Et soudain, il y eut comme un petit tremblement dans l'air, couleur désenchantée. La Fashion Week battait pourtant son plein, c'était le 3 mars dernier, mais voilà que le label Vetements annonçait sans façons que " Paris tue la créativité ", que son atmosphère " bling-bling " a un effet " destructeur " et qu'il est grand temps d'aller voir ailleurs, à Zurich, pourquoi pas ? Ainsi l'une des marques les plus " hype " du moment se riait de la vénérable capitale de la mode. Fondé en 2013, ce collectif très vite sorti du nous et de l'anonymat, désormais incarné essentiellement par Demna Gvasalia, par ailleurs directeur artistique de la maison Balenciaga, disait ainsi tout son mépris, seul un déménagement en Suisse pouvait le préserver de la " forfanterie des stars de la mode " et du " glamour à vocation superficielle ". En sous-texte, on comprendra que les raisons fiscales ne sont pas étrangères à cette installation dans la cité alémanique où les échanges verbaux se font de préférence en Züritüütsch. Mais pas seulement, dit-on chez Vetements, " sinon nous aurions choisi Zoug ", lire Trou-en-Cambrousse. A cette annonce avec effet de manche s'ajouta ensuite un chiffre qui ne pouvait mentir : 92,232 millions contre 141 millions, Paris derrière New York, la Ville lumière a perdu sa première place dans la course au nombre de posts sur Instagram liés aux défilés, le réseau social ayant mesuré l'impact des quatre Fashion Weeks qui occupent le haut du pavé dans le calendrier. Elle en a pourtant vu d'autres. Et l'histoire est là pour lui donner raison, elle a toujours été dans le vent. " Cela date de Marie-Antoinette, défriche Serge Carreira, maître de conférences à Sciences-Po, spécialiste du luxe et de la mode. Elle dictait alors le goût. Dès le xviiie siècle, les marchands de mode parisiens étaient suivis dans le monde entier, à travers les gravures notamment. " Et si c'est à Paris que naît la haute couture, en 1868, grâce au Britannique Charles Frederick Worth, c'est parce qu'il y a fondé sa maison rue de la Paix (lire par ailleurs), après avoir travaillé comme vendeur chez Gagelin, célèbre " magasin de nouveautés ". " Il a ainsi pu bénéficier de cet héritage, de cette tradition : c'est parce qu'il y avait des tailleurs, des marchands de tissus, de dentelles, de colifichets, que cela a pu apparaître. Le système existait déjà mais il l'a effectivement révolutionné en créant la figure du couturier. "
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Et soudain, il y eut comme un petit tremblement dans l'air, couleur désenchantée. La Fashion Week battait pourtant son plein, c'était le 3 mars dernier, mais voilà que le label Vetements annonçait sans façons que " Paris tue la créativité ", que son atmosphère " bling-bling " a un effet " destructeur " et qu'il est grand temps d'aller voir ailleurs, à Zurich, pourquoi pas ? Ainsi l'une des marques les plus " hype " du moment se riait de la vénérable capitale de la mode. Fondé en 2013, ce collectif très vite sorti du nous et de l'anonymat, désormais incarné essentiellement par Demna Gvasalia, par ailleurs directeur artistique de la maison Balenciaga, disait ainsi tout son mépris, seul un déménagement en Suisse pouvait le préserver de la " forfanterie des stars de la mode " et du " glamour à vocation superficielle ". En sous-texte, on comprendra que les raisons fiscales ne sont pas étrangères à cette installation dans la cité alémanique où les échanges verbaux se font de préférence en Züritüütsch. Mais pas seulement, dit-on chez Vetements, " sinon nous aurions choisi Zoug ", lire Trou-en-Cambrousse. A cette annonce avec effet de manche s'ajouta ensuite un chiffre qui ne pouvait mentir : 92,232 millions contre 141 millions, Paris derrière New York, la Ville lumière a perdu sa première place dans la course au nombre de posts sur Instagram liés aux défilés, le réseau social ayant mesuré l'impact des quatre Fashion Weeks qui occupent le haut du pavé dans le calendrier. Elle en a pourtant vu d'autres. Et l'histoire est là pour lui donner raison, elle a toujours été dans le vent. " Cela date de Marie-Antoinette, défriche Serge Carreira, maître de conférences à Sciences-Po, spécialiste du luxe et de la mode. Elle dictait alors le goût. Dès le xviiie siècle, les marchands de mode parisiens étaient suivis dans le monde entier, à travers les gravures notamment. " Et si c'est à Paris que naît la haute couture, en 1868, grâce au Britannique Charles Frederick Worth, c'est parce qu'il y a fondé sa maison rue de la Paix (lire par ailleurs), après avoir travaillé comme vendeur chez Gagelin, célèbre " magasin de nouveautés ". " Il a ainsi pu bénéficier de cet héritage, de cette tradition : c'est parce qu'il y avait des tailleurs, des marchands de tissus, de dentelles, de colifichets, que cela a pu apparaître. Le système existait déjà mais il l'a effectivement révolutionné en créant la figure du couturier. " On ne se décrète pas capitale de mode du jour au lendemain, il faut répondre à des critères objectifs, sur lesquels tous les acteurs de cette industrie qui pèse lourd s'entendent. Pour les définir, qui mieux que Pascal Morand, Président exécutif de la Fédération Française de la Couture, du Prêt-à-Porter des Couturiers et des Créateurs de Mode, laquelle changera de nom en juillet 2017 et adoptera celui-ci, plus court : Fédération de la Haute Couture et de la Mode, notez que l'adjectif géographique a disparu, ellipse qui en dit long, la haute couture étant une spécificité nationale et une appellation juridiquement protégée. " Une capitale de mode, c'est une cité où existe un certain nombre d'événements, à commencer par une Fashion Week, c'est une condition sine qua non, insiste notre expert. Mais on peut décréter que l'on en organise une et ce n'est pas pour autant qu'il y a un climat, une dynamique autour d'elle. Aujourd'hui, chaque ville veut être " de mode ", parce que c'est un attribut de la modernité, mais il faut cependant, pour être une capitale, qu'il y ait une masse critique de manifestations qui comptent à la fois pour les marques, les créateurs et les médias, et qui ont un impact dans le monde. Cela suppose d'avoir un ou plusieurs axes de positionnements de facto stratégiques, même si cela ne relève pas d'une stratégie volontariste : un axe de créativité concilié à la culture et un axe économique en fonction de l'importance de la Fashion Week et de ce qui gravite autour, des showrooms, des salons qui peuvent y être liés directement ou indirectement, et qui initient un nombre considérable de transactions. " Très légitimement, Paname peut donc prétendre au titre, d'autant qu'elle jouit d'un écosystème (presque) parfait, attractif, avec un hinterland, des pôles de production, des ateliers, des artisans, des filières textiles, des créateurs, des écoles dédiées à la discipline et un ancrage historique avec lequel il est difficile de rivaliser. Une métropole, comme " une capitale globale ", résume le président exécutif. " Où le savoir-faire dans sa dimension traditionnelle et contemporaine et où la créativité jouent un rôle essentiel, avec une grande articulation entre les deux, doublée d'une grande dimension internationale d'attirance. " Car pour accéder au rang de capitale, il faut aussi briller sur la scène mondiale, avec fort pouvoir d'attraction. Or, la métropole agit comme un aimant, ses atours font encore et toujours fantasmer. Pourquoi croyez-vous qu'Hermès ou Vogue version hexagonale conservent dans leur nom et leur logo un " Paris " décidément aspirationnel ? De toutes les villes qui se targuent d'être fashion, elle est de loin la plus internationale. Que le Libanais Elie Saab, la Chinoise Guo Pei, la Néerlandaise Iris van Herpen ou la Russe Ulyana Sergeenko viennent y montrer leurs collections dans le calendrier officiel de la haute couture prouve son pouvoir de séduction et la légitimité qu'elle confère - un couturier se doit d'être à Paris et y défiler pour exister. Toutes choses qui déteignent par capillarité sur le prêt-à-porter, " même si cela dépend des époques et des moments bien évidemment, précise Serge Carreira. Mais la grande particularité, qui reste vraie, c'est que toutes les autres capitales de mode, et il y en a, sont toujours nationales. New York, c'est la mode américaine, Londres, la mode britannique, Milan, la mode italienne, seule Paris demeure cosmopolite : on y trouve des Belges, des Japonais, toutes les nationalités, il ne s'agit pas de l'expression d'une mode française et c'est assez singulier. Paris a cette vocation d'être une scène qui accueille les talents du monde entier. " La preuve par les chiffres : sa Fashion Week présente 50 % de collections prêt-à-porter qui ne sont pas françaises contre 13 % à Milan, 9 % à New York et 5 % à Londres. Et quand on se met à vérifier la carte d'identité et le lieu de naissance des directeurs artistiques des maisons labellisées bleu blanc rouge, on appréhende aisément ces origines diverses revendiquées : Anthony Vaccarello (Bruxelles, 1982) chez Saint Laurent, Alessandro Dell'Acqua (Naples, 1962) chez Rochas, Maria Grazia Chiuri (Rome, 1964) chez Christian Dior, Clare Waight Keller (Birmingham, 1970) chez Givenchy... Mais d'où vient donc cette fascination exercée avec un naturel confondant ? " Elle est liée à une histoire qui remonte au-delà de la sphère qui nous occupe, souligne Pascal Morand. On dit souvent, et à juste titre, que la mode parisienne est la continuation de l'Ecole de Paris, en peinture, un lieu où vibrent les artistes. " Ce n'est pas anodin si c'est là et seulement là que les créateurs issus de tous les horizons se sentent pousser des ailes. Sans Paname, pas d'école japonaise ni d'école belge, qui dès les années 80 se réapproprièrent la grande tradition parisienne de la coupe, pour mieux la déconstruire. " Yohji Yamamoto ou Rey Kawakubo n'auraient pas pu le faire s'ils avaient été à New York où elle n'existait pas, rappelle Serge Carreira. Ils n'auraient pu l'absorber pour la déformer et créer autre chose. Et c'est cela qui est intéressant : Paris est aussi la porte à l'innovation. " A l'heure de la globalisation, les maisons ont dû se réinventer, voire s'inventer tout court afin de ne pas dépasser leur date de péremption - en 1997, le malletier Louis Vuitton créait ainsi de toutes pièces un département mode, avec Marc Jacobs en bon génie d'un vestiaire qui marqua l'époque et le début de l'émergence des grandes griffes internationales enracinées dans la capitale française. " Ces maisons ont permis comme rarement une exposition de la mode et de Paris, qui sont toujours désirables. Dire qu'on fait de la mode sans considérer Chanel, Dior, Céline, c'est un peu difficile ! ", commente le maître de conférences. L'enjeu désormais est de préserver un certain élan, une belle émulation et l'accomplissement d'une nouvelle génération prometteuse. A suivre attentivement : Jacquemus, Vanessa Seward, Koché, Atlein ou Vetements, malgré le déménagement des studios. Paris sera toujours l'endroit où défiler... Et plus car affinités revendiquées : la maison Chanel clame son attachement et lui dédie sa collection Métiers d'art 16-17. Le Ritz grandeur nature a servi de décor au show, en décembre dernier. Ce palace mythique, " l'endroit cosmopolite par excellence ", Karl Lagerfeld l'a fait vibrer à coups d'apparitions de Lily-Rose Depp, Cara Delevingne, Sistine Stallone, Georgia May Jagger ou Pharrell Williams, avec atmosphère Café Society, voilettes, couronnes de roses - oubliés les camélias chers à Mademoiselle -, richelieus, jour, soir et tailleur légendaire. Paris est décidément une fête.