Charlotte Abramow
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Laquelle de vos photos symbolise le mieux l'année écoulée? Ce n'est pas une photo, mais le plan d'un clip. Celui que j'ai réalisé pour Les Passantes, de Georges Brassens. L'agence Havas avait sollicité de jeunes artistes pour faire revivre de vieilles chansons. La vidéo est sortie le 8 mars, journée des droits des femmes. On y voit Claire Laffut (NDLR: chanteuse et artiste belge) peindre des taches rouges sur l'entrejambe de pantalons blancs. Pour moi, ça symbolise bien 2018 et le raz-de-marée #MeToo qui l'a secouée après l'affaire Weinstein. Comme une chute de dominos, une prise de parole qui se répand. D'un coup, on s'est rendu compte que les discriminations, le harcèlement, les violences, ça arrivait à beaucoup de femmes. A tous types de femmes, de tous les milieux. Elles ont enfin pu s'exprimer et on avait besoin de les entendre. C'est limite devenu cool d'être féministe alors qu'avant, c'était presque perçu comme effrayant. Même quand on va chez H&M, on voit plein de tee-shirts "girl power". Le revers de la médaille est évidemment que des marques en profitent pour faire de l'argent. Si ce clip est marquant, c'est aussi parce qu'il a été censuré. YouTube l'a retiré, estimant que montrer des corps et des représentations métaphoriques de vulves pouvait être "offensant" pour les utilisateurs... On sort ce clip - une ode aux femmes - le 8 mars et il est interdit le jour même! Dingue! La censure a été levée 24 heures plus tard et, d'un côté, elle a aussi eu des aspects positifs, puisqu'elle a permis de mettre d'autant plus en évidence toutes les problématiques dénoncées dans la vidéo. Ce qu'on sait moins (parce que je n'ai pas communiqué là-dessus), c'est qu'il y a eu une nouvelle censure, deux ou trois mois plus tard. Trop de rageurs avaient signalé le contenu. Ces images posaient certes des questions, mais dans la bienveillance, sans être dures ni provocantes. Pourquoi ça dérange autant? Au départ, vous ne vous définissiez pas comme une artiste féministe. J'ai toujours été sensible aux droits des femmes et je n'ai jamais compris comment les inégalités entre les sexes pouvaient exister. Sans savoir que c'était ça, le féminisme. C'est mon amie maquilleuse, Ophélie Secq, qui a sept ans de plus que moi, qui m'a instruite sur ce mouvement. J'ai aussi eu une prise de conscience en arrivant à Paris. Mais, dans mon travail, ce féminisme ne se ressentait pas réellement. C'est pour ça que faire le clip des Passantes était important. J'y ai mis beaucoup de moi. Après, j'ai reçu de nombreuses propositions, mais j'ai eu beaucoup de mal à accepter de travailler sur des vidéos plus légères. Quel autre clip vous a marquée, en 2018?This is America, de Childish Gambino. Magistral! En une vidéo, il réussit à faire l'état des lieux des problèmes que rencontrent les Etats-Unis. Et quelle autre photo, qui ne soit pas de vous? La colle! J'en vois tout le temps tellement... Je suis totalement dépendante d'Instagram. Ce réseau social a une énorme importance dans la présentation de mon travail. Quand je rencontre quelqu'un, on ne me demande pas mon site Web, mais mon Insta! J'essaie tout de même de prendre mes distances par rapport à ce flux infini, continu. Ça m'a donné envie de moins shooter. Mes projets sont tous animés par une volonté, un message, je n'arrive plus à faire des images gratuitement. Ce que vous retenez de cette année Instagram?Personnellement, j'ai réalisé une série qui était bien dans le mood: Find your clitoris. Elle explore visuellement le thème du plaisir sexuel féminin, encore trop tabou aujourd'hui. J'ai également suivi un compte qui s'appelle "t'as joui". Il rassemble des témoignages de femmes sur leur vie sexuelle et sur comment les hommes, parfois, ne prennent pas en compte le plaisir de leur partenaire. Il y a aussi eu le compte "Femmes noires vs dating apps", sur lequel elles racontent les réflexions affligeantes dont elles font l'objet sur des sites de rencontres. C'est le côté positif d'Instagram, l'appli est super facile à utiliser et comme les témoignages sont anonymes, les gens n'ont pas peur de se livrer. Les images deviennent alors des textes. Dans une interview aux Inrockuptibles, vous avez expliqué que passer de la photo à la vidéo pour réaliser les clips d'Angèle (La Loi de Murphy et Je veux tes yeux) vous avait reconnectée à la musique, vous qui avez joué du piano pendant quinze ans. Quel son a rythmé votre année?Le Brol, d'Angèle. Non, je rigole! Je dirais Malamente, de Rosalía. Une artiste intéressante. Beaucoup de ses visuels me plaisent. J'apprécie aussi la manière dont elle revisite les traditions et codes espagnols. Vos portraits des habitants des îles Féroé, de votre série They love trampoline, ont été exposés galerie Fisheye, à Paris. Quelle autre exposition retenez-vous? Celle de Joan Miró au Grand Palais. J'en suis une fan inconditionnelle. Il m'inspire depuis toute petite. Mes parents étaient médecins mais ils m'emmenaient beaucoup au musée. Ils m'ont raconté qu'à 5 ans, lors d'une visite au Centre Pompidou, j'avais appelé ma mère de toute urgence. J'étais scotchée devant les trois toiles du triptyque bleu de Miró. J'aime sa représentation de la femme, du sexe, des étoiles... Tout ça dans un contexte de guerre d'Espagne, avec un langage enfantin et surréaliste. J'aurais adoré pouvoir le rencontrer et le photographier. Votre mentor a été le photographe Paolo Roversi, rencontré lorsque vous aviez 16 ans, lors d'un stage à Arles. En 2018, qui vous a inspirée?L'artiste JR, même si je le connais depuis plus qu'un an. Son art dépasse l'image. Il y a, chez lui, quelque chose de très fédérateur et humaniste. C'est inspirant. Souvent, on a tendance à se dire - moi la première - qu'accomplir quelque chose sera trop compliqué. Lui, il fonce. Il a réalisé une fresque sur les armes en Amérique qui a fait la Une du Time. Il y a aussi cette réalisation sur le mur à la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique. Ses oeuvres sont fortes et essaient toujours d'ouvrir un débat. Vous êtes Belge mais vous vivez à Paris. Quelle actualité, d'un côté ou l'autre de la frontière, retenez-vous de ces douze derniers mois?Je suis toujours un peu l'actualité belge et j'ai été impressionnée par la marche pour le climat du 2 décembre, à Bruxelles, et par cette importante mobilisation. L'écologie a marqué 2018. Je ne regarde plus une paille ou un coton-tige de la même manière! J'espère de tout coeur qu'on parviendra à changer les choses, à modifier les comportements, même si ce n'est pas facile. Et j'ai bien conscience que, pour une série de personnes qui ont du mal à boucler leurs fins de mois, le respect de l'environnement n'est pas la priorité. Ça reste une problématique de gens aisés. Mais l'écologie, c'est l'intérêt de tous. Evidemment, on s'attaque là aussi à des questions de fond, telles que le capitalisme et la difficulté à changer notre mode de vie. Tout à l'heure, j'ai bu un Coca alors que je veux bannir Monsanto... Nous sommes pleins de contradictions. Ce qui m'a aussi frappée, cette année, c'est ce gouffre toujours plus grand entre les politiques et le peuple. Avec toutes les mobilisations actuelles, le peuple veut enfin se faire entendre, même s'il est regrettable que ça se passe parfois dans la violence. Mais la surdité des politiques est effarante. Quelle a été votre principale révolte? Ça s'est passé en Irlande. Une fille de 17 ans a été violée par un homme de 27 ans. Pour le défendre, son avocate n'a pas hésité à dire "il fallait voir comme elle était habillée" et à parler de son string en dentelle comme d'une incitation. Et le mec a été acquitté! Bon, on savait déjà que l'Irlande et le droit des femmes, c'était pas top, mais je trouve ça fou! Le hashtag #ThisIsNotConsent a ensuite émergé, des femmes ont posté des photos de leurs sous-vêtements en dentelle. Cette campagne digitale, j'ai trouvé ça très fort. Et votre principale réjouissance? La marche #NousToutes du 24 novembre, à Paris, mais aussi à Bruxelles et dans d'autres villes. Beaucoup de femmes et d'hommes s'y sont mobilisés pour dire stop aux violences sexistes et sexuelles. Malheureusement, l'événement n'a pas été assez médiatisé, sans doute éclipsé par la manifestation des gilets jaunes (NDLR: qui réunissait pourtant moins de monde). Mais je retiens cette marche comme symbolique de cette prise de conscience du fait que les violences sexuelles sont un scandale contre lequel il faut s'insurger. 2018, l'année où le féminisme a commencé à toucher les hommes?J'ai l'impression, oui. Autour de moi, en tout cas, les hommes commencent à comprendre qu'il ne s'agit pas du tout d'une guerre des sexes. Le sexisme n'a pas de genre, beaucoup de femmes le sont, parfois même plus que les hommes! Le féminisme, c'est aussi s'interroger sur les injonctions faites aux hommes. Là, il reste beaucoup de tabous, encore plus tacites. Cette injonction permanente à la virilité... Pourtant, peu d'hommes se mettent en contre-pied par rapport à ça ou osent en parler. Cette parole est étouffée. Sur Instagram, j'ai découvert un compte qui s'appelle "tu bandes", sur lequel des hommes témoignent de leur vie sexuelle, des pressions liées à la performance... Ça m'a ouvert les yeux sur un monde que je ne connaissais pas. Il y a aussi ce documentaire sur Netflix, The mask you live in, qui revient sur les stéréotypes sexistes liés à la virilité. Euh... (elle réfléchit). Merde! (elle rigole et réfléchit encore). Le premier nom qui me vient, c'est celui d'Aurélien Barrau, un astrophysicien français. Il a fait plusieurs vidéos sur Brut et des conférences sur l'écologie (NDLR: ainsi qu'une tribune fort remarquée dans Le Monde, en septembre, cosignée avec l'actrice Juliette Binoche et soutenue par 200 personnalités). Son discours est fort et simple. Il rappelle la nécessité de réagir car, si on continue, la planète va tout simplement exploser. Et quelle femme? Serena Williams. Par rapport à tout ce qui a été écrit et dit sur elle. Cette polémique sur sa manière de s'habiller... (NDLR: à Roland Garros, la joueuse de tennis avait porté une combinaison- pantalon noire moulante plutôt que les traditionnelles jupes, ce qui avait entraîné un flot de commentaires choqués.) Aussi parce qu'elle s'est engagée, en octobre, dans une campagne de sensibilisation pour favoriser le dépistage du cancer du sein. Vous avez 25 ans. Plusieurs jeunes personnalités ont également émergé en 2018. Année de la jeunesse? Peut-être, oui. A chaque génération, on trouve toujours que les jeunes sont cons et bons à rien. Chez les ados, il y a sans doute ce côté "ego" engendré par les réseaux sociaux qui n'est pas super- positif. Mais chez les 20-30 ans, j'ai l'impression qu'il y a une vraie prise de conscience, un engagement peut-être plus fort que celui des générations précédentes. On est bien plus lucides par rapport à plein de problèmes aujourd'hui qu'hier. On en parlait encore récemment avec Angèle: on se disait que les trois grands défis de notre époque, c'était l'écologie, la crise migratoire et le féminisme. Internet nous donne peut-être une certaine précocité. Un voeu pour 2019? A titre personnel... dormir! Plus sérieusement, j'ai une certaine angoisse par rapport à l'écologie, mais aussi concernant la politique. L'élection du président d'extrême droite Jair Bolsonaro au Brésil, la guerre entre l'Ukraine et la Russie, Trump qui continue à faire n'importe quoi, Macron qui est détesté... J'espère qu'on ne va pas tomber sur un alignement de planètes extrémistes.