Tous les matins, les passagers du M/S Kandinsky se réveillent au son du Lac des Cygnes. Une musique qui, pour les Russes, revêt une signification particulière. " Il fut un temps où, peu importe que les nouvelles soient bonnes ou mauvaises, elles étaient toujours suivies d'un extrait de cette oeuvre de Tchaïkovski, nous explique Tatjana, notre guide. Je me souviens encore de Gorbatchev annonçant la fin de l'Union Soviétique à la télévision. Il avait une boule dans la gorge et, en voulant boire un peu d'eau, il s'est rendu compte que son verre était vide. Immédiatement, son image a été remplacée par celle des ballerines. " Ici, c'est ainsi que vivent les discussions. Poser une simple question à un Russe, et il vous racontera un morceau de l'histoire mouvementée de son pays...
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Tous les matins, les passagers du M/S Kandinsky se réveillent au son du Lac des Cygnes. Une musique qui, pour les Russes, revêt une signification particulière. " Il fut un temps où, peu importe que les nouvelles soient bonnes ou mauvaises, elles étaient toujours suivies d'un extrait de cette oeuvre de Tchaïkovski, nous explique Tatjana, notre guide. Je me souviens encore de Gorbatchev annonçant la fin de l'Union Soviétique à la télévision. Il avait une boule dans la gorge et, en voulant boire un peu d'eau, il s'est rendu compte que son verre était vide. Immédiatement, son image a été remplacée par celle des ballerines. " Ici, c'est ainsi que vivent les discussions. Poser une simple question à un Russe, et il vous racontera un morceau de l'histoire mouvementée de son pays... Les deux premiers jours, le navire reste amarré dans le port de croisière de Moscou, sur les bords de la Volga. Dans un coin de notre tête, stagne le souvenir des défilés du 1er mai, où les chars et les missiles paradaient sous l'oeil impassible des leaders soviétiques perchés sur les murs du Kremlin. Aujourd'hui, pourtant, Moscou apparaît beaucoup moins sinistre, notamment du côté de " l'anneau des boulevards " qui ceinture le centre historique de la rive droite. Le long de ces belles artères boisées, on passe devant le célèbre théâtre du Bolchoï (xviiie siècle) ou la place Pouchkine. Puis on découvre les Sept Soeurs, un ensemble de gratte-ciel néoclassiques construits après la Seconde Guerre mondiale sur l'ordre de Staline afin de fêter les 800 ans de la mégapole. Le dictateur en voulait huit, mais seuls sept édifices furent finalement érigés. L'un des plus impressionnants est sans conteste le bâtiment principal de l'université d'Etat, dont le style est à mille lieues de l'architecture communiste - plutôt laide, soyons honnêtes - qui s'est imposée par la suite. Le métro, lui aussi, mérite amplement la visite. Parmi ce gigantesque réseau transportant chaque jour plus de 9 millions de voyageurs, les stations du centre sont particulièrement éblouissantes, avec leurs murs en marbre et leurs colonnes, statues, vitraux et mosaïques célébrant les athlètes ou les vertus du travail. Le communisme a beau être révolu, en sous-sol, ses idéologies demeurent. A côté de cela, même si la banlieue n'a jamais réussi à faire face à sa pauvreté et sa décrépitude, Moscou possède toutes les apparences d'une ville prospère, où l'on croise des voitures onéreuses, des boutiques de luxe et des passants vêtus avec soin. Le quartier de Moscow City, lui, est en plein essor : aux heures de pointe, les cravates et les tailleurs affluent près des immeubles de bureaux vitrés, formant une sorte de ballet russe version chic. Le coeur de Moscou reste toutefois le Kremlin, la forteresse urbaine qui se dresse sur la rive gauche de la Moskva, encerclée de deux kilomètres de murs rouges jalonnés d'une vingtaine de tours, dont certaines coiffées d'une coupole dorée. Avec ses trois cathédrales et ses nombreuses églises, son canon et son clocher des tsars, le lieu est magnifique. Le palais des Armures, qui abrite les plus beaux trésors des Romanov - notamment la célébrissime collection d'oeufs Fabergé -, est particulièrement prisé des touristes. Mais le Kremlin abrite aussi plusieurs bâtiments officiels occupés par le gouvernement, dont le bureau de Poutine. Le potentat est d'ailleurs omniprésent dans le paysage urbain, en particulier dans les boutiques de souvenirs, qui le déclinent en costume trois-pièces, en tenue de combat ou torse nu, à cheval, à moto ou en train de poser avec une kalachnikov... La Place Rouge " vide " de Gilbert Bécaud ne l'est plus depuis longtemps. La foule s'y promène jusque tard dans la nuit, lorsque des étoiles rouges - une couleur qui, ici, reste synonyme de beauté - illuminent le sommet des tours de la cité. La légendaire cathédrale Saint-Basile du tsar Ivan iv - alias " le terrible " - est toujours debout, coiffée de ses scintillants bulbes bariolés. Les leaders soviétiques ont envisagé un temps de la détruire afin d'avoir plus de place pour les défilés militaires, mais heureusement, la raison l'a emporté. Côté shopping, le Goum, ancien centre commercial d'Etat, où les bonzes du parti et les touristes venaient autrefois se fournir en caviar et en manteaux de fourrure, ressemble aujourd'hui à une publicité de Noël de Coca-Cola, avec ses milliers de loupiotes. Chanel, Dior, Vuitton, Gucci ou Prada y ont pignon sur rue. Tout cela à un jet de pierre du mausolée où repose Lénine - autant dire que les Russes ont parfois un léger problème de schizophrénie. Au passage, rappelons que la dépouille de Staline, elle, a été retirée du caveau à la décision de Khrouchtchev, qui estimait que le dictateur sanguinaire n'y avait pas sa place. " C'est vrai que la terre ne voudrait pas de lui ", confesse notre guide. C'est pourtant Staline qui, un jour, réalisa le vieux rêve de Pierre le Grand : relier Moscou à Saint-Pétersbourg par la voie des eaux. Ainsi, le canal de Moscou - 360 kilomètres de longueur - fut inauguré en 1937. Notre bateau en emprunte une partie. Quelques centrales électriques fatiguées s'invitent dans le décor, mais à part ça, les prairies ondoyantes succèdent aux forêts de conifères et de bouleaux qui évoquent le paysage du Docteur Jivago. Près de leurs datchas - ces rustiques résidences secondaires en bois -, les locaux s'adonnent aux mêmes plaisirs que les vacanciers : pêche, baignade, canoë ou barbecue. Ici ou là, au-dessus de l'eau, apparaît un clocher solitaire, comme celui du monastère de Saint-Nicolas à Kaliazine, inondé lors de la création du réservoir d'Ouglitch. Nous traverserons quelque seize écluses, dont chaque passage constitue une aventure. Durant les haltes, nous déambulons dans des petites cités aux ruelles flanquées d'échoppes à souvenirs, où l'on est parfois accueilli par des musiciens en costume folklorique ou par une mini chorale. Des villes comme Ouglitch et Goritsy ont conservé l'atmosphère de l'ancien empire soviétique : Lénine dresse un doigt de pierre vers le ciel, tandis que les rues fourmillent encore de vieux modèles de Lada ou de Volga, et d'autobus crachant une épaisse fumée noire. A côté de cela, des babouchkas en bottines usées tentent de récolter quelques pièces en récitant - dans un français irréprochable - Ma liberté de Paul Eluard. A Ouglitch, les fresques de l'église Prince-Dimitri-sur-le-Sang-Versé illustrent la mort du fils d'Ivan le Terrible, assassiné en 1591 à l'âge de 9 ans à peine par les partisans du futur tsar Boris Godounov. Le " lieu du crime " respire encore la nostalgie et invite au recueillement. Même sensation du côté de l'imposant monastère de Saint-Cyrille-Belozersky, au bord du lac Blanc de Goritsy, lui aussi hanté par un drame. Fondée en 1544 par l'une des belles-filles d'Ivan le Terrible, sa section féminine a ironiquement fini par devenir sa prison, le souverain paranoïaque ayant fait assassiner son fils et envoyé sa bru finir son existence au cloître, où elle périt noyée dans les eaux du lac. Etrange paradoxe : la légende prétend qu'en s'y baignant, on en ressort rajeuni de dix ans... Bien sûr, les attractions locales ne constituent pas toutes des témoins d'un passé violent. Ainsi, la petite île de Kiji, sur l'immense lac Onega, est un endroit absolument idyllique. Avec ses moulins à vent en bois, ses fermes, ses jolies chapelles et, surtout, les vingt-deux coupoles de la superbe église de la Transfiguration - hélas en restauration depuis une dizaine d'années -, ce musée en plein air est une ode à l'architecture russe en bois, classé à juste titre au Patrimoine mondial de l'Unesco. Autre lieu à ne pas manquer : Mandroga - un ancien village de pêcheurs de Carélie -, où d'énormes chachliks grésillent sur un barbecue au son d'un petit orchestre folklorique jouant Kalinka ou Ochi Chernye, des refrains qui reviennent souvent au cours de notre croisière. Après un périple de 1 320 kilomètres, le M/S Kandinsky jette l'ancre à Saint-Pétersbourg, dont le fondateur est immortalisé sous la forme d'un colossal cavalier de bronze sur sa monture bondissante. Avec sa taille de 2,04 m, ses ambitions réformatrices, ses connaissances scientifiques et son goût des voyages, Pierre ier (1672-1728) était un grand homme à plus d'un titre. En 1703, quand il décide de bâtir Saint-Pétersbourg, il voit la ville remplacer Moscou comme capitale de la Russie, histoire de tourner son pays vers l'Europe occidentale. Beaucoup moins marquée par les décennies communistes, la cité est d'une élégance rare. Pour admirer ses palais du xviiie, rien de tel qu'un tour en bateau sur la Neva et les pittoresques canaux qui sillonnent la ville. Les bateaux-mouches sont régulièrement escortés par des gamins qui les suivent au trot depuis la rive en faisant des signes aux passagers depuis chaque pont. Au bout d'une dizaine de kilomètres, essoufflés et les joues cramoisies, ils attendent les touristes à l'embarcadère en tendant la main... Les plus belles bâtisses historiques sommeillent un peu à l'écart de la ville. Le Palais Catherine, situé à Tsarskoïe Selo, fut la résidence d'été des tsars depuis l'époque de la grande impératrice et reste célèbre pour sa clinquante chambre d'ambre. Celui de Peterhof, l'équivalent russe de Versailles avec ses fontaines dorées, a été construit à l'initiative de Pierre le Grand le long du golfe de Finlande. Homme universel mais aussi monarque cruel, comme tant de ses prédécesseurs et de ses successeurs, le tsar repose dans la cathédrale Saint-Pierre-et-Saint-Paul, sur la rive gauche de la Neva. C'est également là qu'ont été ré-enterrés les restes des derniers Romanov : Nicolas ii, Alexandra et leurs cinq enfants, tous exécutés en 1918 par les bolcheviks. Toute la famille a été canonisée par l'Eglise russe en 2000 et réhabilitée en 2008 par la Cour Suprême de Russie. Poutine soigne manifestement ses rapports avec l'institution orthodoxe, lui que ses biographes qualifient volontiers de " nouveau tsar "...