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Si A ka so porte en son nom ses racines, ce n'est pas une coïncidence : ce label mode et belge est né du hasard. Tout ça parce que deux petites filles venues au monde en Ethiopie furent attendues avec amour et impatience durant quatre ans. Ce qui laissa le temps à Philippe Vertriest d'étudier tout ce qui existe sur ce pays et l'art africain avant de voir débarquer en Belgique Meskerem et Bethleem, ses fillettes adoptives. Petit coup de pouce du destin, qui décidément fait bien les choses : il tombe sur un ouvrage-déclic, Painted bodies, African Body Painting, Tattoos & Scarification, paru aux éditions Rizzoli. "Cela m'a séduit, se souvient-il, j'avais envie de créer quelque chose avec ces artistes." Son intuition se mue en projet. Au printemps 2014, il entame deux voyages préparatoires en Ethiopie, il veut rencontrer les Karas, une tribu de pasteurs qui vivent en grande intimité avec les saisons, au bord du fleuve Omo, et pratiquent le body painting comme personne, en toute abstraction, graphique et magnifique. Il rêve de "donner une nouvelle dimension à leur art". Il y croise Desta, un anthropologue du cru, l'ambassadeur belge, le gouvernement puis un "bourgmestre" local, Ari, qui lui explique qu'il tombe à pic, les Karas sont menacés par la construction d'un barrage, qui risque de détruire leurs villages et leur culture. Il l'amène à Duz, et là, sous un arbre ombreux, au bord de l'eau, Philippe Vertriest explique à nouveau son idée devant la communauté rassemblée, "les hommes âgés d'un côté, les femmes et les enfants de l'autre et devant moi, les hommes jeunes". Il lui faut convaincre les anciens surtout, au bout d'une heure, il a leur accord, avec ce commentaire : "Ton histoire est un peu trop folle pour être vraie, on verra si tu reviens un jour. Mais ton projet est noble, il nous donnera une autre forme de visibilité." Le lendemain, le chef a déjà réuni les six artistes avec lesquels collaborer, trois femmes et trois hommes, c'était le souhait de Philippe Vertriest, qui, de retour en Belgique, contacte Sandrina Fasoli et Michael Marson. Les deux créateurs, passés par La Cambre mode(s) et diplômés en 2004, ont arrêté leur marque depuis un an et demi, ils s'étonnent un peu de cette proposition ovni. Elle est à mille lieues de leur identité, mais n'est-ce pas justement pour cela que le jeu en vaut la chandelle ? "On n'a pas dû réfléchir beaucoup, on était séduit par l'idée et l'on a très vite commencé à élaborer un concept de base", disent-ils en choeur. Soit une petite collection en jersey pour la contemporanéité, entièrement fabriquée au Portugal, pour l'éthique, et une ligne contemporaine, surtout pas ethnico-folklorique, pour l'image, histoire de donner à voir un autre visage de l'Afrique. Qui équivaut à une terra incognita pour Sandrina et Michael. Décembre 2014, ils prennent la direction de l'Ethiopie, parés pour une semaine de workshops, et plus car affinités. S'APPRIVOISER Arrivée à Duz, après un périple qui pourrait faire l'objet d'un roman d'aventures. Deux villages, un d'été, un d'hiver, 2 400 âmes, pas d'eau, pas d'électricité, pas d'ordinateur, pas de télévision, des scorpions, une tempête de sable, quelques téléphones mobiles qui fonctionnent à l'énergie solaire et six personnes qui les attendent, un peu fiévreuses mais excitées - le stress en partage. Voici Wucho, Gusho, Bulko, les trois hommes, et Keri, Hailu et Gelte, les trois femmes que Philippe Vertriest baptisent illico The Kara Six (y voir un hommage aux Six d'Anvers, qui ne lui sont pas inconnus, il a longtemps travaillé dans la mode). Il fait 42°C quand le soleil est à son apogée, on a déblayé pour eux une salle de classe, c'est là que le matin, ils s'installent pour bosser - "s'il te plaît dessine-moi ton portrait", il est ici question de s'apprivoiser. SE DÉCOUVRIR L'après-midi, suivis par des nuées d'enfants curieux, ils vont au bord du fleuve pratiquer du bout des doigts et sur les corps enduits d'argile l'ancestrale technique artistique, avec accents sacrés et symboliques - rayures, pois, spirales. Il est toujours question de s'apprivoiser, dans l'improvisation. Gelte et Keri travaillent sur des codes graphiques qu'elles pratiquent depuis l'enfance, ce dessin typique que les femmes réalisent avec de l'argile et l'eau du fleuve en un "acte de transformation" qui célèbre la vie.S'ÉTONNER Sandrina : "C'était très bizarre, physiquement et culturellement, on n'avait rien en commun mais très vite, cela m'a étonnée, j'ai oublié que j'étais entourée d'hommes qui portent des colliers, des plumes et un petit cache-sexe.... Nous travaillions sur des concepts, l'amitié, l'amour et j'ai découvert que leur vision n'était pas si éloignée de la nôtre - tout cela est décidément universel." Sur le site d'A ka so, ce n'est pas fortuit, on trouve cette phrase de Claude Lévi-Strauss : "Aucune civilisation ne peut se penser elle-même si elle ne dispose pas de quelques autres pour servir de terme de comparaison." Michael : "Nous sommes allés là-bas pour réaliser un projet artistique commun. Pour eux, c'était très nouveau, on s'intéressait à ce qu'ils créaient... Ils étaient heureux qu'on ne les regarde pas juste parce qu'ils sont "beaux à photographier"." Au bout d'une semaine intense, c'est l'heure des remerciements collégiaux. Bulko, à Sandrina et Michael : "Vous nous avez ouvert les yeux. Maintenant, on peut apprendre à nos enfants que tout est possible." SE LANCER Une fois revenus en Belgique, il leur a fallu classer, réfléchir, que faire de ce précieux matériel ? "On a photographié tout ce qui avait été créé durant les workshops, on a rapporté les dessins, les collages, les autoportraits... il y avait un sacré tri à faire ! Et aussi organiser par thème ce que l'on voulait développer et comment. Cela a demandé pas mal de recherches et de questionnements", se souvient Sandrina. La collection n'existait pas encore, ni même la marque, partir de zéro n'est pas aussi facile qu'il y paraît. Ils se rendent compte que les prints sont tellement puissants, qu'il n'est pas nécessaire d'en rajouter, ni patchwork, ni mélange, ni adaptation, ni composition, rien, les utiliser simplement pour ce qu'ils sont, dans leur pureté pleine et entière - des traces de doigts, des autoportraits, des rayures, parfois façon bracelets sur les manches, sur des tops en jersey qui portent malgré tout, aussi, leurs signatures. Si Sandrina Fasoli et Michael Marson se sont pliés de bonne grâce aux consignes de Philippe Vertriest, s'ils ont répondu au cahier des charges, ils sont pourtant restés fidèles à eux-mêmes, on reconnaît en filigrane leur tomber, l'extrême douceur des matières, Tencel et coton unis, leurs couleurs préférées, l'ivoire, le charbon, le bleu, le noir, le nude, et c'est tant mieux. www.akaso.eu