Le monde est dans ses petits souliers. Entre crise migratoire et déglingue climatique, dirigeants cinglés et fanatiques armés, il a de quoi se faire du souci pour son avenir. L'époque n'est pas à pavoiser, la mode l'a bien compris, elle qui joue de ce fait la carte de la prudence, adoptant presque une logique de survie. Sur les catwalks de Milan et Paris, les formes et les volumes amples, les silhouettes multi-strates et le confort brandi comme le principal moteur de création laissent à penser que l'on s'habillera demain moins pour séduire que pour être prêt au pire. Chez Vetements, comme chez Juun.J, les modèles donnaient l'impression littérale de porter toute leur garde-robe sur le dos. C'est un nomadisme moins récréatif que subi qui infuse un outerwear conçu pour protéger le corps des intempéries extrêmes. Chez Moschino, Palm Angels, Y/Project, Walter Van Beirendonck, entre autres, si l'on sort, c'est masqué de cagoules ou de capuches couvrantes, comme pour mieux entrer en résistance.
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Le monde est dans ses petits souliers. Entre crise migratoire et déglingue climatique, dirigeants cinglés et fanatiques armés, il a de quoi se faire du souci pour son avenir. L'époque n'est pas à pavoiser, la mode l'a bien compris, elle qui joue de ce fait la carte de la prudence, adoptant presque une logique de survie. Sur les catwalks de Milan et Paris, les formes et les volumes amples, les silhouettes multi-strates et le confort brandi comme le principal moteur de création laissent à penser que l'on s'habillera demain moins pour séduire que pour être prêt au pire. Chez Vetements, comme chez Juun.J, les modèles donnaient l'impression littérale de porter toute leur garde-robe sur le dos. C'est un nomadisme moins récréatif que subi qui infuse un outerwear conçu pour protéger le corps des intempéries extrêmes. Chez Moschino, Palm Angels, Y/Project, Walter Van Beirendonck, entre autres, si l'on sort, c'est masqué de cagoules ou de capuches couvrantes, comme pour mieux entrer en résistance. Les slogans aussi, comme autant d'avertissements, savent se faire politiques. Au " Russia Don't You Mess Around Me " de Demna Gvasalia pour Vetements répondait, chez Sacai, la célèbre campagne " Truth. It's more important now than ever " du New York Times, également célébré quelques heures plus tard sur des vestes et des tee-shirts signés Etudes. Prêtes à déferler dans les rues de Washington pour conspuer la première année de Trump à la Maison-Blanche, les femmes étaient traitées en égales par Alexandre Mattiussi, chez AMI, et Paul Smith, qui tous deux proposent un tailoring masculin-féminin dans lequel se retrouvent les deux sexes. A l'insouciance absolue de la jeunesse qu'il aime célébrer dans chacun de ses shows, Kris Van Assche opposait pour une fois, sur le podium de Dior Homme, la présence de mannequins quadra, gage d'une certaine sagesse et de maturité.Ce n'est pas pour rien qu'à l'ère du sportswear roi, à la consécration duquel il a lui-même participé, le Belge semble désormais préférer le costume, qu'il rebaptise tailleur. Le beau, le bien coupé, le pensé pour durer twisté juste ce qu'il faut, n'est pas mort comme le démontrent les collections modernes, parce que quasi hors du temps, d'Ermenegildo Zegna, Hermès, Berluti ou Lanvin. Il serait imprudent pour le secteur de nier les envies de décroissance émises aussi par les plus privilégiés, conscientisés par les ravages de la surconsommation sur notre planète et désireux désormais d'acheter moins mais mieux. Un mantra qui servira plutôt l'industrie du luxe, à condition qu'elle s'interroge enfin - ce qu'elle est loin de faire - sur l'émergence de cette mode " vegan " débarrassée des cuirs et des laines qui lui sont encore si chers... Mais qui dit fashion show, dit aussi fête, l'occasion pour les griffes de se donner en spectacle pour mieux faire oublier les tracas actuels. Dans l'outrance parfois, chez Dolce & Gabbana, le défilé, sanctifié par la figure d'un " roi des anges au service du bien et de la beauté " (sic), alignait plus de cent silhouettes. Dans la poésie, chez Dries Van Noten, avec ces garçons parés de longs trenchs marbrés et colorés. Ou avec un humour décalé, chez Fendi, qui avait mis en scène le tapis à bagages chic d'un aéroport rétro. Ce nomade-là a le voyage facile. Et légère est sa vie.C'est ce qui s'appelle tirer sa révérence avec panache. On savait depuis la veille que Kim Jones quitterait Louis Vuitton, une fois le défilé terminé. Dans cette maison, les stars ont toujours été présentes en nombre en front row mais on n'en avait jamais vu encore sur les catwalks. Jamais de femmes non plus sur le podium du studio masculin, les univers ici ont toujours été distincts, chaque directeur artistique est maître de sa vision. C'est vêtues chacune d'un trench monogrammé que Naomi Campbell et Kate Moss ont accompagné leur ami pour un dernier tour de piste triomphal. L'homme méritait sa standing ovation : ses collaborations régulières avec des artistes, sans parler de la collection capsule avec la marque de streetwear Supreme, ont contribué à faire de la griffe française l'un des acteurs incontournables de la mode masculine (cool) d'aujourd'hui. Pas de sortie de route en tout cas pour ce dernier show, qui nous emmenait pourtant vers des terres arides et sauvages. Les premières silhouettes en mode camouflage arboraient des imprimés dérivés de photos prises lors d'un vol en hélicoptère à travers le Kenya. Le reste de la palette évoquait le granite, le sable et la roche brute sous toutes ses formes. Les vêtements aussi semblaient destinés à un adepte des trails extrêmes. Comme aime à le rappeler Kim Jones, ce n'est jamais la destination qui compte, mais davantage le voyage en lui-même. Le sien, d'ailleurs, ne s'arrêtera pas là.A 68 ans, Miuccia Prada a déjà démontré qu'il fallait prendre ses obsessions au sérieux. Cette saison, la créatrice et femme d'affaires n'en avait donc que pour ce Nylon, noir de préférence. Et pour le prouver, la grande dame de la mode avait convié des architectes et designers de premier plan à partager son enthousiasme en revisitant ce tissu 100 % vegan. Pour situer l'importance du Nylon Pocone dans l'ADN de la maison italienne, on pourrait dire que cette matière en apparence banale est à Prada ce que le matelassé est à Chanel. Un signe de reconnaissance à très haut potentiel de désirabilité. Ronan & Erwan Bouroullec ont ainsi proposé un carton à dessin ; Konstantin Grcic un tablier ; Herzog & de Meuron ont travaillé autour d'un imprimé rappelant l'impuissance du langage face à la loi du mensonge en vigueur aujourd'hui ; Rem Koolhaas un " sac à buste "... Comme toujours, c'est le bureau d'architecture de ce dernier qui signait la scénographie particulièrement réussie et installée dans un énorme entrepôt situé à l'arrière de la Fondazione Prada. Celui-ci était rempli d'un stock complètement imaginaire si l'on en croit les stickers collés sur les boîtes de contreplaqué aux dimensions pour le moins hors normes. Et puis, Prada ne serait pas Prada sans imprimés tout droit sortis de ses archives que personne d'autre - à part Gucci peut-être ? - n'imaginerait même oser. Repéré également sur le catwalk : le logo de la ligne sport Linea Rossa et un bob improbable... en hiver. Il faudra bien s'y faire. Ils ont pour patronymes Law, Chaplin, Brosnan, Jagger Lee, Lynch, Elmaleh, Oldman, on en passe et sûrement des meilleurs. Pour la plupart d'entre eux, ils n'ont jamais rien fait d'autre à ce jour que d'être le fils ou le petit-fils de quelqu'un de connu. Il est bien loin le temps où Domenico Dolce et Stefano Gabbana castaient des anonymes venus de leur Sicile natale pour défiler à Milan. Loin aussi celui où l'île servait d'inspiration pour leurs collections, chaque saison écrivant un nouveau chapitre à la manière d'un livre d'histoire. Désormais, ce sont les Millennials, version riches et célèbres (en photo, à l'avant-plan, le chanteur Austin Mahone), qui arpentent les catwalks. Le vestiaire qu'ils arborent leur est totalement dédié et est à peu de choses près rigoureusement le même d'un défilé à l'autre. Seuls quelques motifs et accessoires changent : des coeurs pour l'été à venir, des anges pour l'hiver prochain. Pour le reste, tout n'est que brocarts, strass et paillettes. La sobriété n'a jamais été dans l'ADN de la maison, il est vrai, mais l'on est, semble-t-il, passé à la vitesse supérieure. Un show au superlatif donc, long de plus de trente minutes grâce notamment à la prestation caliente du chanteur colombien Maluma, ainsi qu'aux 103 silhouettes qui se sont succédé. Il faut dire qu'à force de chercher à deviner qui est qui, on en oublie presque un peu de regarder ce que chacun porte. Plusieurs passages s'avèrent nécessaires pour voir les détails.Comme le démontre Kris Van Assche, il n'est jamais trop tôt pour enfiler un costume bien coupé. Ni trop tard pour oser lui adjoindre une paire de sneakers. Ce n'est pas la première fois que la bande-son du show Dior Homme témoigne du goût du Belge, à la tête de la maison depuis dix ans maintenant, pour la musique new wave. Le titre d'Alphaville, qui ouvrait et fermait le défilé, donnait cette fois son nom à la collection. Forever Young, donc, à l'image de ces jeunes gens que Kris Van Assche aime observer dans les rues de Paris et qui nourrissent son inspiration. Mais aussi parce que c'est encore comme cela que l'on se sent, même lorsque la maturité a laissé sur les traits les signes visibles du passage du temps. Quelques-uns des modèles sur le podium étaient d'ailleurs là pour en témoigner. Puisqu'on est chez Dior Homme, le costume formel reste un exercice imposé. Comme chez Lanvin, d'ailleurs, ou chez Ermenegildo Zegna, où l'on s'applique aussi à le déconstruire savamment sans le dénaturer pour autant. C'est aussi là-dessus que ces griffes sont attendues, chez Dior Homme, on peut compter pour cela sur l'expérience des ateliers d'où sortit un jour le célèbre tailleur Bar, revisité ici au masculin. Aux vestes presque sculptées sur le corps avec des revers superposés, des poches plaquées et des doubles boutonnages façon officier répondait un motif de tatouage, fil noir de cette collection, apposé parfois sous forme de blason ou décliné en imprimé all over. Ailleurs, des superpositions de polos, de débardeurs et de cols roulés faisaient comme un clin d'oeil au vestiaire teen-ager des nineties. En choisissant de faire défiler l'homme et la femme conjointement lors de la première salve des shows, Demna Gvasalia entendait bien marquer une fois de plus le tempo de la saison. A la tête du collectif Vetements, véritable poil à gratter de la mode depuis un peu plus de trois ans maintenant, l'ancien étudiant de l'Académie des beaux-arts d'Anvers, également directeur artistique de Balenciaga, avait déplacé la caravane de la Fashion Week à la nuit tombée. Direction les puces de Saint-Ouen, hors calendrier officiel qui plus est, ce qui n'a pas manqué de faire grincer des dents les créateurs risquant de faire les frais de cette escapade. Une fois de plus, l'obsession du Géorgien pour la copie et le faux était au rendez-vous. A la sortie, les spéculations allaient bon train quant à savoir si la majorité des pièces portées par les modèles provenaient des stocks des exposants du quartier. Il semble qu'il n'en soit rien, même si, sur le podium arpenté au pas de charge, on pouvait bel et bien parler d'hybridation. On pense par exemple à ces imperméables à l'arrière desquels on avait recousu le tissu imprimé d'une robe de femme, à la superposition des fichus de soie noués sous le cou, par-dessus la casquette enfoncée sur le front, sans oublier les manteaux littéralement empilés les uns sur les autres... Il lui reste donc six mois pour produire une collection à partir de tissus neufs qui se doivent pourtant d'avoir l'air de trouver ici une seconde vie. Etrange démarche quand on sait à quel point l'industrie aurait tout à gagner à s'autorecycler.