Chios est le fief des armateurs, capitaines et marins de grande et moindre importance. La récolte du mastic dans les collines du sud constitue une autre source non négligeable de revenus. Issue de l'arbuste appelé Pistachier lentisque, cette matière résineuse ne pousse qu'ici et est surtout utilisée dans l'industrie pharmaceutique, la fabrication de peinture et la production de chewing-gums. Depuis des siècles, ce mastic très prisé représente un atout considérable pour les habitants. Durant les trois cent cinquante ans d'occupation turque, il a permis à l'île de bénéficier d'un statut confortable.

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On aimerait qu'un plan ingénieux soit mis sur pied pour préserver toute la beauté de cette île, comme la côte ouest vierge et ses magnifiques baies (Agia Markella, Elinta, Lithi et Trahili . Il pourrait intégrer par exemple une forme de slow tourisme dans les villas de Kambos, qui seraient rénovées dans les règles de l'art.

Kambos forme une ceinture verte au sud de la capitale, fertile et bien alimentée en eaux souterraines. Aux 17e et 18e siècles, de riches citadins y ont érigé des hôtels particuliers dans la fameuse pierre de Thymiana, localisée plus au sud. De gigantesques plantations d'agrumes, entourées de hauts murs, bordent la plupart de ces demeures. Depuis plusieurs siècles, l'eau souterraine est extraite par des roues hydrauliques et presque chaque domaine dispose d'un grand bassin qui sert à abreuver le bétail.

Cyprès, tournesols, agrumes, citronniers, un clocher d'inspiration clairement italienne... Le silence n'est troublé que par le bourdonnement des libellules qui frôlent le bassin. L'influence des Génois est très présente ici. C'est à l'époque byzantine qu'ils se sont établis sur cette île située sur leurs routes commerciales vers l'est. Au début du 14e siècle, ils ont pris le pouvoir et amené Chios, en bonne entente avec les souverains byzantins vaincus, au sommet de son opulence. Une "vie chiotique" était une expression pour décrire un mode de vie luxuriant et une satisfaction intense.

Tragédies

Le soir venu, un spectacle romantique s'offre à vous : la lune roussâtre s'élève au-dessus des lumières de Çesme sur la presqu'île turque d'Erythrée à seulement 5,5 kilomètres de l'île. Il est possible de faire l'aller-retour en ferry et des tour-opérateurs organisent des excursions à Ephèse. Les personnes âgées surnomment l'autre côté "la vieille terre", la dernière région que la Grèce a dû céder aux Turcs. Elles restent nostalgiques de la richesse et de la vie intellectuelle de villes comme Smyrne (aujourd'hui Izmir). La confiance n'a jamais été pleinement rétablie, malgré de nombreux contacts individuels.

Anavatos © Getty Images

En dépit des mouvements diplomatiques, il leur est difficile de pardonner à l'ancien occupant toutes ses exactions. Chaque lieu possède sa propre tragédie. À Anavatos, village médiéval fortifié, des femmes et des enfants se sont précipités d'un mur de plus de cent mètres de haut contre la paroi de la montagne pour éviter de tomber entre les mains des Turcs. Et dans le monastère byzantin de Nea Moni datant du 11e siècle et situé au coeur de l'île, les os et les crânes de ceux qui ont été massacrés au siècle dernier par les Turcs sont exposés sous verre dans une chapelle. Impossible d'oublier.

Les villages de Chios ont deux visages. Elata sur la côte ouest en est un bon exemple. Quelques centaines d'habitants y vivent en hiver et ils sont trois fois plus en été. Les villageois qui ont fui aux États-Unis et en Australie peu après la Seconde Guerre mondiale en raison de la pauvreté et des divisions de la guerre civile y reviennent pour les vacances.

Les petits bonheurs

Sur l'île même, les armateurs ont pris leurs quartiers à Kardamyla et en bord de mer à Marmaro. Situés dans le nord-est, ces fiefs tournent en quelque sorte le dos au reste de l'île. Le nord de Chios abrite une région montagneuse et accidentée. Les villages sont dissimulés derrière les flancs des montagnes, qui les protègent des vents violents du nord. Sur les crêtes, où se dressaient autrefois les moulins traditionnels, d'énormes éoliennes métalliques génèrent aujourd'hui de l'énergie.

Ici aucune voiture ordinaire ne peut s'engager sur les derniers tronçons de route de sable. C'est précisément dans ces régions moins fréquentées, aux vastes forêts de pins, que l'armée grecque a construit quelques casernes. Elles valent néanmoins le détour pour leurs villages paisibles comme Volissos au nord-ouest ou encore Agia Markella, son monastère et sa vaste plage de sable qui s'étend depuis son seuil. Le plus beau, Agio Gala, séduit par ses églises rupestres byzantines et ses grottes souterraines où les offices se tiennent depuis l'antiquité chrétienne.

Ceux qui voyagent d'ouest en est à travers la partie septentrionale de Chios auront tout intérêt à emporter des boissons et des provisions, car ils ne trouveront pas grand-chose sur leur route. Le périple s'achève en fin d'après-midi à Langada, un charmant port de pêche sur la côte nord-est. Commandez une grande assiette d'atherina (petits poissons frits) et une bouteille de vin blanc frais, admirez la lumière du soleil qui caresse la peau entre 18 et 19 heures, et mesurez à quel point l'essence de la Grèce se trouve ici. Ou comment profiter de petits instants de bonheur.

Mavros © Getty Images

Chios est une excellente destination pour les amateurs de marche et de vélo. À Karfas, vous louerez un VTT au snack-bar Oasis pour déambuler agréablement à travers les collines du sud de l'île. Vous explorerez Kambos de préférence à pied en cheminant sur les sentiers étroits entre les vergers. La plupart des plages sont encore à l'état naturel, et recouvertes de galets. Seules quelques-unes (dont Karfas et Vrontados) sont réellement exploitées à coups de transats et de parasols agrémentés de quelques tavernes à l'arrière-plan. Les plus belles sont la plage de galets de Trahili à l'ouest et les plages de galets noirs de Mavros Gialos près d'Emporios au sud-est.

Traduction : virginie·dupont·sprl