C'est une vieille histoire d'"âmes en résonance" et de collections muséales qui illustrent depuis la fin du XIXe siècle les relations artistiques, particulièrement riches, entre la France et le Japon. C'est une belle histoire de fascination réciproque qui nourrit encore aujourd'hui les créateurs d'ici, et de là-bas, parfois, une histoire de regards croisés qui mêlent esthétique, traditions, innovations, patrimoine et production contemporaine.
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C'est une vieille histoire d'"âmes en résonance" et de collections muséales qui illustrent depuis la fin du XIXe siècle les relations artistiques, particulièrement riches, entre la France et le Japon. C'est une belle histoire de fascination réciproque qui nourrit encore aujourd'hui les créateurs d'ici, et de là-bas, parfois, une histoire de regards croisés qui mêlent esthétique, traditions, innovations, patrimoine et production contemporaine.En une scénographie légère comme un souffle de vent, signée Sou Fujimoto, l'un des chefs de file de la nouvelle génération d'architectes minimalistes nippons, Japon-Japonisme. Objets inspirés, 1887-2018 explore cinq thématiques: les acteurs de la découverte, la nature, le temps, le mouvement et l'innovation. L'occasion pour le musée des Arts Décoratifs, à Paris, de convoquer les grands noms de la mode des XXe et XXIe siècles, de Madeleine Vionnet à Rei Kawakubo (Comme des Garçons), de Yohji Yamamoto à Issey Miyake. Respect. "Le japonisme, c'est nous", lâche sans fanfaronnade Béatrice Quette, commissaire de cette expo et conservatrice des collections d'arts asiatiques des Arts Déco. Car depuis toujours, par ses acquisitions et ses expositions, l'institution entretient un rapport singulier avec l'empire du Soleil levant et ce qui le constitue, nourrissant très consciemment cet attrait de l'Occident pour l'art japonais, qui a permis de renouveler la production artistique en Europe. "Notre musée a été fondé en 1864, rappelle-t-elle, avec passion, bien avant Guimet ou Cernuschi, qui furent inaugurés en 1889 et 1898. A ce moment-là, après la signature du Traité de paix, d'amitié et de commerce entre la France et le Japon, en 1858, les Occidentaux se précipitent là-bas. De ces voyages, qui sont en réalité des tours du monde, chacun rapporte des oeuvres différentes: Emile Guimet, une collection de sculptures religieuses; Henri Cernuschi, des bronzes; et Hugues Krafft, des photos, des vêtements et tout ce qui est lié au costume, entre ethnographie et textile. Il donnera sa collection aux Arts Déco, ce qui correspond à notre différence, à notre envie d'être un musée d'arts appliqués, une source d'inspiration pour les artistes, artisans, créateurs, manufacturiers, industriels, on dirait aujourd'hui un lieu ressource destiné à les stimuler." Pour célébrer le 150e anniversaire de l'avènement de l'ère Meiji, l'institution française ouvre ses placards et donne à voir des trésors qui disent une époque, une révolution esthétique, picturale et technique qui essaima en France et en Europe. Et qui s'inscrit également dans la contemporanéité. "Nous avons essayé de mettre en place des résonances à travers la création japonaise, la création japoniste, précise Béatrice Quette. Nous ne voulions pas que ce soit une exposition bilan mais qu'elle soit ouverte sur le futur - cela explique aussi la présence dans nos salles d'Issey Miyake et d'Ikko Tanaka, deux grands noms de la mode et du graphisme japonais, eux-mêmes travaillant l'un avec l'autre, sous influence mutuelle et avec amitié. Nous désirions révéler à nouveau notre collection japonaise, en espérant que tout cela aujourd'hui serve de source aux créateurs, aux artistes, aux étudiants des écoles d'arts appliqués, que cela puisse faire sens." Le directeur Olivier Gabet n'écrira pas autre chose dans la préface de l'élégant catalogue - "L'influence du Japon sur notre propre histoire artistique est un ferment indissociable de la modernité." L'assertion vaut également à propos de la mode. Au début des années 80, deux Japonais débarquent à Paris et provoquent une puissante déflagration. Les propositions de Yohji Yamamoto et de Rei Kawakubo pour Comme des Garçons sont en rupture totale avec la vision occidentale de l'époque. Une remise en cause radicale, qui laisse la presse pantoise, découvrant le cousu-décousu, la déstructuration, l'asymétrie, la rigueur formelle, l'absence de maquillage et de sourire, le noir cérémonial. "Des propositions inédites qui induisent une nouvelle conception du vêtement qui jusqu'alors, complice intime de la séduction féminine, semblait se contenter d'épouser les formes en les magnifiant, décortique Pamela Golbin dans le catalogue de l'exposition. Dorénavant, le vêtement se décline comme un objet à part entière, porte-parole d'une esthétique décalée." On sait combien elle influencera durablement les créateurs, les Belges n'étant pas les moins perméables; sans les Japonais, il n'y aurait pas de mode noir-jaune-rouge. A sa manière si particulière, Issey Miyake a infusé la mode de sa vision poétique et novatrice. L'homme, né à Hiroshima en 1938, s'intalle à Paris en 1964, étudie à l'Ecole de la chambre syndicale de la haute couture et se frotte à Mai 68, qui l'ancre dans sa détermination: "Créer des vêtements pour un public plus large." Il travaille d'abord pour Hubert de Givenchy puis, très vite, en 1971, fonde son label et défile dans la Ville lumière deux ans plus tard. Ses silhouettes, il les pense d'emblée comme des "outils à vivre", comme une "seconde peau", "mais à la différence de la première, on peut la choisir et c'est toujours un langage". "Le tissu est l'élément primordial de son processus de création, le fil conducteur qui associe et soumet le beau à l'utile, analyse Pamela Golbin. Miyake transforme l'étoffe ondulée, tourbillonnante ou matelassée, laquée, bouclée ou décolorée; il la taille selon la coupe à plat du kimono, pour lequel les parties excédentaires du tissu ne sont pas découpées mais sont, au contraire, laissées en toute liberté. Le mot japonais qui désigne cette partie du vêtement, le Ma, exprime la quantité qui reste en trop de tissu et aussi l'asymétrie qui en résulte. C'est donc l'enveloppe corporelle qui impose les volumes." Avec un entêtement raffiné, le créateur rêvait de marier tradition et technologie, forme et fonction, confort et ravissement. Il y est arrivé, lui qui dit en pointillé que "la vraie signification de ce que l'on appelle "tradition" est le fait d'avoir à son fondement un esprit de renouveau, de renaissance. C'est le fait de pouvoir créer, au terme de longues recherches et de beaucoup de persévérance, une lumière nouvelle, quelque chose de valeur". Des objets inspirés, en somme.Plus de photos: