Il a quitté le monde des musées, le Palais Galliera étant le tout dernier en date, après 114 expositions remarquables qu'il a dédiées à Madame Grès, Jeanne Lanvin, Azzedine Alaïa, Cristobal Balenciaga et Martin Margiela, joli tableau de chasse, il peut en être fier, il l'est d'ailleurs. Depuis, Olivier Saillard additionne les projets et les postes. Nommé directeur artistique, image et culture de la maison J.M. Weston en janvier dernier, il se réjouit de changer de paradigme. "Avant, quand j'étais au musée, on me reprochait de faire des expositions commerciales. J'ai décidé maintenant de faire de "l'étalagisme" culturel, avec cette idée de créer des boutiques-ateliers-musées où l'on peut venir acheter des chaussures et/ou visiter, j'aime renverser." Cet historien de la mode, auteur de Shopping Poems et autres ouvrages qui font référence, s'autorise l'inventivité pour signer également des performances, des instants de grâce, telle cette Moda Povera (lire ci-dessous) présentée lors de la semaine de la couture, en juillet dernier à Paris, mêlant le geste à la parole en quelques poèmes visuels qu'il est impossible d'oublier. Car en être humain nostalgique, Olivier Saillard chérit tout à la fois le vêtement pour lui-même et "cet abandon quand le corps n'est plus, qu'il conserve la griffe non pas de celui qui l'a fait mais de celui qui l'a porté". Entrez dans son monde.
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Il a quitté le monde des musées, le Palais Galliera étant le tout dernier en date, après 114 expositions remarquables qu'il a dédiées à Madame Grès, Jeanne Lanvin, Azzedine Alaïa, Cristobal Balenciaga et Martin Margiela, joli tableau de chasse, il peut en être fier, il l'est d'ailleurs. Depuis, Olivier Saillard additionne les projets et les postes. Nommé directeur artistique, image et culture de la maison J.M. Weston en janvier dernier, il se réjouit de changer de paradigme. "Avant, quand j'étais au musée, on me reprochait de faire des expositions commerciales. J'ai décidé maintenant de faire de "l'étalagisme" culturel, avec cette idée de créer des boutiques-ateliers-musées où l'on peut venir acheter des chaussures et/ou visiter, j'aime renverser." Cet historien de la mode, auteur de Shopping Poems et autres ouvrages qui font référence, s'autorise l'inventivité pour signer également des performances, des instants de grâce, telle cette Moda Povera (lire ci-dessous) présentée lors de la semaine de la couture, en juillet dernier à Paris, mêlant le geste à la parole en quelques poèmes visuels qu'il est impossible d'oublier. Car en être humain nostalgique, Olivier Saillard chérit tout à la fois le vêtement pour lui-même et "cet abandon quand le corps n'est plus, qu'il conserve la griffe non pas de celui qui l'a fait mais de celui qui l'a porté". Entrez dans son monde."Je travaille avec elle depuis quinze ans au moins, et jamais cela ne nous était apparu qu'elle fasse le scan de mon visage... J'ai beaucoup collaboré avec elle, elle m'avait sollicité à la suite de l'exposition sur Christian Lacroix, elle désirait scanner ses vêtements. Depuis, on a travaillé ensemble sur Madame Grès, Lanvin, Le musée éphémère de la mode, toutes les performances avec Tilda Swinton. Il y a dans ses scans comme un relevé archéologique du temps et du vêtement, une forme arrêtée du temps et, curieusement, une fuite du temps. Ce sont des préoccupations que je partage, on travaille sur une version poétique d'"avant". Elle aime bien ce qui est "avant" et j'ai également toujours tendance à penser qu'avant c'était mieux. Elle est anglaise, c'est un drôle de personnage qui a noué des liens avec des gens très différents, spontanément, par son travail souvent mais pas uniquement. Elle est très proche de Kylie Minogue, Tilda Swinton, Marisa Berenson. Elle fait des petits films que j'aime beaucoup, de même le catalogue qu'elle a signé pour le Metropolitan Museum of Art de New York, sur l'exposition Heavenly Bodies, il est très beau. Il est difficile de trouver un langage pour mettre en scène des natures mortes. Avec elle, cela donne quelque chose qui n'est pas tout à fait mort ou plus que mort. Il vaut mieux aller dans le pire qu'aller vers quelque chose de mignon, ce n'est pas mignon, son travail.""C'est une collection née il y a plus ou moins un an, j'étais encore au musée Galliera et un peu déjà chez Weston, dans un entre-deux pas agréable. Cela faisait longtemps que je voulais créer quelque chose à partir du tee-shirt, qui est souvent ignoble et que tout le monde porte, Français, Chinois ou même Papous... Si je devais expliquer à un extraterrestre quel est le costume traditionnel d'aujourd'hui, je devrais dire le tee-shirt. J'avais envie de le draper à la manière de Madame Grès dans des formats XXL. J'ai commencé ce travail avec Martine Lenoir, qui fut couturière chez Madame Grès à l'atelier flou, et avec Axelle Doué, qui fut mannequin cabine pour elle. Dès l'entame, on a vu qu'on saisissait quelque chose. Il s'avère que je lisais à ce moment-là Passion érotique des étoffes chez la femme de Gaëtan Gatian de Clérambault (1908). En plus d'être aliéniste, il adorait draper des mannequins en bois, il a fait des photos qui s'arrachent à prix d'or, de très beaux clichés sur le drapé au Maroc... J'ai alors tenté de mettre ces idées à maturité, pour présenter cette collection Moda Povera de manière aboutie en juillet dernier, lors de la semaine de la couture. On l'a joué avec une économie proche de zéro. Je trouve qu'il y a quelque chose de beau et d'honnête dans ces tee-shirts drapés, cela m'a montré que je pouvais faire quelque chose de mes mains. C'est de la mathématique autant que du geste, et après c'est de l'assiduité. Martine Lenoir m'a tout appris. Je voulais prouver qu'on pouvait faire une collection avec rien, le monde du luxe est devenu tellement dépendant, préempté par l'argent, les finances, les défilés qui coûtent de plus en plus cher... C'était comme rejouer un morceau de patrimoine vivant dans une collection.""Enfant, je faisais un magazine dans ma chambre, que j'avais appelé Le grand couturier. Je rêvais d'en être un, je découpais des articles, je commentais les collections, c'était très naïf. Plus tard, à la fac à Montpellier, mon mémoire de maîtrise a porté sur les affinités entre l'art et la mode. Puis, arrivé à Paris, j'ai dessiné de manière autodidacte, mais avec tempérament, des femmes âgées un peu laides que je représentais dans des vêtements un peu mode, j'ai fait une tentative de défilé, j'étais très heureux. Par contre, j'ai détesté la période où il s'agissait de créer les pièces tout seul. J'avais oublié que je ne savais pas coudre.""Moda Povera a exorcisé mes débuts chez Weston, je ne savais comment m'y prendre, s'il fallait dessiner ou pas, le fait de la réussir d'abord m'a décomplexé. Maintenant, je sais prendre le sujet, que ce soit la chaussure ou autre chose, même si je reste prudent... Quand j'ai été nommé directeur artistique image et culture, j'ai essayé d'apprendre tout ce que je pouvais sur la maison, l'histoire, les techniques, la manière de couper le cuir. Je découvre encore tous les jours... S'il n'y avait pas eu d'ateliers, je ne suis pas sûr que j'aurais accepté ce poste ; c'est important, cette trace humaine qu'il y a sur un objet. Et puis le rythme de production est long : pour une chaussure, il faut entre dix et douze mois. Tout est fait à Limoges, cela donne une certaine lenteur et demande un interventionnisme de mode mesuré, ce qui ne me déplaît pas. On parle d'éco-durabilité et de responsabilité, cela peut également passer par un style plus intemporel - ce qui est moins prononcé se jette moins. Je suis évidemment plus à l'aise de dire cela dans une maison qui chausse essentiellement les hommes, d'autant que l'on s'y appuie sur un cousu goodyear ; on peut les ressemeler huit à dix fois dans une vie. Je trouve cela joli que l'on puisse faire raccommoder ses chaussures.""Ce couturier a influencé mon univers par sa personnalité, sa grande ouverture et son amitié. Azzedine était difficile, souvent on a été fâchés, d'ailleurs tout le monde l'a été un peu avec lui, c'est une condition... Il avait aussi une grande générosité. Quand on le met à l'écrit, lorsque quelqu'un disparaît, on pourrait croire que ce sont des politesses, mais non, c'est la personne la plus généreuse que j'ai rencontrée, avec Christian Lacroix. Il a toujours pensé qu'on crée son ailleurs là où l'on est, que c'est le travail qui le fonde. Cela m'a beaucoup appris, sur l'idée d'avancer à son rythme et sur l'exigence aussi, il était très rigoureux. Mais il avait surtout cette grande qualité d'aimer. Et de s'amuser. A sa mort, Carla Sozzani et Christoph von Weyhe m'ont proposé d'être le directeur de l'Association Azzedine Alaïa. Je ne me suis pas posé de questions. On s'est retrouvé tous les trois unis là-dedans, pas larmoyants - à un moment on n'en peut plus de pleurer -, avec ce sens de la mission, cette évidence qu'il faut le faire si on veut que l'oeuvre d'Azzedine ne disparaisse pas. Il collectionnait les vêtements anciens, par milliers, des merveilles pas vraiment conservées correctement dans ses sous-sols, juste à l'abri de la lumière et de la poussière. C'est une collection soutenue, son oeil s'arrêtait sur la technique ou la chose inconnue, la mystérieuse coupe. Notre rôle est de l'inventorier et de monter des expositions deux fois l'an sur son travail, en y intégrant ces vêtements historiques. Je suis admiratif de son savoir-faire, comment ce bout de chiffon peut devenir l'une des plus belles robes, cela entretient le mythe. En mettant sur pied sa rétrospective, en 2013, au Palais Galliera, je me suis rendu compte de l'intemporalité de son style, il est difficile de donner une date aux modèles, ses couleurs monochromes, ses coupes parfaites, ses manteaux sont les plus beaux du monde. S'il fallait prévoir l'avenir de la maison, il faudrait rééditer des pièces d'Azzedine, extraites de ses 40 ans de collections: c'est le seul, à l'instar d'un Prouvé, d'un Gio Ponti ou d'un Mies van der Rohe en design ou en architecture, qui peut éprouver la réédition de son oeuvre.""Au moins une fois par mois, j'essaie d'aller à Madrid où je passe mes soirs à la Casa Patas. J'adore le flamenco, cette forme archaïque et très moderne de danse, de bruits, de sons, de cinématographie de la vie et de l'amour.""Lire, il n'y a que ça. Je pense que je suis un bon lecteur: je m'attaque à gros. Et puis j'aime bien les écrivains, cette expression, c'est la discipline la plus conceptuelle qui soit, faire du style avec de l'immatériel, du mot, du verbe. Je suis très admiratif. Avant l'été, j'ai découvert Annemarie Schwarzenbach, cette journaliste suisse qui a non seulement écrit mais été photographe, j'ai tout lu. Régulièrement, je reviens aussi à Aragon, j'adore lire la poésie, de plus en plus. Depuis longtemps déjà, dans l'hypothèse d'un futur livre sur la mode, chaque fois que je lisais des passages sur le vêtement, je cornais la page. Désormais je partage ces citations d'auteurs sur mon Instagram, c'est un peu ma bibliothèque. D'autant que je rédige pour l'instant un énorme ouvrage sur l'histoire de la mode dans la collection Bouquins, pour les éditions Robert Laffont, il s'appellera Le bouquin de la mode, avec des textes que j'ai écrits - mais je ne suis pas seul - et une partie d'anthologie de textes de mode, avec un sommaire un peu différent, de façon à ce que quelqu'un qui n'est pas étudiant dans le domaine, journaliste ou historien ait un peu du plaisir à le parcourir."