C'est l'un de ces paradis blancs devant lesquels, pincez-les ils rêvent, les fondus de neige se pâment. La nature a accroché cette immense " plaine de glisse ", comme on dirait " plaine de jeux ", sur les reliefs du massif des Aravis. Arrimées à la Haute-Savoie, les stations se nomment La Clusaz, Le Grand-Bornand et Manigod. Riches d'un domaine skiable alignant une succession de combes trippantes, elles attirent le skieur belge aussi sûrement que le champ magnétique terrestre oriente l'aiguille d'une boussole. Les professionnels du tourisme et leur jargon marketing désignent le coin sous l'étiquette de " Annecy Mountains ". C'est tout personnel mais on n'arrive pas à ranger sous ce barbarisme le condensé d'art de vivre montagnard dont on a fait l'expérience. Clochers à bulbe, artisans perpétuant des gestes disparus, producteurs dévoués au reblochon ou à la saucisse aux choux... L'hiver se déguste ici comme un dessert.
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C'est l'un de ces paradis blancs devant lesquels, pincez-les ils rêvent, les fondus de neige se pâment. La nature a accroché cette immense " plaine de glisse ", comme on dirait " plaine de jeux ", sur les reliefs du massif des Aravis. Arrimées à la Haute-Savoie, les stations se nomment La Clusaz, Le Grand-Bornand et Manigod. Riches d'un domaine skiable alignant une succession de combes trippantes, elles attirent le skieur belge aussi sûrement que le champ magnétique terrestre oriente l'aiguille d'une boussole. Les professionnels du tourisme et leur jargon marketing désignent le coin sous l'étiquette de " Annecy Mountains ". C'est tout personnel mais on n'arrive pas à ranger sous ce barbarisme le condensé d'art de vivre montagnard dont on a fait l'expérience. Clochers à bulbe, artisans perpétuant des gestes disparus, producteurs dévoués au reblochon ou à la saucisse aux choux... L'hiver se déguste ici comme un dessert. Tout cela est d'autant plus vrai que les hébergements sont à la hauteur, à l'instar d'un hôtel comme Au Coeur du Village, ce Relais & Châteaux qui se découvre à la façon d'une parenthèse ouatée que l'on voudrait ne plus jamais fermer. C'est d'ailleurs dans le ski shop de cet établissement que commence l'aventure. Car aventure il y a. Cette année, pas question de se contenter de descendre et remonter tranquillement les pistes. Curieux et rigolard, le préposé à la location des lattes s'enquiert de nos plans. Plutôt fier, on confie que l'on s'est engagé à suivre un stage de survie. La réponse inspire une réflexion impayable à l'intéressé : " Eh bien, j'espère pour vous que cela va marcher... " De fait, on se dit que ce serait pas mal si la session organisée par l'Académie des Techniques de Survie - celle-là même qui a opéré pendant deux ans sous une licence Bear Grylls, du nom du fameux aventurier britannique ayant franchisé un concept de débrouille en milieu hostile - ne soit pas du genre à laisser le candidat à la survivance sur les rotules. C'est qu'en bon petit soldat du récit médiatique actuel, on a intégré une série d'images effrayantes, aidé en cela par l'époque qui ne manque pas de ressources en matière de scénarios effroyables taillés pour la fin des temps. La veille de la rencontre avec l'instructeur, ressurgit en vrac, sur l'écran noir d'une nuit blanche, tout ce que l'on a ingéré : le bras que l'on est obligé de s'amputer au canif façon Aron Lee Ralston ; les visions d'apocalypse de The Road, le livre (adapté au cinéma) de Cormac McCarthy racontant l'odyssée désespérée d'un père et son fils dans un monde post-cataclysme ; sans oublier les frissons survivalistes d'une téléréalité américaine telle que Naked & Afraid dont la trame consiste à larguer dans la jungle des couples nus ayant une machette pour seul bagage... Débarque également, et c'est peut-être le pire, une menace sourde et diffuse de type paranoïa aiguë. Celle que le spectateur déguste tout au long de Take Shelter, le drame de Jeff Nichols. La lumière du jour met fin aux visions de tornades, de nuages d'étourneaux et autres reflets de cieux tourmentés aperçus dans l'oeil d'un corbeau. C'est à Manigod, commune agricole passée à la postérité grâce au chef Marc Veyrat, que l'on retrouve Stéphane Viron. L'accompagnateur en montagne, dont le visage émacié trahit une personnalité peu encline à laisser son corps fabriquer du gras, a bien choisi son coin. Du côté des massifs de Beauregard et de l'Etale, 140 kilomètres de sentiers de randonnée, dont les abondantes chutes de neige se sont amusées à gommer le balisage, dessinent un excellent labyrinthe pour perdre le citadin imprudent. Avant d'entamer une ascension parmi les épicéas, ce montagnard endurci possédant une expérience de 30 ans parmi les sommets balaie tous nos fantasmes d'un revers de la main : " Les stages que nous organisons n'ont rien à voir avec du survivalisme. Les scénarios de ce type sont caducs. Les couples que l'on parachute nus dans la nature avec une machette... Pourquoi nus ? Pourquoi avec une machette ? Cela n'a aucun sens. Ce sont des constructions scénaristiques basées sur des fantasmes. Personne ne se retrouvera jamais dans ce genre de situation. Nous axons nos formations - qui peuvent durer une demi-journée, deux ou cinq jours - autour des notions de réalisme et de pragmatisme. L'idée est de faire prendre conscience des risques liés à la montagne, mais également d'inciter à toutes les précautions pour éviter de tomber dans une mauvaise situation. Bien sûr, nous préparons également nos stagiaires à s'en sortir le mieux possible s'ils devaient malgré tout faire face à une situation dégradée. " Avançant lentement dans la poudreuse, Stéphane Viron explique également que sa mission consiste à reconnecter le grand public avec la nature. Si l'on en croit ses dires, il existe un malentendu énorme entre le touriste lambda et l'environnement. Souvent, on se trompe de peur, redoutant par exemple, en été, la morsure de serpent là où statistiquement il existe " une plus grande probabilité de décès dû à une piqûre d'hyménoptère pour cause d'allergie ". La première leçon à retenir ? Elle tient en un verbe : " anticiper ". L'aventurier de préciser : " En montagne, on peut se trouver dans une mauvaise situation en s'embarquant pour une simple balade. Le pire consiste à croire que l'on peut s'en sortir sans un minimum d'équipement. Cela peut arriver mais c'est extrêmement rare. Donc : on ne part pas dans la nature avec les mains vides. Il faut toujours un minimum de matériel. " En contexte hivernal, la priorité absolue est le froid. " Oubliez la mythologie de tuer un sanglier pour survivre, la seule chose qui importe est de ne pas mourir gelé ", répète le formateur qui, tout en parlant, donne les premiers conseils appliqués, invitant à glaner de l'écorce de bouleau par-ci, ou de l'usnée barbue - une sorte de mousse végétale - par-là. On s'exécute avec la foi du nouveau converti. Soudain, le montagnard endurci plante le décor. " Imaginons que nous soyons perdus et que la nuit s'apprête à tomber... Que faut-il faire ? " La réponse fuse : " Du feu. " Faux. De fait, on mesure l'ampleur de la bêtise en se rappelant Construire un feu, la nouvelle de Jack London dans laquelle un homme pense s'être sorti du pétrin grâce à une flambée arrachée par miracle à l'humidité. Sauf que, n'ayant pas pris soin de faire brûler le bois mort au bon endroit, le héros malheureux du récit sera précipité " ad patres " lorsqu'un paquet de neige, dévalé de l'arbre sous lequel il s'était installé, mettra fin à la fragile source de chaleur. La priorité est donc d'installer une fosse à feu en se servant du dénivelé. Ce dispositif permet tout à la fois de se protéger du froid et de profiter au maximum de la chaleur produite. " Le maître mot en contexte hostile est " efficience ", il faut parvenir à un objectif en mobilisant le moins d'énergie possible ", analyse Stéphane Viron. Le constat renforce l'importance de l'anticipation. " Deux cas de figure. Ou vous avez une pelle à neige, qui est peut-être l'ustensile le plus important à posséder lorsqu'il fait froid, ou vous n'en avez pas. Si vous n'en avez pas, l'énergie pour construire la fosse va être colossale. Sans parler du fait que les gants vont être mouillés, ce qui peut être dramatique sur le long terme. " Bonne nouvelle, le professionnel de la montagne met sa pelle à notre disposition. Malgré cela, la fabrication de la fosse à feu n'est pas une sinécure. Une fois réalisée, il faut encore trouver du bois, beaucoup de bois, et de toutes les tailles encore bien. De gros flocons se mettent à tomber du ciel. Il est grand temps de démarrer le feu. Là aussi, on comprend vite que sans un minimum d'équipement - une pierre à feu, plus fiable qu'un briquet, et un grattoir - la tâche est presque impossible. En dépit du nombre incalculable d'étincelles que l'on a fait jaillir, s'ouvrant les mains à loisir, et de la mousse que le guide avait récoltée et séchée au préalable, il nous a fallu plus de 45 minutes pour obtenir une flamme digne de ce nom. Il restait encore à la faire durer toute une nuit, ce qui n'était pas gagné. Cette mission " feu " a grignoté tellement de temps que l'on n'a pas eu l'occasion d'apprendre à construire un igloo en recouvrant des sacs à dos de neige... De retour en Belgique, traumatisé par notre incapacité à s'en sortir, la première chose que l'on a faite, c'est commander en ligne un " Jerven Bag ", du nom de ces sacs " aluminisés " que l'armée norvégienne a conçus pour ses soldats. Ils permettent de survivre à des températures de - 40 °C. On l'a rangé dans un sac avec... une pelle à neige, une pierre à feu, un couteau, un récipient utile pour collecter de l'eau et des shoots d'adrénaline. Autant dire que l'on n'arpentera plus jamais la neige sans ce kit indispensable. " J'espère que vous n'aurez jamais besoin de mes conseils ", avait plaisanté l'intéressé. Puisse-t-il dire vrai. Finalement, la réalité est moins spectaculaire mais bien plus effrayante que le fantasme.