Il est rare que la tendance de fond de la saison s'impose à tous dès le premier jour de la Fashion Week. Rare surtout qu'une maison comme Dolce & Gabbana tape en plein dans le mille, elle qui auto-alimente ses collections d'un storytelling à l'italienne, jouant la carte nostalgico-populiste du "c'était mieux avant". Et pourtant, en surtitrant son show "Eleganza" et en invitant sur scène ses maîtres-tailleurs dont les gestes précis étaient retransmis sur les écrans géants surplombant les invités - les mêmes qui, en juin dernier, déversaient encore des visages de Millennials stars d'Instagram -, le duo a fait mouche à sa manière. Et replacé l'art de la coupe au coeur de l'ADN des griffes de luxe, parties chasser sur les terres des marques de streetwear jusqu'à l'essoufflement.
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Il est rare que la tendance de fond de la saison s'impose à tous dès le premier jour de la Fashion Week. Rare surtout qu'une maison comme Dolce & Gabbana tape en plein dans le mille, elle qui auto-alimente ses collections d'un storytelling à l'italienne, jouant la carte nostalgico-populiste du "c'était mieux avant". Et pourtant, en surtitrant son show "Eleganza" et en invitant sur scène ses maîtres-tailleurs dont les gestes précis étaient retransmis sur les écrans géants surplombant les invités - les mêmes qui, en juin dernier, déversaient encore des visages de Millennials stars d'Instagram -, le duo a fait mouche à sa manière. Et replacé l'art de la coupe au coeur de l'ADN des griffes de luxe, parties chasser sur les terres des marques de streetwear jusqu'à l'essoufflement. La génération Z, déjà dans le viseur de l'industrie, voudra comme il se doit s'asseoir sur les codes de la précédente, sans tout renier certes - on n'est pas près, et c'est tant mieux, de voir disparaître les sneakers et le confort baggy d'un jogging, même transposé à un pantalon de costume -, mais en se délestant d'un trop-plein de bling tapageur. De Milan à Paris, en passant par Florence, on a donc assisté chez tous les ténors du secteur - Dior, Louis Vuitton et Berluti bien sûr, mais aussi Givenchy et même Celine qui présentait cette saison sa première collection messieurs - à un retour aux fondamentaux du vestiaire masculin: des costumes et des manteaux, coupés net, des couleurs sobres et sombres au service de l'art du tailleur... Une volonté d'épure résumée à merveille par Dries Van Noten à la fin de son show: "Je voulais travailler sur les formes, les volumes et la structure. Proposer quelque chose de précis, abandonner une certaine nonchalance à laquelle j'ai eu recours dans le passé." Pragmatiquement aussi, alors que pas un jour ne passe sans que l'on s'interroge sur ce qui peut réellement justifier les écarts de salaires abyssaux entre deux collaborateurs d'une même entreprise, l'un au sommet, l'autre en bas de la chaîne du pouvoir, il devenait sans doute de moins en moins défendable de demander des prix insensés pour un vêtement de facture aussi simple qu'un sweat en coton du simple fait de la présence sur celui-ci d'un logo. Un constat que le trublion de la mode Demna Gvasalia n'a pas manqué de faire lors du défilé Vetements, par hoodie interposé. Au hurlement du total look molletonné ultrasiglé d'hier, répond donc "la courtoisie d'être bien habillé" prônée par Alexandre Mattiussi, chez AMI, qui ose à sa manière célébrer une certaine idée de cette bourgeoisie accusée de tous les maux par les Gilets Jaunes, dans les rues de Paris. On l'aura compris, le luxe comme le diable se cachera demain dans les détails, un mantra qu'a toujours fait sien la maison Hermès, en particulier dans sa ligne Homme menée de main de maître depuis trente ans par Véronique Nichanian. La veste à trois boutons en flanelle matelassée se pare de surpiqûres. Le Zip devient accessoire, comme dans l'audacieuse collection capsule proposée par Karl Lagerfeld chez Fendi, où il officie d'ordinaire pour la Femme. L'imprimé arty signé de la main de la "guest star" détrône là aussi le logo, et idem chez Dior, qui a confié au plasticien Raymond Pettibon le soin d'imaginer les contours d'une Joconde moderne imprimée sur des chemises et des accessoires. La règle de la couture qui veut que la face cachée du vêtement soit aussi parfaite que l'extérieur donne naissance à des pièces voulues entièrement réversibles par Kim Jones pour Dior et par Dries Van Noten. Le raffinement à l'état pur, qui se partage... ou se garde pour soi. Les époques troublées - et la nôtre en est une - ont toujours cherché des "monstres" à blâmer, chose encore plus aisée aujourd'hui quand les "faits alternatifs" s'érigent en vérité sans que ceux qui les brandissent n'aient à prouver ce qu'ils avancent. Miuccia Prada, qui n'a pas son pareil pour traduire l'air du temps dans ses collections, s'est emparée de l'oeuvre de Mary Godwin-Shelley et de l'univers du film d'horreur The Rocky Horror Picture Show, parsemant les vêtements de têtes de créature de Frankenstein et de fleurs maléfiques. Le "freak" après tout, n'est pas toujours celui ou celle que l'on croit. Le reste du vestiaire, sombre et taillé au plus près du corps comme pour mieux démontrer que le temps de l'aisance est bel et bien derrière nous, célébrait le retour d'une certaine élégance. Celle qui reste lorsque le désespoir frappe à la porte.Hedi Slimane a ses fans absolus, ses détracteurs aussi, qui lui reprochent de toujours repasser le même plat, comme s'il était répréhensible de s'appliquer à ce que l'on fait de mieux. C'est peu de dire que son premier défilé Homme pour Celine, qui signait les premiers pas de la marque au masculin, était attendu. Lorsqu'il oeuvrait chez Saint Laurent, déjà, ses shows se voulaient le point d'orgue des présentations de la saison et celui-ci n'a pas déçu. Dans un décor époustouflant ouvert sur les lumières de Paris, parcouru par une boule de néons géante, le créateur français, inspiré cette fois par l'énergie de la jeunesse londonienne post-punk des années 70, a osé maintenir son cap, proposant ainsi à la génération Z, biberonnée aux sneakers et aux joggings baggy, une esthétique aux coupes mordantes, célébrant ce tailoring exigeant, grand gagnant d'une saison que l'on pourrait qualifier de "après-streetwear". En "faisant du Slimane" - après tout, n'est-ce pas ce que ceux qui l'ont engagé attendent de lui? -, il s'avère finalement à la pointe d'un come-back de tendance observé jusque chez Louis Vuitton, où officie pourtant Virgil Abloh, le roi du cool, venu assister lui aussi au retour en grâce de l'autre titan de la mode.Alessandro Sartori sait que l'homme moderne, citadin et nomade, a dans une même journée plusieurs vies et que ce qu'il porte doit s'en accommoder. Il s'inquiète par ailleurs du devenir de la planète. C'est avec ces deux mantras en tête que le directeur artistique de Zegna a pensé la mode de l'hiver prochain, mêlant basiques formels et pièces sportswear. Et son choix de présenter la ligne couture Ermenegildo Zegna dans l'imposante gare Milano Centrale ne doit rien au hasard : aujourd'hui se croisent dans ce bâtiment, construit aux heures sombres de l'histoire italienne, les navetteurs venus de banlieue et les migrants en transit. "J'ai senti le besoin de défendre l'ouverture et la multiplicité avec mes moyens, en me montrant conscient et responsable à tous les stades du processus créatif, depuis la confection des tissus, jusqu'à la présentation du défilé dans ce lieu hautement symbolique", déclare-t-il. Sous le slogan #UseTheExisting, la collection est confectionnée presque entièrement avec des tissus exclusifs de laine, cachemire et Nylon provenant de sources préexistantes.C'est dans une reconstitution hollywoodienne du Lower East Side de New York fleurant bon la marijuana que Virgil Abloh a présenté son deuxième défilé pour Louis Vuitton. L'hommage annoncé à Michael Jackson en décembre dernier déjà sur Instagram par le créateur américain n'avait rien de textuel ni de rétro. C'est par petites touches que son histoire - et surtout la manière dont elle a pu entrer en résonance avec celle de Virgil lui-même - a infusé la collection. Son style également, que l'on a vu changer comme on l'a vu grandir, lui qui fut l'un des rares à passer sur scène de l'enfance à l'adolescence puis à l'âge adulte. Dans le dressing proposé par le directeur artistique, on retrouve le goût de la star pour les paillettes qui recouvraient ses costumes, jusqu'à ce gant porté à la main droite devenu mythique et offert à chaque participant au défilé en guise d'invitation. On devine aussi, sur un tee-shirt déjà collector, l'un des plus célèbres pas de danse du chanteur, chaussé de ses iconiques mocassins. Quant aux autres silhouettes, elles faisaient surtout la part belle aux obsessions nouvelles ou récurrentes du DA de Louis Vuitton : sa passion pour les volumes hors normes, en particulier ce qu'il appelle le "blanketing" - autrement dit la manière qu'il a de gonfler un vêtement ou un accessoire pour lui donner un effet "marshmallow" -, la "flagification", soit l'utilisation des motifs de drapeaux en guise de patchwork - en l'occurrence ici, ceux des pays dont proviennent les collaborateurs de son studio -, l'usage du plissé, longtemps associé uniquement à l'univers féminin... Le tout dans un spectre de noir, gris, pourpre, argent et taupe, la couleur préférée de Virgil Abloh depuis les années 80. Car la mode de ce siècle, il entend bien en définir les codes et le vocabulaire. C'est à cela que se reconnaissent les vrais génies et les précurseurs.Le directeur artistique du label Y/Project était l'invité d'honneur du salon Pitti Uomo cette saison. L'occasion pour le jeune créateur belge, à qui la ville de Florence avait donné carte blanche pour le choix du lieu, d'investir le cloître légendaire de Santa Maria Novella. Alors que les scénographies de défilés ont plutôt tendance à mettre le paquet sur le son et les lumières, c'est dans une pénombre quasi complète que les invités ont pris place, après avoir reçu une lampe de poche pour éclairer les silhouettes qui déambulaient devant eux. Ce choix tactique et délibéré interdisait la prise de photos au smartphone, jusqu'à ce que les mannequins se regroupent, immobiles, en fin de show. Pour Glenn Martens, il s'agissait de redonner l'envie aux participants de savourer l'instant présent et de ne plus vivre l'événement par le seul biais des réseaux sociaux. Un pari hors du temps. Mais tellement audacieux, à l'image d'une collection à la fois ludique et sophistiquée, battant en brèche, plus que jamais, les stéréotypes genrés.