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En bordure du populaire et arty quartier de Belleville, à Paris, un établissement hybride a vu le jour fin 2015, dans un bâtiment Art déco des années 30. Entre bois clair, suspensions brutes et lignes pures bien étudiées, le hall des Piaules évoque un boutique-hôtel haut de gamme, tout comme la carte de son bar mêlant bières micro-brassées, jus de fruits pressés à la demande et thés prestigieux. Seuls quelques détails intriguent : un comptoir d'enregistrement qui se prolonge en bar (pour limiter le personnel), des bornes d'arcades à l'entrée, mais surtout une clientèle bien plus jeune que la moyenne des hôtels branchés (70 % de moins de 25 ans). Normal, c'est une auberge de jeunesse. A l'heure des croissants, on croise Jenna, étudiante américaine venue visiter la capitale française au terme d'un stage à Berlin. Elle voyage seule et se dit rassurée par l'ambiance des auberges. Ainsley, une jeune Australienne, boucle un tour d'Europe de trois semaines. Improvisant de ville en ville, elle organise son voyage à l'aide de son smartphone, avec un penchant pour les établissements design. Venu de Corée, Jeongju tranche, avec sa chemise boutonnée et sa valise à roulettes rigide. A 29 ans, il dit ne plus avoir l'âge pour les périples en sac à dos, mais aime ce type de logements, y compris pour les déplacements pro. Il épargne en dortoir quand il est seul et opte pour les chambres doubles quand il voyage en couple. Quant à Sophie, 58 ans, elle est bellevilloise. Elle vient régulièrement travailler dans cette ambiance cosmopolite en buvant un café issu de la brulerie du quartier. La clientèle évolue, les hôteliers suivent le mouvement. Matthieu Bégué a monté les Piaules avec deux amis après avoir testé " le meilleur et le pire " des hostels lors d'un tour du monde. " Paris manquait d'auberges de qualité, explique le propriétaire. La demande est telle que certains ne font plus aucun effort. Les commentaires sur la Toile sont en train de changer la donne et les clients sont de plus en plus attentifs. On voulait proposer une expérience de boutique-hôtel pour moins de 25 euros par nuit avec une offre sexy, des équipes sympas et du design. " Le résultat ? 162 lits répartis entre des dortoirs de huit places et des chambres doubles avec vue dégagée sur Paris, des produits " made in France ", des DJ sets le week-end, un rooftop mais aussi une relecture complète du dortoir, loin des lits superposés grinçants, accolés à des douches à l'ambiance piscine communale. " L'aménagement intérieur a été confié à Kristian Gavoille, qui a dessiné les lits avec nos contraintes pour un confort maximal. " A cela, s'ajoute le désormais indispensable (et coûteux) investissement : la connexion Internet de compétition couvrant chaque centimètre carré de l'établissement. La nouvelle génération, qui respire difficilement loin des spots Wi-Fi, a le réflexe des réservations en ligne, principalement via le mastodonte du secteur : Hostelworld. Paul Halpenny, l'une des têtes pensantes du site aux 33 000 propriétés à travers le monde, confirme la tendance et l'arrivée de ces " poshtels " (contraction de posh, chic, et hostel, auberge) : " Les auberges ont vécu une révolution au cours des cinq dernières années. 90 % de nos clients sont issus d'une génération Y qui a les réseaux sociaux dans la peau ; le Wi-Fi est en haut de leur liste de priorités. Un autre désir croissant est l'envie de vie privée : près de neuf auberges sur dix disposent désormais de chambres classiques. Même dans les dortoirs, sont proposés des espaces avec des cloisons dans les salles de bains, les lits sont dans des box avec leur propre éclairage et des rideaux ou stores. " L'homme insiste aussi sur le maintien de la dimension " endroit de rencontre ". Une donnée essentielle dans l'esprit hostel qui traite avec 60 % de voyageurs solo. Conséquence : la convivialité se déplace dans les lieux de vie partagés. La plupart des établissements qui fleurissent à travers le monde soignent leur bar et multiplient concerts et breuvages dans l'air du temps, espérant également voir la clientèle locale s'accouder au comptoir. Une nouvelle façon de voyager en commun qui tend à se créer encore de nouveaux codes avec, par exemple, le concept du PodShare à Los Angeles. Cette chaîne propose de louer l'un des boxs superposés, soit pour dormir la nuit, soit comme espace de co-working le jour. Autre signe de l'essor : à Bruxelles, Meininger, entreprise allemande qui joue de ce positionnement entre auberge et hôtel branché, se cherche un nouvel emplacement en complément de son antenne à succès installée dans l'ancienne brasserie Bellevue. Par Céline Fion