Il y a de la fête dans l'air, suggérait Miuccia Prada après la diffusion vidéo de sa seconde collection femme en collaboration avec Raf Simons.
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Il y a de la fête dans l'air, suggérait Miuccia Prada après la diffusion vidéo de sa seconde collection femme en collaboration avec Raf Simons. Le défilé Prada était l'un des plus forts de ces dernières Fashion Week. La collection était contemporaine, l'explosion de couleurs était mémorable, le décor - plein de peluche et de marbre - un vrai régal pour les yeux. Sans parler de la bande son parfaite, créée tout spécialement pour l'occasion par Plastikman. À la fin de la vidéo, on pouvait observer quelques mannequins danser sous la lumière de stroboscopes, comme dans une boîte de nuit. Ils portaient des manteaux en fausse fourrure. Il y avait des paillettes. C'était les "années folles" que l'on nous promet depuis si longtemps, et elles étaient tout aussi hédonistes qu'il y a cent ans.Après le défilé homme, en janvier, Prada avait déclaré que le moment n'était pas propice à l'exubérance et que toute "renaissance créative" était encore loin d'arriver. Aujourd'hui, elle semble avoir changé d'avis. Ces derniers mois, la lumière au bout du tunnel s'est intensifiée. "Quelque chose grandit, très lentement, petit àpetit. La saison dernière, j'étais encore quelque peu hésitante, mais àprésent je ressens une certaine excitation, un optimisme croissant", raconte-t-elle. Et Raf Simons d'ajouter : "Ce qui grandit, c'est le désir de mouvement, d'action et de nouvelle énergie. Je pense que tout le monde le ressent. Nous espérons tous que cette année marquera la fin de la misère. Dans le pire des cas, à la fin de l'année, quand cette collection sera en magasins."Comme la saison dernière, les avantages et les inconvénients des défilés numériques n'ont cessé d'être débattus ces dernières semaines. En bref : les vrais défilés sont plus efficaces. Le défilé est un média en soi. Une version filmée se voit très appauvrie. Il y a moins d'urgence, surtout si vous maintenez la touche d'avance rapide enfoncée (et la tentation est grande). Une collection filmée est rarement assez obsédante pour rivaliser avec, par exemple, Bridgerton.En tant que spectateur, vous devez être vraiment obsédé par la mode pour regarder des vidéos de défilé toute la journée pendant vingt jours. Vous êtes vite saturé car tout s'enchaîne. Non, pas encore une chorégraphie martyrisée de 8 ou 14 ou 22 minutes! "La question c'est comment transposer le sentiment d'un défilé, en ligne ? Un défilé sur le catwalk, c'est une sorte de balade, un groupe de filles en ligne. Une vidéo c'est plus compliqué. Vous devez prendre en considération de nombreux éléments", déclara Miuccia Prada. Personne ne tient compte du fait que ces vidéos sont la plupart du temps regardées à travers l'écran d'un Iphone. Parfois, dans le métro, sans son. Les marques de luxe, en particulier, semblent partir du principe que leur contenu ne sera diffuséque sur des écrans de télévision géants. J'ai regardéla fameuse performance de danse de Dries Van Noten sur la ligne 9, l'une des lignes de métro les plus fréquentées de Paris. J'ai pu constater que le spectacle devait être un moment émouvant, plein de symbolisme et de beaux vêtements. Mais en format de poche, dans le chaos souterrain de la station de métro Miromesnil, il ne restait pas grand chose de ces belles intentions.Cette année, la danse faisait partie intégrante de la mode. C'est logique. Sur un corps en mouvement, un vêtement est peut-être le plus beau. De plus, ça dit quelque chose sur nos esprits. Nous désirons tous 'danser'-- ou aller à la salle de sport, un concert, un café. Agnès b a diffusé un diaporama d'une minute et demi, et c'était suffisant. Chez Paco Rabanne, le créateur Julien Dossena a laissé sauter au ralenti des filles riant aux éclats dans de gracieuses robes de princesses, sur un trampoline durant 2 minutes 56. En arrière-plan résonnait la chanson 'Slave To Love'de Bryan Ferry. Selon moi, c'était l'un des plus beaux moments de la Fashion Week. Par ailleurs, on pouvait bien observer les vêtements, même depuis un Iphone. Hermès a optépour un autre extrême avec deux performances de danse --une à New York (avec la chorégraphe Madeline Hollander), l'autre à Shanghai (avec la chorégraphe Gu Jiani). Et entre les deux, un spectacle Paris. C'était parti pour 25 minutes et 18 secondes de divertissement, sans compter le documentaire supplémentaire du célèbre réalisateur Sébastien Lifshitz. En théorie, il n'y avait rien à redire : tout était parfaitement réalisé. Toutefois, je ne me suis vraiment fait une idée de la collection que lorsque je suis allé voir les vêtements dans le showroom Hermès (le mot "sublime" a été inventé spécialement pour l'occasion).La saison dernière à Paris, une douzaine de ('vrais') défilés traditionnels avait été organisés. Cette fois-ci, c'était douze fois moins. Un seul évènement a accueilli des spectateurs. L'année dernière, Coperni avait investi le toit de la tour Montparnasse pour son défilé. Cette année, les créateurs Sébastien Meyer et Arnaud Vaillant ont organisé un défilé drive-in pour trente-cinq voitures et environ septante spectateurs dans un stade couvert. Du champagne était servi et les mannequins Adut et Mica slalomaient entre les DS. Mis à part cela, il n'y avait aucune grande différence avec un embouteillage dans le futur tunnel Annie Cordy à Bruxelles. Même Givenchy a choisi un palais des sports sombre et vide pour le premier défiléde Matthew Williams (il a débutél'année dernière avec un lookbook). Les mannequins marchaient dans l'eau, munis de grosses chaussures d'inspiration Alexander McQueen dans un noir pur et dur, gothique et élégant. Un des modèles portait une sorte de soutien-gorge dont il ne restait que la structure. Montrer ses seins est un signe de force, disait Matthew Williams. Mais ces mots, sortant de la bouche d'un créateur masculin, la journée internationale des droits de la femme, sonnaient faux. Les modèles masculins étaient emmitouflés dans d'épaisses vestes en duvet. Dior a également défilédans le noir, dans le château féerique de Versailles, notamment dans la célèbre galerie des glaces, alliant danse et chorégraphie classique. Le défilé, intitulé "Disturbing Beauty", s'est terminé avec le mannequin Sofia Steinberg, l'air furieux, dans une robe en tulle en forme de coeur.Dior a participéau financement de plusieurs projets de rénovation de Versailles. Quand àLouis Vuitton, la marque possède un accord de longue durée avec le Louvre. Cette fois-ci, Nicolas Ghesquière de la maison Vuitton a sélectionnéune salle exposant des statues grecques et romaines pour une collection sous le signe de la mythologie. Le créateur a utilisé des imprimés de l'atelier Piero Fornasetti, fondé en 1940, tandis que la musique "Around The World" de Daft Punk résonnait dans le musée. Au lieu d'assister àun final, nous avons pu observer un mannequin venir se placer devant la Victoire de Samothrace, tournant le dos au public, cette déesse grecque de la victoire. "Nous vaincrons".Certains des spectacles les plus fascinants ont été présentés par des marques et des créateurs qui sont descendus dans la rue. Un bon exemple est Chanel, qui est sorti du halle de verre du Grand Palais, après des années. La vidéo, par Ines & Vinoodh, débutait et se terminait dans les rues de Saint-Germain-des-Prés. Les filles riaient, et semblaient encore mal à l'aise par moments, mais l'air frais leur faisait du bien. Le défilé est même passé par Castel, le club de nuit, quelque peu claustrophobique de la rue Princesse, légendaire depuis les années 60. Quel contraste avec la grandiloquence architecturale du Grand Palais. Le résultat ? Un regard totalement neuf sur la Maison Chanel. Cette année, l'attention était tournée vers trois débutantes. Chez Chloé, Gabriela Hearst a filméses filles dans les rues de Saint-Germain-des-Prés by night, tout comme Chanel. Le premier mannequin sortait du Café Lipp, un des cafés historiques du quartier. C'est également à cet endroit que la fondatrice de Chloé, Gaby Aghion, invitait ses clients dans les années 50 à venir voir ses nouvelles collections. De cette manière, la créatrice a fait un lien direct avec l'histoire. Tout pile le jour du centième anniversaire de Gaby Aghion, c'était bien joué. Gabriela Hearst, qui possède son propre label a New York, apporte une vision durable à Chloé: pas de polyester ni viscose, mais bien du denim et du cachemire recyclés, ainsi qu'un sac à main tiré tout droit des archives, fabriquéàpartir de restes. La pièce la plus intéressante de la collection : le 'puffcho', la combinaison d'un poncho --Gabriela Hearst vient d'Uruguay --et d'une doudoune. À Milan, Kim Jones a dévoilé une première collection de prêt-à-porter pour Fendi, suite à ses débuts lors de la Semaine de la Couture. Celle-ci était lourde et démodée, avec plus de fourrure que nécessaire qui sera vite mise de côté. Une mode ringarde qui n'a vraiment pas sa place en 2021. Depuis peu, c'est le belge Nicolas Di Felice qui est à la tête du petit label Courrèges La maison, qui a connu son heure de gloire dans les années 60 avec ses vinyles futuristes, est en redressement depuis une dizaine d'années. C'est la troisième tentative de faire revivre la marque.Le défilé était assez spectaculaire. Les mannequins marchaient autour d'un cube blanc minimaliste, positionné quelque part non loin du Périphérique. À la fin, le catwalk fut filmé d'en haut, par un drone qui montait de plus en plus haut. De cette manière on a fini par voir le cube blanc in situ, un carré blanc fixe dans le chaos urbain. À première vue, Nicolas Di Felice semble être moins progressiste que sa prédécesseur Yolanda Zobel. Toutefois, il est plus en accord avec l'héritage moderniste des années 60 de Courrèges. Point négatif : les modèles étaient particulièrement minces. Peut-être que cela ressortait très fort dans le décor blanc, ou peut-être que le contraste avec d'autres défilés beaucoup plus inclusifs était trop grand.Si même Versace présente des mannequins de taille moyenne, c'est certainement le signe que le monde a fait un pas en avant.Nicolas Di Felice a défilé à Paris tandis que d'autres créateurs belges sont restés au pays. Nous avons effectivement eu une petite Fashion Week d'Anvers : Dries Van Noten et ses danseurs et danseuses au centre artistique deSingel, Christian Wijnants dans les salles vides du Musée des Beaux-Arts. Quand au petit label durable Van M, il a proposéune collection inspirée de Sao Paulo, filmée dans le quartier du MAS. Van Noten a appelésa collection "een oproep tot Passie" (littéralement, un appel à la Passion), avec un P majuscule. Il a jouéavec les contrastes (les invitations au défilé font référence à l'exubérance de Pedro Almodovar et à la grâce retenue de Pina Bausch) et est revenu à ses racines, réinterprétant une longue robe blanche qu'il avait créée en 1981.Véronique Leroy, qui semblait disparaitre du tableau ces dernières saisons, s'est ànouveau fait entendre. Mardi, Ann Demeulemeester est également réapparue. La marque belge est désormais aux mains d'Italiens. La conception se fait à présent par une équipe anonyme, apparemment avec la bénédiction d'Ann Demeulemeester en personne. Bonne nouvelle ? Apparemment oui : ce film, réalisépar Willy Vandeperre et Olivier Rizzo, était en tout cas bien plus convaincant que les récents défilés de la marque.D'autres belges : Oriane Leclercq et Lucas Sponchiado collaboreront l'hiver prochain avec la marque française Kitsuné . Une belle collection, inspirée de la vie nocturne au changement de siècle. Pour finir, Ester Manas a invité seize femmes à parler de sororité. Pas des mannequins, mais seize femmes très différentes et authentiques, dont Anne-Françoise Moyson, notre rédactrice mode. "C'est l'histoire de nos soeurs, de nos muses, de notre famille", ajoutent les créateurs.Ce qui est sûr et certain, c'est que la mode a un but. Tout ne doit pas nécessairement être réaliste, mais il est bon de voir quelque chose qui semble réel, de ressentir quelque chose. En fin de compte, en tant que spectateur, vous désirez être diverti ou touché.Comme les femmes d'Ester Manas, ou les personnes que vous avez vues faire des choses très ordinaires et quotidiennes dans les tableaux de Marine Serre.Lamine Kouyaté, de Xüly.BET, a parlé des enfants de la banlieue parisienne d'Ivry-sur-Seine, où est situé son bureau. Mais aussi de sa mère, et des bonbons dans les boîtes Quality Street qu'il adorait lorsqu'il était enfant.Vivienne Westwood se trouvait dans les rayons de son magasin de Mayfair, et chantait une version bancale de "The White Cliffs Of Dover" --une chanson datant de 1941, l'année de sa naissance. "Il y aura de la joie et des rires / Et la paix pour toujours / Demain, quand le monde sera libre" Avec cette chanson, Vivienne Westwood provoque exactement le même sentiment que Miuccia Prada et Raf Simons àMilan. Cette saison a tourné autour de l'espoir et de la perspective de temps meilleurs. Sans oublier Chicken Turtle. La semaine dernière, Ivo Barraza, le créateur du label provenant du Salvador, est soudainement apparu dans mes DM. Il me demandait s'il pouvait venir faire son défilé chez moi, ou alors où je voulais. Je n'avais jamais entendu parler de Chicken Turtle. Je n'étais pas sûr de vouloir être entouré de quinze personnes que je ne connaissais en temps de covid. Nous avons fini par nous donner rendez-vous sur l'esplanade du Trocadéro, où le créateur attendait avec une douzaine de mannequins amateurs et une petite équipe, tous masqués. J'ai fait office de premier rang, tout seul. Il faisait un froid glacial, mais le soleil brillait. L'emplacement, juste en face de la Tour Eiffel, était gratuit, mais en même temps inestimable. La collection, "Chicken Turtle In The Purple Moon", n'est peut-être pas un grand chef-d'oeuvre, mais pour un début, c'est tout à fait honorable. Il y avait "de la joie et des rires" et cela faisait chaud au coeur. "Tout le monde m'a pris pour un fou, mais je suis très content de l'avoir fait", déclara Ivo Barraza après son huitième défilé de la journée. Après quoi, lui et sa bande se sont dirigés vers la cour du magazine de mode WWD, pour le défilé numéro neuf.