On est au nord de Londres, au sud de Norwich et à l'est de Cambridge. Autant dire à peu près nulle part, dans une région que même les guides aventureux de style Routard ne se sont pas encore donné la peine de parcourir. Cela arrange ceux qui y vivent : le Suffolk aime autant cultiver le blé - dont les champs s'étendent à perte de vue - que la discrétion. Et ses habitants, planqués dans des hameaux reliés entre eux par des petites routes en lacets, n'ont pas forcément envie qu'on vienne bousculer leur savoir-vivre pépère. Certains lecteurs nous ont déjà lâchés, mais on ne leur en veut pas : seuls sont ici conviés ceux qui apprécient le charme discret de la campagne anglaise, où rien ne se passe tant qu'on ne l'a pas férocement décidé.
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On est au nord de Londres, au sud de Norwich et à l'est de Cambridge. Autant dire à peu près nulle part, dans une région que même les guides aventureux de style Routard ne se sont pas encore donné la peine de parcourir. Cela arrange ceux qui y vivent : le Suffolk aime autant cultiver le blé - dont les champs s'étendent à perte de vue - que la discrétion. Et ses habitants, planqués dans des hameaux reliés entre eux par des petites routes en lacets, n'ont pas forcément envie qu'on vienne bousculer leur savoir-vivre pépère. Certains lecteurs nous ont déjà lâchés, mais on ne leur en veut pas : seuls sont ici conviés ceux qui apprécient le charme discret de la campagne anglaise, où rien ne se passe tant qu'on ne l'a pas férocement décidé. Pour atteindre ce territoire pastoral, le plus simple est de poser sa voiture sur un ferry reliant Calais à Douvres, puis d'accepter trois bonnes heures de route à travers les comtés du Kent et de l'Essex. En guise de porte d'entrée, Ipswich accueille volontiers ceux qui exigent une dernière bouffée de décor urbain. Capitale du Suffolk, elle déploie ce que les agglomérations britanniques font de mieux : un florilège d'églises et de cathédrales, de jolis parcs - plus de 500 hectares de verdure en tout -, des façades aux briques rouges, un bel hôtel de ville, ou un port fluvial qui, posé sur l'estuaire de l'Orwell, ponctue un dédale de petits quartiers à relier à pied - comme dans toutes les cités sises de ce côté-ci de la Manche, la voiture n'est pas la bienvenue. En 2007, Ipswich se voyait gratifiée du titre de " ville la plus propre d'Angleterre ". Et c'est vrai que, même aux abords des bars qui se couchent tard, le fond de l'air est frais... La campagne reprend très vite ses droits lorsque le Suffolk nous appâte vers le nord-ouest. Les épis de blé ornent une bonne partie du tableau, acceptant dans leur lit des maisons isolées aux toits de chaume typiques du comté. A l'approche de chaque hameau, apparaît une église en pierre : ces constructions médiévales se comptent par centaines dans la région, accueillant presque toutes un petit cimetière aux épitaphes délabrées - la plupart ne sont même plus lisibles - qui confèrent aux lieux une atmosphère irréelle. Elles sont pourtant fréquentées : ici, que l'on soit protestant, anglican ou catholique, l'important est de se réunir autour d'une foi ou même de se réunir tout court. Dans la bourgade de Halesworth, à l'entrée d'une église, un panneau s'adresse ainsi aux visiteurs : " Vous pouvez entrer pour vous asseoir, réfléchir et prier. Ou juste réfléchir. Ou juste vous asseoir. " Si les lieux de culte ne désemplissent pas, c'est aussi parce que le Suffolk abrite une population ayant cueilli la fleur de l'âge mais bien décidée à faner en douceur. De Lavenham à Beccles, en passant par Stowmarket ou Woodbridge, les retraités s'apprêtent avec élégance - mais pas trop -pour déguster un brunch entre amis ou simplement boire un thé en terrasse.A côté de cela, dans chaque patelin, les entrées des maisons sont fleuries avec goût, les petites barrières sont vernies, et les pelouses sont tondues de très près. Et tandis que les routes minuscules s'enchaînent, il n'est pas rare de croiser une vieille voiture de collection traversant le paysage bucolique à un rythme paresseux. Ainsi, de Chediston à Metfield - ne cherchez pas, c'est à peine indiqué sur les cartes -, nous avons paisiblement suivi une Triumph décapotable avec, à son bord, un couple de bienheureux estivants en chapeau de paille. A l'est du comté, il y a la mer. La station de Southwold est la préférée des cartes postales, en raison des dizaines de cabines de plage colorées qui garnissent sa promenade côtière. Agréable à souhait. Et là encore, les touristes se comptent sur les doigts d'une demi-main, même en été : ce sont les Anglais eux-mêmes qui font vivre le lieu et se pressent sur le Pier pour y respirer l'écume rafraîchissante. On y sert le meilleur fish and chips - à vous de choisir entre le cod ou le haddock - de la région, goûté et apprécié par nos soins. On s'amuse dans un étrange cabanon où, contre quelques pences, on reçoit les prescriptions déglinguées d'un docteur zombie, avant de s'asseoir dans un Photomaton qui ne tourne pas rond. Après avoir profité de la plage, on marche dans les rues de Southwold pour y découvrir son phare, visiter sa brasserie nommée Adnams, qui concocte aussi bien des bières maison que du gin, de la vodka et du whisky - oui, tout ça -, et enfin, on part à la recherche de la maison où, dans les années 20, bien avant d'écrire La Ferme des animaux ou le visionnaire 1984, est venu étudier un certain George Orwell. La campagne sinueuse nous emmène ensuite vers le bourg médiéval de Framlingham qui, outre un centre-ville où il fait bon flâner parmi les jolies maisons à colombages, possède un château remarquable appartenant à l'English Heritage (chargé de la gestion du patrimoine historique d'Angleterre) et dont les enceintes sont constituées de treize grandes tours qui ont longtemps valu au lieu l'adjectif tant convoité d'" imprenable " - il ne fut d'ailleurs assiégé qu'une seule fois durant sa longue histoire. A l'intérieur, la Maison-Dieu abrite un musée interactif bavard en anecdotes sur la manière dont la vie s'organisait jadis entre les murs. A l'extérieur, des vastes pelouses et un lac artificiel attirent les promeneurs et leurs chiens. Peut-être y croiserez-vous, sans le savoir, un membre de la famille du chanteur Ed Sheeran, qui a grandi ici même et dont les proches vivent toujours dans les parages. Le château de Framlingham a d'ailleurs gagné en fréquentation depuis que l'artiste, en 2017, a chanté Castle on the Hill, faisant référence à la forteresse en pierre près de laquelle il s'est cassé la jambe et a fumé ses premières cigarettes roulées... Les jardins de l'abbaye de Bury St Edmunds méritent à eux seuls de gagner l'ouest du Suffolk. Cet ancien monastère bénédictin n'a pas seulement un charme fou : il est entouré de vestiges qui témoignent de la grandeur, de la richesse et de la puissance du lieu qui, au xviie siècle, servit de décor à des procès beaucoup moins enchanteurs, durant lesquels on exécutait les prétendues " sorcières " d'Angleterre. Depuis, les esprits se sont heureusement apaisés, et l'on vient à Bury pour mille autres bonnes raisons : son magnifique Théâtre Royal, son église Sainte-Marie, où fut inhumée Marie Tudor, ou encore le bar baptisé The Nutshell, qui est certifié " plus petit pub de Grande-Bretagne " - ce qui ne signifie évidemment pas que l'ambiance y est morne, bien au contraire. Que dire encore des landes qui entourent le village d'Aldeburgh, ou du manoir de Helmingham qui, tout droit sorti d'un conte fantastique, voit des daims en liberté se promener sur ses pelouses ? Et puis, comment quitter la région sans se rendre jusqu'au parc naturel des Broads, qui propose un réseau de 200 kilomètres de voies navigables à parcourir en bateau ou en canoë, en écoutant les oiseaux chantonner... Il est comme ça, le Suffolk : aussi plaisant qu'imprévisible, à découvrir en se laissant porter par ses douceurs de quelques heures ou ses détours de plusieurs jours. Entre chaque halte, il y aura toujours des champs et des moutons, mais aussi des routes de traverse menant à des ranchs qui n'ont pas vu le temps passer. Des églises, encore et encore. Des hameaux qu'on ose à peine déranger, et des bourgades à l'atmosphère désuète qui accueillent leurs visiteurs avec une plaque en bois symbolisant une scène de leur histoire. Certes, un fana de souvenirs n'y dégottera rien de très spectaculaire à immortaliser, ni d'objet impérissable à en ramener. Mais il s'y sentira forcément bien.