Chaque nouvelle saison, c'est une toile blanche qui s'offre aux créateurs. Cette année, en s'inspirant des femmes artistes pour leur printemps-été 18, certains d'entre eux ont presque décidé de troquer aiguilles et ciseaux contre pinceaux et chevalet. Plus qu'un clin d'oeil, c'est une révérence solennelle que Maria Grazia Chiuri, DA de Dior, fait à Niki de Saint Phalle en lui dédiant sa collection estivale. Parce que la peintre-sculptrice n'était pas seulement d'une grande beauté, elle incarnait aussi la liberté d'être et d'agir, la force de la féminité et le talent impérieux. " Ce n'est pas une reprise conceptuelle, mais au contraire, on voit clairement le travail d'hommage aux oeuvres de la plasticienne ", décrypte Pamela Golbin, conservatrice générale mode et textile aux Arts Décoratifs de Paris. Du masculin féminin, du brut délicat, du trash romantique, du " Why have there been no great women artists ? " incisif... C'est la femme Dior qui se réinvente, plurielle et engagée. " Depuis son entrée au sein de la maison, Maria Grazia tient à mettre les femmes en lumière. Elle a très vite communiqué sur sa vision féministe ", rappelle la conservatrice.
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Chaque nouvelle saison, c'est une toile blanche qui s'offre aux créateurs. Cette année, en s'inspirant des femmes artistes pour leur printemps-été 18, certains d'entre eux ont presque décidé de troquer aiguilles et ciseaux contre pinceaux et chevalet. Plus qu'un clin d'oeil, c'est une révérence solennelle que Maria Grazia Chiuri, DA de Dior, fait à Niki de Saint Phalle en lui dédiant sa collection estivale. Parce que la peintre-sculptrice n'était pas seulement d'une grande beauté, elle incarnait aussi la liberté d'être et d'agir, la force de la féminité et le talent impérieux. " Ce n'est pas une reprise conceptuelle, mais au contraire, on voit clairement le travail d'hommage aux oeuvres de la plasticienne ", décrypte Pamela Golbin, conservatrice générale mode et textile aux Arts Décoratifs de Paris. Du masculin féminin, du brut délicat, du trash romantique, du " Why have there been no great women artists ? " incisif... C'est la femme Dior qui se réinvente, plurielle et engagée. " Depuis son entrée au sein de la maison, Maria Grazia tient à mettre les femmes en lumière. Elle a très vite communiqué sur sa vision féministe ", rappelle la conservatrice. C'était là également le désir de l'anticonformiste Miuccia Prada pour son été 18, elle qui s'est entourée d'un gang d'illustratrices pour pimper ses imprimés. On y retrouve notamment les dessins bédéistes de la Britannique Brigid Elva, de l'Américaine Joëlle Jones, de la Japonaise Natsume Ono ou encore de l'Espagnole Emma Rios. " Je veux faire vivre mon militantisme à travers mon métier ", avait confié l'Italienne en backstage de son défilé. Le résultat : un véritable chassé-croisé de styles où s'entremêlent des looks boyish arty et de sages poupées, le tout rehaussé de comics et autres cartoons. On y voit aussi des chandails ornés d'arachnides menaçants, les mêmes qui ont fait la renommée de la Française Louise Bourgeois. " Ces sculptures araignées représentent la mère, la femme qui tisse un réseau. Quand on regarde ça d'un point de vue métaphorique, c'est très fort. C'est comme tricoter un pull. ", explique Sophie Lauwers, directrice des expositions de Bozar. Notre plat pays n'a pas non plus à rougir devant ces reprises color block engagées. Avec Annemie Verbeke, les Belges s'alignent dans cette micro tendance. On pourrait même parler d'elle comme d'une pionnière, car la créatrice ancre, depuis toujours, ses collections autour d'une femme qu'elle admire. " Qu'elle soit intellectuelle, artiste, ou simplement engagée socialement, ce qui compte c'est qu'elle m'intrigue et qu'elle soit percutante ", dit-elle. Pour son printemps-été 17, elle mettait ainsi au-devant de la scène une jeune Américaine, prodige de l'art visuel, Tauba Auerbach. En 2018, c'est une chanteuse de jazz azérie, Aziza Mustafa Zadeh, qui guide le vestiaire. Pour notre compatriote, mettre à l'honneur ses semblables est une " évidence " : " Elles me touchent beaucoup plus que les hommes, Elles sont toujours en devenir, en évolution permanente. " Et si elle ne souhaite pas se revendiquer féministe, elle insiste tout de même sur le fait qu'elle continuera à fonctionner de cette manière " aussi longtemps que les femmes ne seront pas aussi bien payées que les hommes ". Est-ce réellement là un phénomène nouveau ? Pamela Golbin rappelle que, tous les dix à quinze ans, comme un éternel recommencement, art et mode se rencontrent à nouveau autour d'une table prolifique... mais rarement féminine. " Il y a très peu de femmes artistes, et encore moins qui sont reconnues. La possibilité de les retrouver dans l'inspiration des créateurs se fait donc encore plus maigre ", regrette-t-elle. La Parisienne admet toutefois qu'aujourd'hui, le contexte politique est plus favorable. " Il y a maintenant deux ans, débutait la campagne présidentielle américaine, avec Hillary Clinton. Enfin, on osait envisager qu'une femme puisse être élue à la tête de l'une des plus grandes puissances au monde. Cela a donné un élan certain. " Pour Sophie Lauwers, de Bozar, la démultiplication de ces hommages est en réalité un héritage de l'avant-garde féministe des années 70. Un moment-clé de l'histoire de l'art, car pour la première fois, les femmes ne sont alors plus seulement l'aboutissement des projections masculines. " A cette époque, les femmes vont vouloir devenir actrices de l'art et vont redéfinir le langage de ce milieu ", précise la directrice. Pourtant longtemps passée sous silence, cette période resurgirait aujourd'hui avec force. En se réappropriant les réalisations de ces filles visionnaires, les griffes ne se font pas uniquement témoins de leur talent, elles leur restituent aussi un statut d'artiste bien trop souvent bafoué." La société a besoin de beaucoup de temps pour opérer certains changements. Il nous aura fallu une à deux générations, mais là, nous sommes en plein dedans ", ajoute Sophie Lauwers. Le hashtag #metoo, les dénonciations d'abus sexuels au sein de Hollywood, le haro contre le harcèlement de rue, tout fait écho aux combats que d'autres ont déjà menés. Pour Sophie Lauwers, cela ressemble à une nouvelle révolution sexuelle. Et la mode suit. Forcément. Isabelle Baillot, professeure de design textile à la Haute Ecole Francisco Ferrer, à Bruxelles, observe d'ailleurs également un intérêt grandissant pour ces conceptrices engagées auprès de certaines de ses étudiantes. " Notre école se situe dans le quartier Anneessens, que je ne qualifierais pas de difficile, mais pas de facile non plus. Le regard des hommes pose question à nos élèves. Certaines commencent à faire des recherches sur le mouvement féministe et à baser leur travail sur celles qui l'ont porté. " Si le phénomène s'inscrit donc dans notre temps, un regard dans le rétroviseur permet cependant de constater que les collaborations entre femmes artistes et stylistes, bien que marginales, ne sont pas neuves. En 2012, Yayoi Kusama décorait ainsi de gros points les vêtements et accessoires de la ligne Dots Infinity de Louis Vuitton, imaginant des pièces collector en parallèle de l'inauguration de son expo au Whitney Museum, à Manhattan. Pamela Golbin insiste d'ailleurs sur l'influence de ce genre de rétrospectives sur les stylistes. " Les expositions dans les musées sont des viviers d'inspiration. Qu'il s'agisse dernièrement de Marcel Duchamp, Cézanne ou de Louise Bourgeois, il y a sans doute des choses qui vont en sortir prochainement ", anticipe-t-elle. Preuve également, alors que Dior présentait sa collection été 18, en septembre dernier, une expo sur Niki de Saint Phalle se tenait à Paris... Et hasard du calendrier, chez nous, le BAM, à Mons, mettra l'icône à l'honneur, en septembre prochain. Dans un même registre, plus de soixante ans après sa mort, Frida Kahlo laisse toujours son empreinte dans les tendances actuelles. Icône nationale au Mexique, symbole révolutionnaire, héroïne féministe et mère abortive, elle est depuis presque vingt ans celle qui chuchote à l'oreille des créateurs. En 1998, Jean Paul Gaultier fut le premier à se nourrir de l'héritage de l'égérie au monosourcil à travers une collection printemps-été magistrale. Et dans un amour aveuglé pour la Mexicaine, il entraîna John Galliano, Dolce & Gabbana, Christian Lacroix, Alexander McQueen, Kenzo et bien d'autres. Dès la mi-juin 2018, le vestiaire engagé de cette grande dame sera d'ailleurs au centre d'une expo au Victoria & Albert Museum à Londres, une collection unique qui n'a encore jamais été montrée hors du Mexique. " Alors qu'elle a vécu son existence dans l'ombre de son mari, le peintre Diego Rivera, Frida l'a quasiment englouti dans sa glorification post-mortem ", explique Anne Judong, responsable du festival Mexico à Bozar et de l'expo sur Frida Kahlo vue chez nous en 2010. C'est qu'au-delà de l'oeuvre, le personnage fascine tout autant. Couronnes de fleurs, cheveux tressés de rubans colorés, maxijupes, bijoux imposants et robes traditionnelles mexicaines, Frida se définit tout d'abord par son look. La dame n'est d'ailleurs pas la seule artiste à s'être affirmée à travers son style. Dans les années 60-70, Sophie Lauwers rappelle que la tenue vestimentaire était un élément sur lequel les femmes pouvaient jouer pour se démarquer et être vues. Niki de Saint Phalle, elle aussi, inspirait à l'époque son grand ami Marc Bohan, l'un des prédécesseurs de Maria Grazia Chiuri chez Dior. Ce dernier, qui dessinait des modèles spécialement pour elle, a contribué de manière non négligeable à l'allure de la sculptrice. Enfin, dernièrement, une grande expo organisée au MoMa célébrait l'oeuvre de Louise Bourgeois et mettait en avant son amour des vêtements pour " s'autofaçonner ". Ses tenues et son style ont d'ailleurs énormément nourri Simone Rocha, qui cite la plasticienne comme étant une source d'inspiration intarissable pour ses collections. Comme l'explique avec justesse Annemie Verbeke, ce qui intrigue le créateur, au-delà de l'oeuvre, c'est également l'apparence d'ordre presque mystique de ces conceptrices. Dans sa pratique de l'art, Bourgeois avec l'habitude de dire : " I do, I undo, I redo " (je fais, je défais, je refais). Une déclaration qui n'est pas sans rappeler la pratique continuelle des plus grands maîtres des aiguilles. Eloïse Pirard