoilées au public ; il en réalisait les pochettes lui-même, avec de très beaux collages, qui illustrent toute l'étendue de ses inspirations. "

  • Le Fuse, 1994 - aujourd'hui

" Au départ, le Fuse s'appelait le Disque Rouge, une discothèque située dans un ancien cinéma qui était très populaire auprès de la population latino de Bruxelles. C'est grâce à sa famille espagnole que Thierry Coppens, alors à la recherche de nouveaux emplacements où organiser ses soirées gay intitulées " La Démence ", qui rencontraient un franc succès, a entendu parler du lieu. Il a alors découvert ce bel endroit dans le quartier populaire des Marolles. Quand, à son tour, Peter Decuypere le découvrit, l'espace lui coupa le souffle, et avec Thierry, ils décidèrent d'y ouvrir le premier club techno de Belgique. Le reste appartient à l'histoire. "