Il a sur la peau un hâle léger qu'il doit au soleil du Venezuela. Le créateur belge a beau être plongé dans la finalisation de sa collection, qu'il présente à Paris en février prochain, il a conservé la sérénité propre à ceux qui ont pris le temps de marcher ailleurs. Cédric Charlier est un voyageur, et même un voyageur immobile. Quand il était enfant, ses parents s'inquiétaient qu'il passe ses mercredis après-midi allongé sur son lit, façon beau au bois dormant. "Ils étaient soucieux, ils ne trouvaient pas normal qu'un petit garçon de 6 ans soit dans cet état-là. Mais, en fait, je partais loin, je rêvais. Aujourd'hui encore, j'ai une facilité à me déconnecter. J'ai lu un jour que rêver, c'était regarder avec les yeux de l'âme. La rêverie fait partie de mon essence, comme une drogue douce, une sorte d'ivresse."
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Il a sur la peau un hâle léger qu'il doit au soleil du Venezuela. Le créateur belge a beau être plongé dans la finalisation de sa collection, qu'il présente à Paris en février prochain, il a conservé la sérénité propre à ceux qui ont pris le temps de marcher ailleurs. Cédric Charlier est un voyageur, et même un voyageur immobile. Quand il était enfant, ses parents s'inquiétaient qu'il passe ses mercredis après-midi allongé sur son lit, façon beau au bois dormant. "Ils étaient soucieux, ils ne trouvaient pas normal qu'un petit garçon de 6 ans soit dans cet état-là. Mais, en fait, je partais loin, je rêvais. Aujourd'hui encore, j'ai une facilité à me déconnecter. J'ai lu un jour que rêver, c'était regarder avec les yeux de l'âme. La rêverie fait partie de mon essence, comme une drogue douce, une sorte d'ivresse." Alors, chevillée au corps, il l'emporte avec lui quand il arpente le monde, du Chili au Mexique, en passant surtout par le Venezuela, l'Amérique latine a sa préférence. Par amour de sa danse, de sa musique, de son langage des corps, de sa vérité brute. Et par amour tout court, qui fait vibrer chacun des souvenirs de ce portfolio signé par le photographe vénézuélien Alfredo Piola, son compagnon. On y trouvera en filigrane les inspirations de Cédric Charlier, qui pense et crée des vêtements à son nom, depuis 2012, avec un sens de la coupe et de la couleur jamais démenti. Elle est belle, l'alchimie de ses lignes à l'architecture élégante et de ses contrastes formels et chromatiques. Pour son printemps-été 19 aux effluves de vacances à l'italienne, il célèbre avec un plaisir contagieux le mouvement, le Rinascimento, la lumière, la statuaire de la Grèce antique, le vestiaire masculin porté par une femme qui connaît l'art de la joie. Cédric Charlier prononce le mot "hédoniste", il lui plaît - "Etre un rêveur, c'est être un hédoniste ivre."-""On est si souvent lassé de soi-même, écrivait Madame de Staël, qu'on ne peut être séduit par celui qui nous ressemble. Il faut de l'harmonie dans les sentiments et de l'opposition dans les caractères pour que l'amour naisse à la fois de la sympathie et de la diversité." Elle résume ainsi d'une manière assez belle mon attrait pour l'Amérique latine. Quand j'aime l'Amérique latine, j'aime Alfredo, qui est l'opposé de moi. Ce qui me plaît là-bas? Les gens, la manière dont ils s'expriment, ils disent tout ce qu'ils pensent, c'est complètement différent d'ici. Ils ont un rapport à la parole étonnant, surtout pour moi qui suis plutôt réservé. Le rapport aux gestes me charme également: ils dansent tout le temps et la musique est partout, on se réveille avec la salsa. Ils ont ce langage du corps qui me fascine, parce qu'à nouveau on ne le vit pas, ou plus, de la même manière, en Europe; ils ont gardé ce côté tactile, cette approche et cette séduction... Nous revenons du Venezuela, nous avons été dans la famille d'Alfredo à Caracas et à Choroni, un village de pêcheurs qui jouxte la jungle. J'y étais déjà allé il y a plus de dix ans, mais la situation politique n'était pas la même. La capitale était néanmoins déjà une ville dangereuse, mais pas comme maintenant. En réalité, ce sont des barrières qu'il faut passer, une fois la peur acceptée, cela fait partie de la vie, pour moi l'étranger blanc européen et pour les Vénézuéliens. Cette nécessité d'être toujours sur le qui-vive, c'est le quotidien, et ce n'est plus une peur première. Le regard se porte alors sur d'autres choses, plus en détail. Notamment sur cette architecture extrêmement riche mais en voie de décrépitude, qui se conjugue avec des maisons construites de tout et de rien.""Je travaille très régulièrement en Italie, dans le nord, mais je ne peux pas parler de Bologne longuement, ni de Milan d'ailleurs. Je connais ces villes sans les connaître, sauf peut-être le soir et la nuit, quand je m'y promène, quand je m'y perds après mes journées de travail. Parfois, quand j'ai l'occasion d'y rester le week-end, je visite quelques musées. A Bologne, j'ai découvert récemment cette maison à la très belle harmonie de couleurs, un mélange de bleus et de briques et un arbre dans le patio. C'est la réplique exacte du Pavillon de l'Esprit nouveau de Le Corbusier. Son architecture est faite de lignes et d'angles. Je me reconnais dans cette géométrie. A l'école, j'étais plutôt doué en mathématiques, j'adorais ça. Concevoir un vêtement, c'est aborder la forme en tant que forme: au début, il y a une abstraction, je ne vais pas dire totale mais presque, de l'être, de la sensualité - cela vient par la suite.""Depuis trois étés, je me retrouve dans cette vieille ferme des Pouilles avec un petit groupe d'amis. J'aime beaucoup ces moments, ce sont pour moi de très beaux souvenirs d'Italie. Cette maisonnette blanche à cinq minutes du centre d'Otranto est au bord d'une crique naturelle qui a la taille d'une piscine olympique, on y accède par une falaise, il n'y a personne, peu connaissent l'endroit, j'y éprouve un sentiment de rareté. Ce sont des vacances simples mais avec des gens d'exception, qui font que les soirées sur la terrasse sont extrêmement amusantes, riches en conversations sans fin. C'est pour cette raison que j'ai choisi cette photo, j'y suis en pleine conversation avec mon ami Robert, on refait le monde, on a le temps de le refaire.""J'aime cette photo, j'aurais aussi pu choisir les Alpes, tant le pouvoir de la montagne sur moi est bénéfique. Se trouver au sommet est un sentiment que j'adore: cela nous ramène à ce que l'on est, c'est-à-dire peu de chose. J'y reprends conscience des notions de ce qu'est le monde grâce à ce paysage où j'en ai plein la vue, avec une roche qui m'écrase, et je pense que c'est bien aussi, ça. La montagne a ce pouvoir-là sur moi: me dire que je suis tout petit sur cette terre, et qu'il ne faut pas l'oublier. C'est une sensation que l'on ne peut pas avoir à New York... Voilà pourquoi j'aime tant les montagnes et pourquoi j'aime tant les gravir.""J'y ai été à la fin du mois d'août dernier pour rendre visite à une amie, Jessica Ogden. Elle est créatrice, a eu sa marque quand elle vivait à Londres et aujourd'hui collabore notamment avec A.P.C. sur une collection de kilts. Elle est née et a grandi en Jamaïque, elle habite à Ocho Rios, elle y vit dans un cottage appelé Temoana, c'est un petit paradis sur terre, face à cette mer incroyable, qui se marie à une végétation dingue... De là, on est partis vers The Spanish Bridge sur la White River, on a marché dans la jungle sur un chemin complètement perdu qui mène à cet endroit sublime où quelques garçons passent la journée à se jeter du pont avec une corde dans ce bassin dont l'eau est si douce. En Jamaïque, on a commencé à collecter d'anciens vinyles, au début on cherchait du reggae mais on a découvert d'autres musiques d'Amérique latine, qui datent des années 50 et 60. A Kingston, on a trouvé le magasin vintage où Bob Marley allait chercher ses disques, on en a ramené quasi une valise entière. C'est délicieux de rentrer chez soi et ne pas savoir ce que l'on va écouter, il y a des perles dans ces vieux vinyles qui crépitent."