Travailler en binôme, le choix tendance

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Mener sa barque pro en solo, bientôt dépassé ? La dernière tendance serait en effet de bosser à deux. Avec un unique credo, partagé par ces duos : la quête de sens. Décryptage et rencontres.

Travailler, oui, mais pas avec n’importe qui! S’ils rejettent en masse le métro-boulot-dodo communément accepté par leurs aînés, les jeunes adultes revoient aussi l’organigramme professionnel de fond en comble. Au rayon des concessions, les 25-40 ans placent le curseur ailleurs. « Plus question d’accepter n’importe quel métier « bullshit » sous prétexte de bosser, ni de se retrouver avec des individus qui leur sont imposés, constate la sociologue Anne Burton. Aujourd’hui, beaucoup privilégient une activité professionnelle selon des critères bien précis, mais ils choisissent également leurs collègues! Pas étonnant, dans ce contexte, qu’ils soient de plus en plus nombreux à se lancer avec un ami ou à s’associer avec un proche. Cela concerne aussi les moins jeunes, désireux de sortir du schéma classique. » Et la spécialiste d’ajouter que c’est sans doute une réponse bien moins anodine qu’il y paraît à un monde du travail qui correspond peu à l’idée qu’ils s’en font. « Horaires flexibles, télétravail, coworking… ces adultes dictent une autre façon de fonctionner et remettent en cause tout un modèle préétabli, qui n’est plus en phase avec leurs valeurs et leur conception de l’existence.

Il ne faut pas oublier qu’ils ont été biberonnés à l’hyper individualisme, aux familles recomposées, au culte de la performance, de la rentabilité, mais aussi au chômage qui rôde, en toile de fond, malgré un taux de diplomation important », poursuit l’experte.Le fil rouge de leur existence? La quête de sens. « En réaction aux vies qu’ont menées ou mènent leurs parents, totalement dévoués à leur boulot ou au contraire, qui ont une carrière en dents de scie à cause d’une conjoncture difficile ou qui sont carrément jetés car trop vieux, les jeunes adultes ne sont plus prêts à foncer tête baissée dans une vie faite de sacrifices. Or, le travail en est un, c’est même peut-être le principal, pour beaucoup », explique Patrick Massin, psychologue et psychothérapeute. Bosser avec sa meilleure amie ou sa soeur serait un antidote à la morosité ambiante. « On sait qu’on va oeuvrer avec quelqu’un de confiance, que l’on apprécie et que l’on connaît, avec qui on partage des valeurs… c’est un facteur très motivant, et rassurant aussi, dans un monde professionnel désincarné et impersonnel », affirme le spécialiste.

L’humain et le sens comme critères

Exit, l’ère du chacun pour soi? Patrick Massin pointe le paradoxe d’une société ultraconnectée, où l’envie de se recentrer entre autres sur ses vrais amis est en passe de détrôner les réseaux sociaux, vides de toute âme. « Le vivre ensemble a plus que jamais sa raison d’être au quotidien, aussi bien avec le groupe qu’avec ses proches. On veut se voir, être physiquement avec l’autre, échanger. Facebook, Twitter, Instagram, beaucoup en sont revenus, même les ados sont en train de prendre une distance non négligeable avec le virtuel. Les adultes, eux, veulent remettre l’humain au coeur de tout. Travailler en duo en est une concrétisation évidente », constate le psy qui, pourtant, a longtemps vu les limites de ces binômes, dans sa pratique en cabinet.

« Bosser avec un copain ou un parent, c’est a priori la vraie mauvaise idée, malgré des prédispositions évidentes. C’est la porte ouverte à la déception et en cas de dispute, voire de trahison, tout risque de voler en éclats : l’amitié comme le boulot. Gare donc aux duos duels… A contrario, ces paires sont très fortes car elles ont une capacité à rebondir hors du commun, grâce à la connaissance que chacun a de l’autre, justement. Sur le plan psychologique, à l’heure où trouver et garder un emploi stable relève du parcours du combattant, monter un projet professionnel à deux participe à un mécanisme de réassurance. Sur le plan économique, se lancer seul s’avère de la folie pour beaucoup, à deux, on mesure les risques autrement, on partage les charges. Et passer ses journées avec quelqu’un que l’on aime et pour qui le projet a le même sens est évidemment une vraie valeur ajoutée dans la décision », nuance l’expert.

Remettre l’humain au coeur de tout.

Anne Burton, elle, voit dans ces nouveaux schémas une amorce de bouleversement du monde du travail, un début de réelle mutation dont on ne réalise pas encore à quel point il est révolutionnaire. « Ces binômes sont un véritable marqueur sociologique. D’abord, ils rappellent qu’on ne bosse pas que pour gagner sa vie. Voici encore quelques décennies, on ne pensait ni au sens ni à l’humain, ces deux mots étaient complètement absents du vocabulaire professionnel. Aujourd’hui, on est dans une introspection plus profonde, menée par des générations d’adultes marqués par des modèles privés et professionnels explosés. Divorces, licenciements collectifs, faillites, burn out… dans aucune sphère, ils n’ont de références balisées une fois pour toutes. Ils sont régis par la peur et le souhait de vivre autrement. Aujourd’hui, le travail, au même titre que la vie de couple ou de famille, doit être source de plaisir, d’épanouissement personnel, voire de bonheur. De moins en moins d’entre eux sont prêts à faire des concessions, leur niveau d’exigence, et donc de déception, est très élevé. C’est ça, le nouveau must, quitte à ce que ça devienne un diktat oppressant pour certains, donc, source de mal-être », prévient la sociologue.

L’adulescence, une transition nécessaire

Au-delà de l’envie et/ou du besoin d’avoir un travail qui fait sens, ces paires sont également le fruit de générations qui ont un autre rapport à la jeunesse. Pour Anne Burton, les 25-40 ans n’en sont pas nécessairement conscients, mais il apparaît aujourd’hui qu’ils sont nombreux à mettre en place des stratégies évidentes pour s’aménager des transitions entre la vie d’étudiant et celle d’adulte. « Le boom de la colocation et de l’habitat groupé en sont des conséquences directes. Bien sûr, il existe des raisons économiques évidentes, mais plus profondément, la tentation de garder une certaine insouciance, de ne pas abandonner complètement sa jeunesse, de vivre sans trop de contraintes, sans non plus renoncer à leurs libertés… ce sont des adulescents, des adultes avec encore une mentalité d’ado jusqu’à 40 ans, en gros. D’où le succès des bandes, aussi : on sort à quatre, on part en vacances à dix. Avoir 35 ans aujourd’hui, c’est comme en avoir 20 dans les années 70. Travailler en duo relève du même processus : c’est une façon d’assurer un passage doux avant le cap de la vie de couple qui fait peur à beaucoup, qui hésitent à s’engager franchement. Nombre de trentenaires sont encore en coloc’! », constate-t-elle.

Avoir 35 ans aujourd’hui, c’est comme en avoir 20 dans les années 70.

Patrick Massin, lui, renvoie au besoin d’appartenance à une tribu. Une enquête du Crioc montrait il y a cinq ans que la vie en communauté attirait en moyenne 58% de jeunes de 18 à 29 ans, et 17% du reste de la population. Côté pile, ces binômes semblent donc avoir trouvé un compromis satisfaisant quant à leur redéfinition du métier en général. Côté face, ils séduisent aussi le consommateur. « Quand vous entrez dans une boutique tenue par des amies ou dans un resto ouvert par un père et son fils, c’est comme si vous sortiez du système de la surconsommation, où les grandes enseignes vous engloutissent à coups d’injonctions et de stéréotypes. Vous pénétrez au contraire dans un monde où on prône l’authentique, l’échange, la proximité, la sincérité. C’est une démarche qui vise également à se réapproprier la consommation et à revisiter ces métiers. Ça crée le lien, par ailleurs, car inévitablement, dans ces commerces, on parle. Plus l’humanité se globalise, plus l’individu a besoin de se réaffirmer », conclut Patrick Massin.

« On fait des brainstormings assez drôles »

Travailler en binôme, le choix tendance
© PLANET PARFUM

La marque de cosmétiques Close Brussels est née de l’association entre une néerlandophone, Tineke Bracke, et une francophone, Charlotte Walckiers.

Parfait mélange entre le Nord et le Sud du pays, Charlotte et Tineke partagent toutes les deux la même passion de l’excellence et de la qualité. « Dès le départ, on s’est accordé à chacune un droit de regard sur ce que fait l’autre, pour mieux se challenger », explique la première. Leur marque de cosmétiques se veut accessible à tous les portefeuilles. De l’authentique mais sans chichi ni fioritures. Via Close Brussels, les deux copines souhaitent, comme son nom l’indique, se montrer proches des consommatrices et ont pour objectif de rencontrer les desiderata que peuvent avoir toutes les femmes pour leurs soins quotidiens. « Même si Charlotte est francophone et moi néerlandophone, on a directement vu qu’on partageait énormément de choses, dont notre sens du travail et le fait que nous ayons toutes les deux la volonté d’entreprendre », raconte la brune. Le label se compose de vernis, de démaquillants, d’ombres à paupières, d’accessoires de maquillage et dernièrement, une gamme de bain a vu le jour. « On a aussi un bon sens de l’humour. Quand on cherche des noms pour nos produits, on fait des brainstormings assez drôles. Par exemple, notre démaquillant s’appelle Shake it and get naked. On trouve ça rigolo et on espère que celles qui l’achèteront apprécieront aussi le clin d’oeil. » Une griffe fière d’être belge qui a déjà pu élargir ses points de distribution, puisqu’elle était, au départ, uniquement disponible dans les magasins Planet Parfum, et se vend maintenant à l’aéroport de Bruxelles-National. F.G.

www.closebrussels.com

« On était les plus motivés »

Travailler en binôme, le choix tendance
© SDP

Avec leur start-up 4Senses, Romain Trigaux et Florian Paquay ont développé le jardin d’intérieur Calla Garden.

« On a passé tout notre cursus ensemble, dès le premier jour. En fait, ça a même commencé dès les cours préparatoires. » Tous deux élèves ingénieurs industriels, Romain Trigaux et Florian Paquay fréquentent les bancs de l’institut Zénobe Gramme de Liège, et participent au concours StarTech lors de leur dernière année d’études. Le but du jeu est de créer son entreprise fictive en six semaines, de l’ébauche au business model réaliste. « On était un groupe de six, se rappelle Romain, et nous avons fait la synthèse de deux idées : celle d’un gros potager automatisé, et une autre, qui est venue de la formation de traiteur-restaurateur que je suivais en parallèle, et qui touchait à la mortalité des plantes aromatiques. » C’est ainsi qu’est né le concept du Calla Garden, petit jardin d’intérieur automatisé, qui héberge des plantes aromatiques tout au long de l’année. Encouragés par les nombreux soutiens à leur projet, le binôme décide de ne pas s’arrêter là. « Romain et moi étions les plus motivés, raconte Florian, alors nous avons décidé de prolonger l’aventure. » Après un an de spécialisation supplémentaire, ils passent ensuite de longs mois à développer leur produit, qui devient réalité fin 2017. Désormais disponible à la vente, le Calla a déjà rejoint quelque 1 000 foyers qui l’avaient précommandé. Pas mal, mais pas encore assez pour le tandem, qui espère vendre 5 000 exemplaires avant 2019. « On a de grandes ambitions!, avouent les deux potes pleins d’enthousiasme. D’ailleurs n’hésitez pas à signaler la promo de lancement, toujours en cours! » M.N.

https://fr.calla-garden.com/

« Le design, c’est fait pour durer »

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© NATHALIE NOEL

Trois amies rencontrées à l’Académie royale des beaux-arts de Bruxelles ont créé No More Twist, un studio de création textile.

Dès l’obtention de leur diplôme, Michèle Populer et Marie Beguin ont souhaité lancer leur propre entreprise, mais pas sans Anne, sortie un an plus tôt et retournée à Paris pour chercher un emploi. Si la première s’est un peu détachée du projet depuis pour se consacrer à ses ambitions personnelles, chacune a su trouver son rôle dans le label et exploiter son talent en fonction de ses affinités. « Je m’occupe essentiellement du showroom, ici, à Bruxelles. Marie, elle, est dans l’atelier, à Liège, et je la rejoins quand nous sommes en phase de conception », explique Anne de Prémare. No More Twist propose des échantillonnages à des entreprises spécialisées dans le tissage qui, par la suite, les produiront en plus grande quantité. Un projet élaboré à six mains, lieu de réflexion sur le tissu lui-même et sur les objets design (coussins, plaids, étoles) qu’il permet de concevoir. « Quand on est amies, c’est à double tranchant. On peut aller plus vite car on se connaît, mais on peut aussi se retrouver face à des obstacles, l’affect joue énormément. Quand on est moins proches, on fixe directement les bases de l’organisation. Le plus important, c’est de communiquer entre nous. » Anne peut exprimer son savoir-faire au sein du studio, qui représente, comme pour Marie, une activité complémentaire à son emploi principal. Un savant entrecroisement de fils et de talents. F.G.

http://nomoretwist.be/

« C’est un peu comme un mariage »

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© RONALD STOOPS

Des bancs de l’Académie royale des beaux-arts d’Anvers à la tête de la griffe de bijoux Wouters & Hendrix, qui emploie quarante personnes.

« Quand on nous demande si c’est facile de travailler ensemble, on a tendance à répondre que c’est un peu comme un mariage », confient Katrin Wouters et Karen Hendrix, à la tête de la griffe belge de bijoux Wouters & Hendrix depuis presque trente-trois ans. « Au départ, c’est un brin chaotique. Mais après plusieurs années, on se connaît si bien qu’on n’a plus besoin de se parler pour se comprendre. » Pourtant, lorsque, à la sortie de leurs études à l’Académie royale des beaux-arts d’Anvers, section joaillerie, ces deux collègues d’atelier décident de s’associer, leur entourage essaie de les décourager. Trop dangereux, échec assuré. Celles qui préféraient produire leurs créations en série et les vendre dans des boutiques de mode, plutôt que de prendre la voie classique des pièces uniques et des galeries d’art, sont ravies de leur choix. « On a tenté la solution idéale, quitte à prendre le risque que cela ne fonctionne pas. » Si elles faisaient tout ensemble au début, elles ont appris à se partager les tâches, à mesure que l’entreprise a grandi. La création reste encore et toujours du ressort du duo, avec deux univers qui se complètent et s’enrichissent. « C’est beaucoup plus stimulant et rapide. Lorsque l’une de nous est coincée dans un cul-de-sac, l’autre peut l’aider à aller dans la bonne direction. » Mais pas question pour celles qui sont devenues de grandes amies – « On passe beaucoup plus de temps ensemble qu’avec nos maris » – de mixer vie privée et vie professionnelle. « Sinon on ne pourrait pas s’empêcher de parler de nos soucis au travail. Et pauvres compagnons et enfants! » C.PL.

www.wouters-hendrix.com

Par Aurélia Dejond

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