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Fin septembre dernier et en ce début octobre, on a vu s'inviter, sur les podiums et aux alentours, les questionnements, les luttes et les partis pris, les grandes envolées lyriques et les clivages hargneux. Car l'univers de la mode n'est ni désincarné ni éloigné de la marche du monde, au contraire. Ainsi la diversité fut-elle l'un des sujets les plus prégnants lors de la présentation des collections printemps-été 19. Avec son lot de dénonciations, de combats, de belles intentions, de mea culpa parfois - contre le racisme, pour les mannequins noirs, contre l'homophobie, pour la mixité LGBTQI, contre le sexisme, pour la parité, contre les porcs et pour la liberté... La liste n'est pas close. En caisse de résonance parfois nauséabonde, les réseaux sociaux qui permettent l'entre-soi et l'acharnement haineux sans avoir l'air d'y toucher. Prenez le cas Celine, que l'on écrit désormais sans l'accent, ainsi l'a voulu Hedi Slimane, directeur de la création artistique et de l'image de la maison depuis le 21 janvier 2018. Il avait prévenu, en noir et blanc, dans les pages du Figaro, trois jours avant son défilé, le plus attendu de la Fashion Week parisienne : " On n'entre pas dans une maison de couture pour imiter celui qui vous a précédé, encore moins pour s'approprier l'essence de son travail, ses codes et éléments de langage... " Faisant fi de l'héritage laissé par Phoebe Philo, il revendique donc son style, qu'il a forgé il y a plus de vingt ans maintenant, dès ses débuts chez Yves Saint Laurent, avant d'être celui qui révolutionna la silhouette masculine chez Dior Homme, puis délesta Saint Laurent de son Yves mythique. Une ligne obsessionnelle, déclinée en noir, qui s'adresse à la jeunesse dorée et ultraskinny et qu'il perpétue ainsi dans la maison qui l'accueille à bras ouverts, entre les murs de cet Hôtel Colbert qui rassemble tant de grandeur et d'élégance. LVMH, le groupe de luxe auquel Celine appartient, veut plus que jamais séduire les Millennials. C'est assurément chose faite, avec ces 96 looks unisexes, compilés en un " Journal nocturne de la jeunesse parisienne ", sous-titré " Nouvelle vague française " et " synth-pop géométrique ". Ils sonnent sans doute le début d'une guerre commerciale qui fera des victimes car, dans les boutiques Saint Laurent, le vestiaire garde son empreinte acérée. En attendant, retour sur dix temps forts de ces shows, qui marquent une ère nouvelle, tant dans leurs partis pris que dans le vestiaire de la belle saison.Cette pièce sportswear était portée depuis plusieurs mois déjà par des top models stars des réseaux sociaux, Emily Ratajkowski, Kendall Jenner ou encore Bella Hadid en tête. Suffisant pour donner des idées aux créateurs, qui réhabilitent le cycliste. Chez Fendi, MSGM, Jil Sander ou Prada, il se combine à des talons, pour une version plus couture. Chez Chanel, il se fait corsaire, accompagné de la veste en tweed, icône de la griffe. Quant aux directeurs artistiques de MaxMara, Emporio Armani ou Salvatore Ferragamo, ils lui préfèrent son cousin le bermuda, histoire de jouer les grandes largeurs.Assister à un défilé, surtout s'il est amoureusement pensé, calibré, vécu, peut être une expérience inoubliable. Quand, en plus, celle-ci nous plonge dans un univers où l'on n'a jamais accosté, elle se fait ultime. Avec Demna Gvasalia, chez Balenciaga, rien n'est jamais laissé au hasard. Et tout a toujours plusieurs niveaux de lecture. Le créateur géorgien, qui vit désormais entre Paris et Zurich, a invité l'artiste Jon Rafman (Montréal, 1981) à imaginer une installation vidéo immersive titrée The Ride Never Ends pour servir d'écrin à une collection architecturée qui revendique l'élégance, les silhouettes au scalpel et la couture en 3D. Du sol au plafond, dans un tunnel qui pourrait être labyrinthique, entièrement recouvert de LED, son oeuvre filmique se déploie, débutant par l'écran bleu de la mort rapidement englouti par des amas de liquides glougloutant, par des écosystèmes digitaux, des paysages extraterrestres et des " civilisations techno-fétichistes en train de sombrer ". A la fin, on n'est pas tout à fait sûr que les cavaliers de l'Apocalypse ne nous ont pas emportés vers un ailleurs plus ou moins virtuel. Mieux qu'un voyage qui dessille les yeux.Une palette raccord avec la saison. Colorama marshmallow. Voire " mon petit poney ". Les tons se font menthe à l'eau, sorbet, bonbon acidulé. En total look monochrome ou arc-en-ciel, tandis que les imprimés se fondent dans le décor. Quand Chanel crée une plage grandiose sous la verrière du Grand Palais, un paradis azuré fantasmé à partir des souvenirs de l'île de Sylt, entre Danemark et Allemagne, où Karl Lagerfeld se rendit enfant, il va de soi que la garde-robe des arrière-arrière-petites-nièces de Coco adopte les couleurs suaves d'un printemps léger. Et si ces jeunes filles sont addict à Virgil Abloh et à son label Off-White ou à Andreas Kronthaler pour Vivienne Westwood, elles choisissent les mêmes gammes, mais catégorie sporty ou Pompadour, c'est selon. Girls wanna have fun.S'il ne fallait retenir qu'une matière, ce serait incontestablement le satin. Il illumine le moindre look, lui donnant une touche féminine et élégante. Il peut se faire épais et rigide, à la façon des bourgeoises chahutées de Prada, ou à l'inverse ultrafluide, quand il coule à même la peau, via une robe nuisette parsemée de dentelle, une autre matière-phare de ce printemps-été 19. Tout, du moment que ce soit chatoyant !Stella McCartney l'avait déjà tenté, en version colorée, pour cet été 18. Voici que les effets bleach modernisent bon nombre de silhouettes en denim de la saison prochaine. Ils sont aussi discrets que terriblement attirants chez Balmain et Isabel Marant - cette dernière a par ailleurs profité de son show pour lancer sa ligne de cosmétiques en collaboration avec L'Oréal. MSGM les préfère plus tranchés et Y/Project les blanchit au maximum. Ou comment faire revivre l'un des best-sellers des eighties de mille et une façons.Est-ce que la planète mode aurait enfin compris que le monde ne tourne pas autour d'une taille 34 - et encore, on vise large -, de jambes interminables et de demoiselles à peine devenues femmes ? Force est de constater que la diversité se repère de plus en plus sur les podiums. Il y a tout d'abord cette avalanche de tops, devenues quadras, qui reprennent du service : Amber Valletta chez Agnona, Shalom Harlow chez Versace, Stella Tennant chez Salvatore Ferragamo. Plutôt que des beautés interchangeables et sans véritable caractère, place à de multiples morphologies, couleurs de peau et préférences sexuelles, que ce soit chez Philipp Plein, Ralph Lauren ou Dolce & Gabbana. On applaudit. Et on espère très fort qu'il ne s'agit pas juste d'un effet de mode. Parce qu'il a des accents néo/rétro futuristes. Parce qu'il fait bon vivre dedans quand les températures grimpent. Parce qu'il permet toutes les superpositions - merci Louis Vuitton. Parce qu'il laisse toujours deviner ce qui se cache dessous - merci Dries Van Noten. Parce qu'il rappelle l'univers de la danse classique, de ses académiques et de ses justaucorps si gracieux - merci Dior. Parce qu'enfin il évoque sans appel le monde de Paco Rabanne auquel il est intimement lié depuis toujours et que Julien Dossena, le créateur maison, le réinterprète à sa façon, d'une main si légère - bravo.Si l'Italie en général et Milan en particulier n'en a pas encore fini avec le sportswear, Paris choisit la voie d'une élégance nouvelle. Il est temps de remiser les joggings au vestiaire, baskets comprises, la Ville lumière sait y faire pour rappeler qu'elle vit naître la haute couture. En chef de file de cette fascination pour le vêtement, la coupe, le tailoring et le chic, Clare Waight Keller pour Givenchy. En un hommage vibrant à l'écrivaine Annemarie Schwarzenbach, qui portait aussi les costumes masculins comme personne, la créatrice prouve que le savoir-faire des ateliers maison fait des merveilles.Rien de tel que de bousculer le sérail mode pour transformer un défilé en un événement. Gucci quitte temporairement Milan pour exhiber ses interpellantes silhouettes à Paris. Les Belges A.F. Vandevorst fêtent leur 20e anniversaire de mariage par un défilé intime à Milan, histoire de présenter une série de pièces couture, revisitant le vestiaire de la mariée à travers les siècles. Et avec Emporio Armani, direction l'aéroport milanais, pour un show grandiose sous un hangar du bord de pistes, avec concert de Robbie Williams en clôture de soirée. Parfait pour susciter le buzz et recueillir un maximum de mentions sur les réseaux sociaux, quitte à en faire oublier la collection en tant que telle...On peut dire, et montrer, les choses avec subtilité. Comme Hermès, qui défile à l'Hippodrome ParisLongchamp. Le sellier ne surligne rien, quelle délicatesse. Point de chevaux mais, pour tout décor, un podium de sable parfaitement ratissé, un grand miroir incliné vers le ciel qui reflète l'après-midi prenant fin, un oiseau tout là-haut, un nuage s'effilochant et, en guise de proposition vestimentaire, une collection signée Nadège Vanhee-Cybulski à l'avenant - une parfaite épure. Comme Yohji Yamamoto, qui ralentit le temps, fait marcher ses mannequins paisiblement au son de sa guitare électrique, montre des dos sensuels, des découpes savantes et donne des frissons tout du long. Comme Marine Serre qui, dans son Hardcore couture, introduit une ligne couture, the Red Line, entièrement faite de pièces upcyclées, son essence qu'elle pousse à l'extrême, avec justesse. Et qu'elle fait porter, l'air de ne pas y toucher, par des amies et/ou des femmes qui pourraient être des icônes si ce mot n'était galvaudé, Amalia, Ana Carolina Reis et Cordula Reyer qui furent les muses de monsieur Yves Saint Laurent, d'Azzedine Alaïa et d'Helmut Lang, respectivement.