Provisions de route achetées, nous ne nous attardons pas dans le centre de Nouméa, afin de prendre la direction du nord. Et faire une première halte au centre culturel Tjibaou, du nom de ce prêtre devenu militant indépendantiste, assassiné dans d'étranges circonstances. Un endroit fascinant, d'abord pour son architecture signée Renzo Piano : les salles émergent de la végétation comme des cases relookées façon xxie siècle. Ensuite parce qu'il ouvre une grande porte sur une civilisation et un système de pensée longtemps dénigrés par les colons, mais surtout sur l'art de vivre des Kanaks, ce peuple mélanésien apparenté aux Papous. Amoureux de leur terre, ils réservent les plus belles découvertes d'un voyage en Nouvelle-Calédonie.
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Provisions de route achetées, nous ne nous attardons pas dans le centre de Nouméa, afin de prendre la direction du nord. Et faire une première halte au centre culturel Tjibaou, du nom de ce prêtre devenu militant indépendantiste, assassiné dans d'étranges circonstances. Un endroit fascinant, d'abord pour son architecture signée Renzo Piano : les salles émergent de la végétation comme des cases relookées façon xxie siècle. Ensuite parce qu'il ouvre une grande porte sur une civilisation et un système de pensée longtemps dénigrés par les colons, mais surtout sur l'art de vivre des Kanaks, ce peuple mélanésien apparenté aux Papous. Amoureux de leur terre, ils réservent les plus belles découvertes d'un voyage en Nouvelle-Calédonie. Au fur et à mesure que l'on file plein nord, on cerne mieux l'utilité du 4 x 4 : certains tronçons sont mouchetés de profonds nids de poule, parfois difficilement reconnaissables quand ils sont remplis d'eau. Des pluies inhabituelles s'abattent soudain et en moins d'une heure, la chaussée se laisse submerger par les cours d'eau. Nous évitons de peu l'accident par aquaplanage, avant de manquer de noyer le moteur... Heureusement, le ciel se calme à l'approche de Pouembout. La région est une sorte de far west calédonien, au climat (généralement ! ) sec, parcouru de savanes où pousse le niaouli - eucalyptus local aux nombreuses vertus - et laissant transparaître une terre rouge. C'est le pays des " stockmen ", ces cow-boys blancs qui élèvent leur bétail de façon extensive. D'août à octobre, plusieurs rodéos égrènent la vie de ces communautés très rurales. Le lendemain, après Pouembout, nous empruntons la transversale Koné-Tiwaka pour basculer vers la côte est. Cette fois, l'exubérance de la végétation trahit une pluviosité abondante. Dans les villages-jardins, les cases sont blotties sous les cocotiers et les arbres fruitiers. Nouveau casse-tête pour le conducteur : les enfants jouent sur la route, les familles s'asseyent sur le macadam pour causer. Les Mélanésiens saluent de la main les voitures qui passent. Le trajet vers Hienghène est ainsi fait de jolies rencontres, comme lors de cet arrêt à la mission de Tié, où les plus petits de la tribu jouent au football sur les pelouses, entre église et océan. Juste avant Hienghène, petit détour par la tribu de Wérap, sur les hauteurs. Il fait chaud et les gamins s'amusent dans la rivière. En ce jour de Pâques, les familles sont réunies autour du bougna ou d'un barbecue. La dernière maison avant la forêt est celle de Benoît Boulé, un ancien au visage mangé d'une longue barbe argentée. Il est l'un des derniers à savoir fabriquer la monnaie kanak, le " thewe ". En fait, un étui en écorce de banian contenant un fil en poils de roussette (chauve-souris) orné de coquillages, d'osselets et de perles de bois de fer. Benoît explique qu'il ne s'agit pas d'une monnaie d'échange, mais plutôt d'un cadeau incontournable lors de cérémonies telles que le mariage. Nous passons ensuite Hienghène et ses étranges rochers posés dans l'eau, en forme de poule et de sphinx. Plus au nord, la route s'arrête sur les rives de la Ouaïème et il faut prendre le vieux bac (en fonction 24 h/24) pour faire la traversée. La région que l'on atteint alors est sauvage, quasi inhabitée. La côte escarpée prend un petit air de bout du monde, avec des cascades qui dévalent des hauteurs jusqu'au lagon. Même si la saison des pluies touche à sa fin, les nuages s'accrochent encore aux sommets. Nous reprenons la route du sud pour un formidable parcours à rebrousse-temps au parc naturel de la Rivière Bleue, en compagnie d'un guide d'exception : François Tran. Captivant, ce Calédonien connaît sur le bout des doigts la géologie, la botanique et la zoologie de son île. Il explique que la terre, ici, est une vraie cuirasse de fer. Il suffit d'en prendre une poignée et la soupeser : la concentration en métal est inouïe. Au xixe siècle, des missionnaires en déduisirent que la Nouvelle-Calédonie était un énorme aimant attirant à lui tous les métaux, avant de publier un ouvrage très sérieux étayant cette thèse. Ce sol ultramafique (acide à l'extrême) datant de l'ère secondaire ne convient qu'à d'étranges végétaux endémiques ; les plantes classiques y mourraient en quelques jours. Certaines espèces ne poussent que dans une vallée ou au sommet d'une colline, et l'on en découvre encore chaque année... des centaines. A côté de cela, les fleurs sortent des troncs, tandis que l'on croise des fossiles végétaux vivants comme les ancêtres des fougères ou des conifères. L'archipel recèle par exemple treize des dix-neuf espèces d'araucarias encore existantes, sauf qu'ici, ces arbres, dont se nourrissaient jadis les dinosaures, n'ont pas de piquants, car ils n'ont plus de prédateurs. Mêmes bizarreries chez les animaux : poissons à cinq écailles, à ouïes externes et à nageoires-pattes, ou encore ce gros oiseau qui aboie et ne sait pas voler : le cagou. Peu craintif, il vient picorer à quelques centimètres de nos pieds... A quarante minutes d'avion de Nouméa, nous atteignons la quintessence de ce que l'on peut rêver dans les mers du Sud : l'archipel des îles Loyauté. Ouvéa, Lifou et Maré, trois visions du paradis. Cap sur cette dernière, la plus authentique, pour retrouver Damas, chef de clan chez les Kurine, au petit aéroport de La Roche. La trentaine de tribus qui se partage la région parle le nengone, qui est aussi le nom de l'île en langue kanak. Sur les routes, le nom des ethnies dont on pénètre le territoire est peint sur le bitume. Surélevée sur plusieurs étages de corail, Maré affiche une beauté inviolée qui marque longtemps ceux qui prennent la peine d'en percer l'essence. Ses rivages turquoise laissent ici ou là apparaître de jolies étendues poudrées de sable blanc. Saut du guerrier, trous d'eau, aquarium sauvage : la nature en jette. Mais l'expérience ultime est sans aucun doute la randonnée vers Shabadran, dans la partie la plus reculée de l'île. Un sublime parcours sur des terrasses de corail pour rejoindre une plage déserte comme on n'ose même pas en rêver. Ici, les gens vivent de la terre et de la mer. Beaucoup sculptent aussi le bois pour fabriquer des masques, des flèches de case ou des poteaux traditionnels. Ce sont les femmes qui s'occupent des enfants, et ce sont encore elles qui tiennent les cordons de la bourse. Au marché de Tadine, elles proposent les produits de leur jardin : bananes, pommes cannelle, patates douces, plants d'ananas... et même du pudding maison. Et quand le client se fait rare, toutes ces dames se lancent dans une grande partie de bingo. Ici, le stress, on ne connaît pas... On ne quitte pas la Nouvelle-Calédonie sans un saut à l'île des Pins. Dès l'arrivée, c'est le choc des couleurs. Succession ininterrompue de plages immaculées bordées de pins colonnaires qui lui ont donné son nom, le lieu est considéré comme l'une des plus belles îles du globe. Répartis en huit tribus, les Kunies - le nom des habitants -ne sont que 2 000, tandis que Vao est le seul village. Une église colorée, quelques épiceries, l'école, le dispensaire... et c'est tout. Partout ailleurs, c'est la nature qui règne. Une dizaine de pirogues traditionnelles sillonnent la baie d'Upi, pour le plus grand bonheur des visiteurs. L'excursion, au rythme lent des alizés, est extraordinaire. Héritières des grandes embarcations d'antan qui servaient au commerce inter-îles, les pirogues sont toujours construites en bois de pin colonnaire. En entrant dans la baie, on zigzague entre les grosses patates de corail plantées dans la mer. Et c'est encore plus féerique lorsque d'autres bateaux se joignent au voyage. Ensuite, c'est à pied qu'il faut traverser la forêt pour rejoindre un autre endroit magique : un calme bras de mer entouré de végétation luxuriante. En le remontant vers l'est, les orteils dans l'eau, nous atteignons un... aquarium géant. En fait, il s'agit d'un énorme bassin naturel qui se remplit au gré des marées via une passe étroite. Le lieu idéal pour admirer le monde du silence en toute tranquillité. Mais surtout, la preuve définitive que Kunie est l'île la plus proche du paradis.