Le nouvel élan

C'est une nouvelle aventure que s'apprête à vivre la famille Missoni. Alors qu'elle souffle cette année ses 65 bougies, la griffe italienne vient en effet d'ouvrir son capital au Fonds stratégique FSI, indirectement contrôlé par l'Etat transalpin. Un gros changement pour ce label, totalement indépendant jusqu'alors et qui faisait presque office de David contre les Goliath incarnés par les géants du luxe comme LVMH ou Kering.
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C'est une nouvelle aventure que s'apprête à vivre la famille Missoni. Alors qu'elle souffle cette année ses 65 bougies, la griffe italienne vient en effet d'ouvrir son capital au Fonds stratégique FSI, indirectement contrôlé par l'Etat transalpin. Un gros changement pour ce label, totalement indépendant jusqu'alors et qui faisait presque office de David contre les Goliath incarnés par les géants du luxe comme LVMH ou Kering. Mais pas question, pour autant, de perdre le caractère unique qui est le sien, où mode, famille, italianité, tradition et fraîcheur s'entremêlent, telles les mailles d'un tricot. Cette opération, qui se traduit essentiellement par une augmentation de capital - un investissement de 70 millions d'euros de la part du FSI -, ne constitue en rien un désengagement de la famille vis-à-vis de l'entreprise. Cette dernière conserve en effet 58,8 % du capital et entend rester totalement présente dans le projet. " Nous sommes un diamant brut, nous avons un nom qui est beaucoup plus important que notre chiffre d'affaires ( NDLR : actuellement, 150 millions d'euros), confie Angela Missoni, directrice de la création de la marque depuis vingt ans. Nous ne voulons pas devenir un grand groupe, mais nous avons besoin de nous développer, d'arriver sur de nouveaux marchés. " Pour la société, qui compte trois cents employés, les objectifs sont clairs : miser sur l'expansion internationale, en particulier en Chine, augmenter les ventes sur Internet, développer les accessoires et la ligne Homme, histoire de renouer avec la croissance. L'histoire de Missoni, digne d'un conte de fées, commence en 1948, au stade de Wembley, à Londres, en pleins jeux Olympiques. Au milieu du public, il y a Rosita Jelmini, jeune Lombarde en séjour linguistique, descendante d'une famille de tisseurs. Sur la piste, Ottavio Missoni, surnommé Tai, un athlète spécialiste du 400 mètres. Au sortir de la guerre, qui l'a vu prisonnier en Egypte, ce fils d'un marin italien et d'une comtesse dalmate a ouvert, avec un ami, un atelier d'équipements sportifs. Faisant d'une pierre deux coups, il habille l'équipe italienne des JO avec ses survêtements, alors réalisés en laine, à la main. Il n'en faut pas plus pour que la magie entre ces deux-là opère...Cinq ans plus tard, les amoureux se marient et ouvrent un atelier de tricot à Gallarate, petite ville de la province de Varèse, au nord de Milan. Leur spécialité ? Du prêt-à-porter qui séduit les héritiers de grandes familles transalpines, avides d'un esprit bohème teinté de nouveauté, joli contre-pied à la confection romaine et à la couture parisienne. " Ce n'était pas des businessmans, mais des créatifs, poursuit leur fille. Spécialement durant les années 70, ils auraient pu initier des collaborations et des licences. Ma mère était toujours très enthousiaste à l'idée de lancer de nouveaux projets, c'était instinctif, chez elle. Mais mon père, lui, répondait constamment : " Pourquoi veux-tu travailler plus ? On va peut-être gagner davantage d'argent, mais nous n'aurons jamais le temps de le dépenser ! " " La philosophie de la maison n'est donc pas de bâtir un empire. Mais à mesure que les décennies passent, que l'industrie du luxe se transforme et que les effets de la mondialisation se font sentir, de nouveaux besoins émergent. " J'ai toujours pensé que mon rôle était d'organiser la compagnie pour la laisser, plus solide que jamais, à la troisième génération, explique la directrice de la création, également présidente du conseil d'administration. Quand on travaille en famille, ouvrir son capital est une décision qui prend du temps et nécessite de la diplomatie. Je suis contente d'y être parvenue et d'avoir pu donner cette satisfaction à ma mère. Elle peut voir que la maison va continuer à grandir. " Tout qui s'intéresse un peu à la sphère fashion associe directement le nom de Missoni aux zigzags de ses tricots. Un motif graphique immédiatement reconnaissable, allié à un kaléidoscope de couleurs. " Mes parents ne se sont pas contentés de lancer une marque, ils ont créé un style, qui était révolutionnaire pour l'époque, confie Angela. Quelque chose de fort, qui trouve encore une résonance aujourd'hui. En tant que directrice de la création, je n'ai fait que réinventer le langage qu'ils ont composé, en enrichissant leur vocabulaire. " En 1958, ils organisent leur premier défilé, qui séduit rapidement la presse spécialisée. Et font, dans la foulée, la vitrine du concept store milanais d'avant-garde La Rinascente - équivalent du Printemps, à Paris. " On leur avait commandé cinq cents robes en maille, ornées de rayures verticales et de teintes sombres. C'était considéré comme très osé à l'époque, note Angela Missoni. Ces tenues s'enfilaient comme des chemises, plus besoin de les essayer en cabine. C'était les débuts du prêt-à-porter. " Près de dix ans plus tard, la griffe suscite l'émoi quand les projecteurs s'allument sur le catwalk. A la demande de Rosita Missoni, les mannequins défilent sans soutien-gorge et la lumière rend leurs robes en Lurex transparentes. Si le concept donnera des idées à un certain Yves Saint Laurent six mois plus tard, il n'en provoque pas moins l'exclusion de la griffe italienne du salon Pitti de Florence, pour deux ans. Qu'importe, ce mini-scandale assoit sa notoriété, et donne au label une image de liberté et de sensualité. Même si le développement des techniques et de l'industrie permet désormais à Missoni de concevoir des pièces impossibles à réaliser à l'origine, ses vêtements sont encore et toujours fabriqués de façon artisanale. " Quand j'entends des marques qui parlent d'éditions limitées produites à 1 000 ou 3 000 exemplaires, cela me fait rire, admet la créatrice. Car chez nous, toutes nos collections sont des éditions limitées, tant elles sont produites à petite échelle. " Aujourd'hui, ce sont trois générations qui se croisent dans l'entreprise. Si Tai est décédé en 2013, Rosita s'occupe toujours de la ligne Home, tout en restant présidente honoraire du conseil d'administration, à bientôt 87 ans. Celle qui a été qualifiée d'icône du xxe siècle, en tant que working mother, par la célèbre journaliste de mode Suzy Menkes ( International Herald Tribune, Vogue), n'a jamais poussé ses enfants à entrer dans le groupe. Mais Angela et ses frères Luca et Vittorio ayant autant grandi dans la maison familiale que dans les murs de l'entreprise, c'est tout naturellement qu'ils ont intégré le business. Vittorio était en charge du marketing, jusqu'à son décès dans un accident d'avion, en 2013. Luca est responsable technique, après s'être chargé provisoirement de la ligne Homme. La troisième génération n'est pas en reste et se forme en douceur aux arcanes du métier. C'est notamment le cas de Margherita Missoni, fille aînée d'Angela. Un temps porte-parole de la maison, la jeune trentenaire devrait revenir sur le devant de la scène prochainement, après avoir fondé une famille et lancé son propre label, Margherita Kids. De là à imaginer les repas du dimanche où l'on discute chiffres et stratégie en se passant les plats de pasta ? " C'est plutôt l'inverse, sourit Angela. C'est pendant le travail que nous discutons de nos affaires privées. Rien n'était prévu au départ, mais cette situation est devenue une force pour notre maison. " Une caractéristique assez unique dans le paysage fashion, sur laquelle la griffe n'hésite d'ailleurs pas à jouer avec humour, dans ses campagnes de communication. Les différentes générations ont ainsi déjà pris la pose, devant l'objectif des illustres photographes Oliviero Toscani (en photo, ci-dessus) et Juergen Teller. Dans chacun de ces clichés, on décèle la spontanéité et l'enthousiasme qui animent les membres de la tribu, sans oublier leurs racines italiennes. Dernièrement, c'est un livre compilant les recettes de cuisine du clan qui est paru aux éditions Assouline. C'est Francesco Maccapani Missoni, l'un des petits-fils de Rosita et Tai, qui en signe l'introduction. Pouvait-il en être autrement ?