Vous imaginez les Japonais comme des gens trop sérieux ? C'est que vous ne les avez jamais vus devant des cerisiers en fleurs ! A croire que les bourgeons répandent dans l'atmosphère des parfums désinhibiteurs : béat d'admiration, le peuple nippon contemple, photographie et célèbre ses sakura à grand renfort de saké, d'en-cas et de fêtes de rue.
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Vous imaginez les Japonais comme des gens trop sérieux ? C'est que vous ne les avez jamais vus devant des cerisiers en fleurs ! A croire que les bourgeons répandent dans l'atmosphère des parfums désinhibiteurs : béat d'admiration, le peuple nippon contemple, photographie et célèbre ses sakura à grand renfort de saké, d'en-cas et de fêtes de rue. Pris d'une ivresse qui ne retombera qu'au moment où les pétales décideront de tirer leur révérence, les habitants ne seront plus tout à fait eux-mêmes pendant environ deux semaines. Avant que Dame Nature n'enlève ses habits roses et invite tout le monde à reprendre le cours normal de son existence, comme si de rien n'était...Pendant cette quinzaine printanière, le Japon cède à la folie générale. Le rose gagne non seulement les parcs, les jardins des temples, les cimetières et le flanc des collines, mais aussi les étalages des boutiques ou les rayons des supermarchés. Partout, on peut trouver de la bière rose ainsi que des biscuits, des barres chocolatées ou des glaces de la même couleur. Jusqu'à la plus célèbre des enseignes de café qui sort le grand jeu, en proposant des " latte " Starbucks parfumés aux pétales de cerisiers. Ce n'est pas tout. La météo, qui annonce les vagues de tiédeur saisonnières, est temporairement remplacée par un " journal des fleurs ". Que ce soit à la télé, dans les journaux ou sur le Net, des experts commentent l'état d'avancement de la floraison de plus de trois cents espèces, et annoncent pour différentes villes l'apparition des premiers pétales (kaika), le plein épanouissement des fleurs (mankai) ou le moment où celles-ci se détachent de l'arbre pour virevolter comme des flocons de neige. En tout, plus d'un millier de sites sont auscultés par ces bulletins d'informations, de l'archipel subtropical d'Okinawa (où les cerisiers commencent à fleurir dès début janvier) jusqu'à l'île d'Hokkaido, tout au nord, où les bourgeons ne s'ouvrent que fin mai. A Tokyo, cette année, la floraison devrait atteindre son apogée au moment précis où vous lisez ces lignes... Dès les premières éclosions, la saison des cerisiers est officiellement ouverte par des experts, donnant ainsi le coup d'envoi à l'occupation printanière favorite des Japonais : le " hanami ", un terme qui signifie littéralement " regarder les fleurs ". Toutes les générations s'en vont alors admirer les sakura qui, de loin, ressemblent un peu à des nuages tombés du ciel. Le tableau est fascinant : les gens observant, touchent les arbres et hument en souriant la nature qui s'éveille. Ils flânent dans les parcs et les jardins, s'offrent des escapades en bateau ou des promenades en montagne... Point commun entre tous ces passionnés ? Le pique-nique sous les cerisiers, un événement attendu durant de longs mois. Des étudiants aux hommes d'affaires, en passant par les mères au foyer, les pensionnés, les familles ou les collègues : pas un groupe social n'y échappe. Chacun s'installe sur une nappe ou une toile cirée en plastique bleu, autour d'un panier regorgeant de saké, de bière, d'onigiri (boulettes de riz farcies), de sushis ou d'une boîte-repas contenant des produits de saison raffinés (qui sont évidemment... roses). Une véritable tradition sociale et culturelle. Les plus beaux endroits étant très convoités, les plus jeunes membres de la famille ou de l'entreprise sont souvent chargés d'aller réserver un emplacement de choix dès le matin, voire la veille au soir, en attendant que les autres fêtards les rejoignent. Règles immuables de cet ancestral cérémonial : on ne prend pas plus de place que nécessaire, on retire ses chaussures avant de s'installer, on respecte les arbres et les fleurs, et bien sûr, on ne laisse aucun déchet derrière soi... La passion nippone pour les cerisiers remonte à plus d'un millénaire : au VIIIe siècle déjà, leur délicate beauté était extrêmement admirée par les membres de la Cour impériale. Toyotomi Hideyoshi, l'un des plus grands seigneurs de l'histoire du pays, aurait organisé en 1598, à l'occasion du hanami, une fête extravagante au temple de Daigo-ji à Kyoto. Le traditionnel pique-nique se serait ensuite popularisé à partir du xVIIe siècle, tandis que les fleurs de cerisier, au fil du temps, séduisaient les artistes en devenant l'objet d'innombrables poèmes, livres, estampes ou tableaux... Aujourd'hui, si les étudiants voient souvent dans les sakura une excellente excuse pour s'amuser et boire, les arbres revêtent, pour la plupart des Japonais, un sens beaucoup plus profond, puisque leur beauté éphémère symbolise aussi la fugacité de notre existence. Dans ce pays sujet aux tsunamis et aux tremblements de terre, honorer la floraison des cerisiers est une manière de remercier la nature pour " la vie nouvelle ". De façon plus prosaïque, les bourgeons annoncent également le début de l'année académique et financière, fixée dans tout le pays à la date du 1er avril. Reste à préciser que, pour espérer admirer les cerisiers japonais dans toute leur splendeur, il faut planifier soigneusement son voyage. L'idéal est de vérifier, dès les mois d'hiver, la période où sont attendus les premiers bourgeons. Parfois précoce, parfois très tardive, la floraison arrive rarement quand on l'espère... Mais c'est peut-être justement ce qui fait son charme : les sakura se laissent difficilement presser ou planifier. Si, toutefois, vous avez la chance d'être au bon endroit au bon moment, on peut vous garantir que vous ne saurez pas où donner de la tête... ni de la fête !