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Sac en cuir végétal, robe en bouteilles de plastique recyclées, mais aussi chapeau orné d'un oiseau empaillé ou vêtements d'un grand observateur de la nature comme Christian Dior... A travers 300 pièces d'exception, l'exposition Fashioned from Nature du Victoria and Albert Museum de Londres fait dialoguer les designers du présent et du passé avec leur environnement . " La mode a toujours puisé une part de son inspiration dans la nature et mis en avant sa beauté, sa diversité, sa force. Mais dans le même temps, son impact sur la planète ne fait que s'accroître, explique la conservatrice Edwina Ehrman. La mode est totalement dépendante de la nature pour ses matières premières, l'énergie, l'eau. Il nous semblait que c'était le bon moment pour souligner le paradoxe de cette relation. " Attentif à l'innovation, le V&A tourne également son regard sur les matériaux du futur . " Notre période est très intéressante, on voit de plus en plus de grandes maisons s'intéresser à des matériaux différents, notamment des alternatives au cuir. Il est dans l'esprit du musée de présenter ce genre de découvertes au public. " L'historienne pointe néanmoins la nécessité des mises en perspective : " Les créateurs cherchent des alternatives au cuir animal plutôt que de refuser totalement de porter ce genre de matière. Ils veulent retrouver le toucher, le tomber, etc. Ils n'ont donc pas d'autre choix que de regarder vers le passé pour ensuite créer autre chose. " En faisant cohabiter les époques, l'événement britannique met par ailleurs en avant l'antériorité de certains combats. " Il ne faut pas croire que la lutte pour le bien-être animal est nouvelle, nos ancêtres se souciaient déjà de la question, assure l'experte. On montre qu'il y avait déjà des courants végétariens à la fin du xixe siècle. Certains journalistes interrogeaient l'utilisation de produits d'origine animale et l'on trouvait des mouvements organisés. C'est d'autant plus intéressant qu'ils étaient souvent constitués de femmes. La cause animale semble être un champ politique dans lequel il était acceptable pour des femmes de s'investir à l'époque. " Cette expo qui entend " ne pas donner de leçon ou dire ce qui est bien ou mal " est le point de départ d'une large réflexion menée par le musée, qui ambitionne de créer une vaste collection liée à la mode responsable et durable. Sa conservatrice nous livre ici ses commentaires sur quelques-unes des pièces exposées les plus remarquables, véganes... ou justement pas, pour mieux raconter le chemin parcouru. " Emma Watson est une actrice investie dans la mode durable et promeut des marques véganes. Elle fait vraiment figure d'exemple dans notre société, elle est suivie par beaucoup de jeunes. Nous présentons la robe de Calvin Klein coupée dans un tissu conçu en bouteilles de plastique recyclées qu'elle portait pour le gala du Metropolitan Museum, en 2016. Nous sommes aussi ravis qu'elle signe la préface du catalogue de l'exposition. Elle y parle avec le coeur et explique qu'elle fait parfois des erreurs. Pour les tapis rouges, elle fait le maximum pour trouver des pièces de créateurs qui prouvent qu'il est possible d'allier glamour et démarche responsable. C'est important d'avoir ce genre de références si l'on veut que les consommateurs changent la manière dont ils voient le secteur. " " Comme ces boucles d'oreilles sont choquantes aujourd'hui ! Elles sont constituées de têtes d'oiseaux, des guit-guits. Au xixe siècle, il était à la mode de porter des accessoires conçus avec de vrais volatiles. On en retrouve même des entiers sur certaines créations, notamment un chapeau que nous présentons dans notre exposition. Comment est née cette mode ? Je ne peux pas le prouver, mais je pense qu'elle a été lancée par l'impératrice Eugénie. Elle était réputée pour être une icône fashion et, en 1859, un journal a mentionné qu'elle avait été vue portant un couvre-chef rempli de colibris posés sur une branche de lilas. Les plumes aux couleurs changeantes devaient attirer le regard comme de petits bijoux, surtout à la lumière vacillante des bougies et éclairages au gaz de l'époque. " " Il s'agit d'une robe de cour du xviiie siècle dont les matières premières précieuses viennent de tous les coins du monde connus à cette époque. Il y a de l'hermine de Russie ou d'Amérique du Nord, de la soie d'Italie, d'Espagne... Déjà à ce moment-là, des motifs induisaient une certaine obsolescence et on pouvait voir très facilement si votre robe datait de l'année dernière. Cette pièce témoigne de la gourmandise ancestrale de la mode pour les matières premières. Très vite, des alternatives à la soie vont néanmoins être recherchées. Principalement pour des raisons d'économies, mais aussi parce que les vers à soie meurent de maladies. On va se tourner vers des produits qui ne proviennent pas d'animaux, comme la fibre de verre. " La mode végane incite à s'intéresser à la provenance des matériaux, elle est aussi parfois associée à une réflexion plus globale. La fast fashion s'efface au profit de pièces choisies avec soin dans une logique de durabilité, au-delà du véganisme... " Cette veste me plaît beaucoup, car elle est en marge de l'industrie de la mode où tout est jetable, insiste la conservatrice qui a tenu à nous présenter cette pièce fétiche qui ne s'inscrit pas directement dans la thématique " Cruelty free ". C'est de la laine bien sûr, mais pas n'importe laquelle, poursuit-elle. C'est une veste Harris Tweed, donc tissée sur place, avec la laine des moutons locaux, sur les île Hébrides extérieures, en Ecosse. Cette veste a été portée durant plus de quinze ans par le même homme. En la regardant, on peut voir que c'est le genre de vêtement dans lequel on se glisse quand on veut quelque chose de réconfortant, de familier. Elle invite à se poser de vraies questions sur ce que l'on porte. Le plus important pour un vêtement n'est plus seulement de quoi il a l'air, ce qu'il nous fait ressentir compte également. " " Nous vivons une période de grandes innovations. De nombreuses alternatives au cuir sont en train d'être créées. Cette tenue est faite en Vegea, un cuir naturel fabriqué avec les déchets de l'industrie de la vigne : la peau du raisin, ses pépins, des branches... Cette matière a été imaginée en Italie, qui est une grande terre viticole, mais aussi de design. La première collection en Vegea, montrée ici, a été dessinée par Tiziano Guardini, en octobre dernier. On trouve aussi désormais des vêtements fabriqués à partir de fibres d'ananas, mais aussi avec des déchets d'oranges. La mode et les scientifiques ont encore besoin de travailler ensemble, de mieux comprendre les besoins et contraintes des deux univers ; je ne sais pas ce qui pourra réellement être commercialisé à grande échelle. Mais c'est très intéressant. "