Depuis cette rue passablement grise et défoncée, qui pourrait croire que se cache un atelier où l'on pratique le raffinement comme nulle part ailleurs ? Rien, vu d'ici, du dehors, ne laisse présager un univers de dentelles, de soies précieuses et de savoir-faire ancestraux. L'exception se niche parfois au milieu d'une urbaine banalité. Il faut passer la porte cochère et monter un escalier contemporain pour pénétrer dans ce monde de béton lissé qui architecture l'élégance, l'exigence. Carine Gilson a pensé son atelier anderlechtois jusqu'aux moindres détails, la radio rythme les heures en sourdine, la lumière naturelle coule à flots de la verrière, le blanc est de mise, aux murs et sur les tabliers que porte son équipe, concentrée. Tandis que les unes terminent la production de la collection printemps-été, les autres préparent celle de l'hiver prochain qu'elle s'en va présenter à Paris incessamment. Il est plus que temps de finaliser le tout, la pièce maîtresse surtout, une robe grand soir avec bustier, dans une tapisserie somptueuse.
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Depuis cette rue passablement grise et défoncée, qui pourrait croire que se cache un atelier où l'on pratique le raffinement comme nulle part ailleurs ? Rien, vu d'ici, du dehors, ne laisse présager un univers de dentelles, de soies précieuses et de savoir-faire ancestraux. L'exception se niche parfois au milieu d'une urbaine banalité. Il faut passer la porte cochère et monter un escalier contemporain pour pénétrer dans ce monde de béton lissé qui architecture l'élégance, l'exigence. Carine Gilson a pensé son atelier anderlechtois jusqu'aux moindres détails, la radio rythme les heures en sourdine, la lumière naturelle coule à flots de la verrière, le blanc est de mise, aux murs et sur les tabliers que porte son équipe, concentrée. Tandis que les unes terminent la production de la collection printemps-été, les autres préparent celle de l'hiver prochain qu'elle s'en va présenter à Paris incessamment. Il est plus que temps de finaliser le tout, la pièce maîtresse surtout, une robe grand soir avec bustier, dans une tapisserie somptueuse. En amont, Carine Gilson avait demandé aux soyeux de Lyon, avec lesquels elle travaille depuis plus de vingt ans, qu'ils l'aident à dénicher dans leurs archives " un bouquet de fleurs inspiré d'une toile de maître ". Ils ne se sont pas fait prier, parce que c'est elle et parce que sa lingerie de soie et de dentelle leur a toujours fait honneur. Ils lui ont trouvé une huile sur toile, une peinture romantique de Jan Frans van Dael datée du xviiie siècle, qu'ils ont traduite en tapisserie monumentale. " Je suis tombée en admiration ", se souvient Carine Gilson, comment oublier cet instant-là qui lui donna soudain des ailes ? " J'étais tellement émue, j'en avais les larmes aux yeux, il n'y avait plus rien sauf cette tapisserie et ma collection qui prenait forme dans mon esprit. Je savais que la transformer d'une manière ou d'une autre serait un challenge, mais j'aime les défis. " Sur la table de coupe, elle a posé le tissu, il est lourd, imposant, impressionnant, le motif aussi, elle l'a travaillé volontairement en contre-fil. Au moment de le tailler, elle a un peu peur, elle rit comme pour apaiser ses craintes. " Elle nous donne du fil à retordre, cette tubéreuse. " Elle a déjà fait une tentative malheureuse, elle sait qu'il n'y aura pas de repentir. Elle pose le patron dessus, le déplace de quelques centimètres, l'épingle, jauge le tout, demande l'avis d'Antoinette, la fidèle, qui l'accompagne depuis le début, il y a vingt-huit ans. " Je n'ai rien calculé ", confesse Carine Gilson, qui, à se pencher sur son histoire, reconnaît qu'elle a tout fait à l'instinct. Et en mettant toujours " très haut la barre ". Elle tient cela de sa maman couturière qui recevait les clientes à la maison, quand le prêt-à-porter n'était pas même encore l'ancêtre de la fast fashion. " J'ai grandi en voyant ma mère coudre, j'étais sa petite main évidemment. " Qu'elle s'inscrive à l'Académie royale des beaux-arts d'Anvers est de l'ordre de la génétique, dans son sang coule l'amour des " belles matières ". Elle y apprend à " relever des challenges, à développer sa créativité ", " il fallait montrer ce que l'on avait dans les tripes ". Dûment diplômée, elle n'a qu'une idée en tête : créer une collection de lingerie. Elle va frapper à la porte de Maille France, un petit atelier bruxellois où l'on incruste de la dentelle, et découvre cet univers-là, absolument bouleversée. " Je ne me l'explique pas, ce coup de foudre. Je suis tombée amoureuse d'un savoir-faire, de la dentelle que je n'avais jamais travaillée. Et je me suis accrochée à un rêve. L'atelier était situé près de la gare du Nord, il datait de 1928 et appartenait à deux vieux messieurs de 80 ans qui comptaient le fermer un mois plus tard. Je l'ai racheté, je ne pouvais pas imaginer que tout soit fini. " A l'époque, quatre artisans y sont encore employés. A leurs côtés, Carine Gilson apprend le métier, patiemment, avidement, elle se l'approprie à pleines mains, le meilleur moyen de faire corps avec la matière. " J'étais heureuse. Mes parents avaient peur, ce n'était pas gagné d'avance, je n'avais pas d'argent, j'avais 23 ans et la lingerie d'alors ne ressemblait pas à grand-chose, tout était en Nylon polyamide et tubulaire, moi je venais avec des rêves de glamour hollywoodien des années 40. Je voulais ce raffinement-là, je ne savais pas comment j'allais le faire mais c'était exactement cela que je désirais. " Délicatement, pas à pas, elle pose les arabesques de sa signature, avec, en 1994, une première vraie collection baptisée Vanités. " Je tissais ma marque au fur et à mesure, mon vocabulaire était dans mon travail. Je savais que je voulais faire de la lingerie couture. " Car ce mot l'a toujours accompagnée, qui à peine prononcé esquisse comme par magie les salons feutrés, la beauté du geste et l'intelligence de la main qu'elle a savourés dès l'enfance. " Je voulais faire de la couture mais autrement, à travers des déshabillés, des combinaisons, des parures. J'ai dû me battre mais j'y ai toujours cru, je me suis dit que j'y arriverais à force de courage et de volonté. " Pour asseoir sa maison, dès sa genèse, elle a trouvé à Anderlecht une ancienne papeterie qu'elle reconditionne de bas en haut en atelier et en appartement privé. Chez Carine Gilson, il n'y aura pas de frontières, sur fond d'engagement de tous les instants, la vie, l'amitié, l'amour se mêleront, totalement perméables - ses créations seront photographiées par Stéphane Borremans, son mari, son bras droit, et elle constituera une petite équipe dévouée qui aujourd'hui encore ne lui fait pas défaut. Depuis, elle l'a élargie, son atelier compte désormais une douzaine d'artisans et huit métiers tous singuliers - on y coupe, on y pose la dentelle, l'incruste, l'ajoure, on y travaille le flou et la corseterie, on y repasse, c'est un art aussi. Elle a en outre institué un studio de création, c'est ainsi que se construisent les maisons de couture, et c'est vers cela qu'elle va, le rêve et la volonté chevillée à l'âme. " Je prends mon envol, dit-elle sans fanfaronnade, légère soudain. Si je retrace mon histoire, les quinze premières années, je me suis concentrée sur le produit : il me fallait maîtriser cette connaissance, travailler les plus belles soies et les plus belles dentelles, arriver à l'excellence dans l'incrustation. J'étais tout le temps à l'atelier, je me considérais plutôt comme un chef en cuisine, j'adorais cette effervescence. Aujourd'hui, je suis au studio pour prendre le temps de créer. " Sur un buste Stockman, Antoinette et Léa ont posé le tissu " tubéreuse ", une épingle ici, une autre là, la jupe a pris forme, elles se reculent pour admirer, le verbe est de mise. Carine dit " C'est beau ", puis répète doucement " Magnifique ", une fois, deux fois, trois fois. " Les placements des grands motifs, c'est de la haute voltige ", sourit-elle, soudain lumineuse. On la soupçonne d'aimer cela, les gageures, depuis le temps qu'elle pratique cet exercice délicat et inspirant. Son univers composé de jardin de paradis et de fleurs s'est toujours trouvé enrichi de ces motifs placés amoureusement sur ses kimonos, ses parures, ses caracos et ses déshabillés. " J'adore rêver à travers chaque collection ; c'est comme si j'exprimais une partie de mon rêve à travers les dentelles que je mélange dans les motifs. Et à côté de mes Intemporels, je veux exprimer cela dans des pièces haute couture car, plus que dans le prêt-à-porter, on peut y faire parler son imaginaire. " Lequel se trouve débridé avec le projet bientôt inauguré de sa nouvelle boutique à Bruxelles, au numéro 28 du boulevard de Waterloo, peaufiné par le bureau d'architectes David & Nicolas, un duo formé par David Raffoul et Nicolas Moussallem, fondé à Beyrouth, en 2011. Et dans la foulée, Carine Gilson s'offre un logo raffiné, deux ailes qui disent son nouvel envol, et que l'on retrouvera à discrétion dans cet écrin sur mesure qui mêle la sensualité du travertin titanium au bois, au velours, au laiton et au verre dans des tons poudrés, terracotta et céladon, l'Art déco n'est jamais très loin avec elle. Dans son bureau, comme dans son sous-sol dédié aux archives, elle a tout classé, ordonné, photographié, répertorié, cartographié, elle veut entamer ce nouveau chapitre riche de son passé et délestée à la fois. Comme quand elle débute une nouvelle collection - " tout doit être clean, j'aime repartir de zéro, je fais alors ma crise de rangement. Cet été, j'ai passé des heures à faire place nette. " Elle est prête. Dans sa bibliothèque, elle a trié ses beaux livres, ne conservant que ceux qui comptent, Madame Grès, Sphinx of Fashion trône ici à sa juste place. Plus rien ne vient troubler ses battements d'ailes. Le grand plateau en verre qui lui sert de bureau repose sur les pieds en fonte du vieil et merveilleux atelier qu'elle sauva d'une petite mort, il y a presque trente ans de cela.