Deux coups de tambour dans la nuit et la foule se dresse comme un seul homme. En silence, les yeux rivés sur "l'Oeil". Les deux coups suivants annoncent le début de la prière de minuit. Sur le balcon surplombant l'étrange nef, le dan nguyet, le dan ty ba et le thanh la, cousins de la guitare et du gong, offrent des résonances mêlant musiques arabes, asiatiques et parfois jazzy. En contrebas, des gardes séparent les sexes, les cultes et les couleurs: les bouddhistes jaunes, les confucianistes rouges et les taoïstes bleus au centre; les adeptes ordinaires sur les côtés. Toisés par des dragons servant de lustres, des centaines de croyants, pieds nus, tapissent le carrelage du Temple Sacré. Dehors, ils sont plus de 10.000 à assister à l'ouverture du Festival annuel en l'honneur de Diêu Trì Kim Mau, Sainte-Mère déesse et alter ego de Dieu le Père au sein du caodaïsme.
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Deux coups de tambour dans la nuit et la foule se dresse comme un seul homme. En silence, les yeux rivés sur "l'Oeil". Les deux coups suivants annoncent le début de la prière de minuit. Sur le balcon surplombant l'étrange nef, le dan nguyet, le dan ty ba et le thanh la, cousins de la guitare et du gong, offrent des résonances mêlant musiques arabes, asiatiques et parfois jazzy. En contrebas, des gardes séparent les sexes, les cultes et les couleurs: les bouddhistes jaunes, les confucianistes rouges et les taoïstes bleus au centre; les adeptes ordinaires sur les côtés. Toisés par des dragons servant de lustres, des centaines de croyants, pieds nus, tapissent le carrelage du Temple Sacré. Dehors, ils sont plus de 10.000 à assister à l'ouverture du Festival annuel en l'honneur de Diêu Trì Kim Mau, Sainte-Mère déesse et alter ego de Dieu le Père au sein du caodaïsme. D'un anglais magnifié par son passage à l'université de Westminster, Elmer Nguyen se présente comme un simple fidèle devenu bénévole le temps du Festival. "Je me suis rapproché du caodaïsme à mesure que je prenais conscience qu'au-delà de la vie matérielle, j'avais besoin de spiritualisme", prétend-il, alors qu'il prend l'air à l'extérieur du temple. Cette religion est une combinaison d'éléments propres au bouddhisme, au taoïsme, au confucianisme et même au catholicisme et à l'islam. "Notre but est de construire des ponts entre les confessions pour rassembler les gens et amener la paix dans le monde." Qu'il se rende dans une église, un monastère bouddhique ou une pagode, le caodaïste reçoit indifféremment la bénédiction de Jésus, de Bouddha et de Cao Dai, l'Etre suprême. Massimo Introvigne n'aime pas le poisson. Et les chips aux crevettes le dégoûtent. Contraint à la diète en plein temps de midi, ce sociologue des religions italien assouvit donc sa soif de curiosité en interpellant le révérend Canh Tran, actuel président de la Mission étrangère du caodaïsme. "A deux reprises, Dieu le Père a révélé sa vérité à l'Homme sous une forme humaine (NDLR: Moïse et Jésus pour les chrétiens). Ses messages se sont heurtés à la fragilité de l'Homme. Aujourd'hui, il a décidé de manifester sa paix à travers des médiums. Le caodaïsme correspond à ce troisième pardon universel de Dieu", sert-il en guise d'intro évangélique. Ce week-end, Canh Tran accompagne une délégation de spécialistes internationaux des religions à travers le site sacré de Tây Ninh, l'équivalent du Vatican, à 90 km au nord de Ho Chi Minh Ville. Ce culte naît officiellement en 1926 lorsque le Phu Ngo Van Chieu, fonctionnaire de l'Etat, reçoit des messages de l'Etre suprême lors de séances de spiritisme. Sa mission est claire: rassembler les confessions du monde et prôner la paix. Pendant deux ans, il propage cette annonce et utilise un Oeil pour symboliser l'omniprésence et l'"omnivision" de Dieu. Puis se retire dans une vie de privation. Le caodaïsme se trouve alors un pape en la personne de Lê Van Trung, jeune quinqua habité par l'esprit d'un poète chinois du VIIIe siècle mort de noyade un soir où, ivre, il essayait de recueillir un rayon de lune. A ses côtés, Pham Công Tac assume la casquette de Supérieur en organisant et développant cette religion jusqu'à sa mort en 1959. Sur le site sacré de Tây Ninh, la maison de Tac est un incontournable pour les fidèles les plus fervents. Certains prient devant sa porte d'entrée, d'autres visitent son intérieur, découvrent ses photos, son dentier et le lit de son dernier râle. La mort n'inquiète pas les caodaïstes, elle est partie prenante de l'évolution de l'âme sur la voie de la perfection. "Il existe cinq rangs distincts: homme, sage, saint, immortel et enfin Bouddha, raconte Canh Tran. A la mort, le corps reste sur terre et l'âme retourne là-haut, d'où elle est issue. Pour passer au rang suivant, elle reçoit une mission qu'elle redescend accomplir." Dans une autre enveloppe charnelle et un autre monde. La cosmologie Cao Dai comprend en effet 72 astres habitables. Après son passage sur terre, la 68e planète, l'esprit est envoyé sur la 67e et ainsi de suite dans un ordre décroissant. L'étoile ultime? Le Nirvana. Les allées du Marché des offrandes n'ont rien à envier à Times Square: du bruit, du monde et cet éblouissant spectacle de néons dans les 101 échoppes de la halle. A côté des pyramides de fruits et bougies, le dévouement des fidèles se matérialise par des créations telles qu'un phénix en curry et au crâne en oignon ou un dragon en feuilles de papayes. "Les gens prennent énormément de temps pour tout confectionner en l'honneur de la Sainte-Mère Déesse, sourit Toni Ly, une bénévole. On offre uniquement des fruits, des cakes et des fleurs, poursuit-elle. Cette nourriture sera distribuée demain à des enfants. Ils adorent venir ici." Et ne sont pas les seuls. Durant le Festival, 20.000 à 200.000 croyants du pays entier, selon les sources, parsèment le site de leurs bivouacs familiaux. A l'angle de quelques rues, les files s'organisent pour la distribution de nourriture, végétarienne et gratuite. Bloqué par le concert des réceptions officielles, Grzegorz Fraszczak n'assiste pas à la scène. Peu importe, après plusieurs années d'études sur le sujet, le sociologue polonais connaît la générosité des caodaïstes. "C'est l'une des raisons de la forte popularité de cette religion au sein d'une société vietnamienne notamment caractérisée par son désintérêt pour les seniors, commente-t-il. Sous le régime colonial français, beaucoup de Vietnamiens se sont sentis relégués au rang de population de seconde catégorie. Que Dieu choisisse leur pays pour répandre une nouvelle religion destinée à amener la paix a donc été vu comme un miracle." Influencé par le contexte politique et social du début du XXe siècle, le caodaïsme se construit à la fois sur la base de la tradition et de la culture asiatique, mais intègre également des éléments occidentaux tels que la symbolique des fruits et la hiérarchie des dignitaires, dont fait partie le révérend Canh Tran. Un statut qui le prive officiellement d'oeuvre de chair, d'alcool, de viande et de poisson. "Tuer des animaux revient à tuer nos frères encore arriérés sur la voie de l'évolution", justifie ce petit bonhomme loquace qui sort d'un processus de diminution progressif de sa consommation de viande rappelant certaines méthodes pour arrêter de fumer. Les hauts dignitaires ont théoriquement le privilège de correspondre avec Cao Dai et les esprits saints. Lors de séances de spiritisme avec des médiums, ils utilisent une corbeille à bec pour échanger avec l'au-delà. Dès que la communication débute, deux médiums assis face à face provoquent des mouvements de ce cylindre de vingt centimètres flanqué d'un manche en bois à tête de phénix. Le bec de l'oiseau légendaire peut soit picorer un tableau alphabétique, soit tracer des lettres au moyen d'un pinceau, voire même se déplacer sur un panneau recouvert de sable fin pour délivrer le message. Aucune séance n'est organisée depuis 1975 (lire l'encadré ci-dessous), mais les missives jusqu'ici récoltées nourrissent toujours le mouvement caodaïste. Avec ses ornements, le grandiose Temple Sacré prend tour à tour des airs de palais de Disney, de marché de Noël et de boui-boui flétri. La fresque principale du hall d'entrée réserve aussi sa surprise. Victor Hugo y apparaît en train d'écrire les mots "Dieu et Humanité. Amour et Justice." Le poète serait l'incarnation d'un esprit saint, envoyé en mission sur terre pour propager le caodaïsme. "Je suis sous sa direction, affirme Canh Tran, conscient que l'auteur est mort quarante-et-un ans avant la création du culte. Victor Hugo était un adepte de spiritisme et pour tout Vietnamien qui a appris le français dans les années 20, son nom évoque une idéologie humaniste." C'est donc à travers ses écrits que l'écrivain transmet le message rassembleur de Cao Dai. Le panthéon caodaïste rassemble d'autres grands personnages tels que Jeanne d'Arc, Marie Curie ou encore Lénine. Des noms qui ne surprennent plus Grzegorz Fraszczak. "Ces gens se sont battus pour la liberté, pour la paix et ont essayé de se développer en tant qu'être humain. C'est pour cela qu'ils sont vénérés, pas parce qu'ils ont fait des miracles, avance ce doctorant. C'est une décision du peuple. Un homme doué qui enseigne son savoir et permet ainsi de perpétuer cet art à travers les âges sera également considéré comme un saint." Incontournable, la Grande Parade marque l'apothéose du Festival. La statue de Jeanne d'Arc fait partie du char des 9 Muses qui se dirige vers le Temple Sacré accompagné d'acrobates, musiciens et danseurs déguisés en poulets. A l'approche de 22 heures, le Grand Dragon, dont l'impressionnante structure est portée par dix hommes, se décide à cracher du feu devant une foule conquise. "Il n'y a qu'au pied du Saint-Siège que le dragon est docile, argue Canh Tran, moulu de fatigue. Ailleurs, il réagirait comme s'il était libéré de prison et ça serait une calamité. Les messages nous l'ont dit." Essentiel au caodaïsme, le spiritisme pose encore question et vaut parfois à cette confession une réputation de secte désordonnée. Un réflexe occidental qui pousse à considérer ce qui sort des clous comme hérétique, dit Grzegorz Fraszczak. "En Asie, les gens se basent plus sur le vécu que sur les dogmes. Ils ont une direction à suivre, mais ils interprètent et enseignent leur religion en fonction de leur expérience, qu'elle soit liée à leur quotidien ou à d'autres cultes." D'un dernier sourire, le sociologue polonais prend congé. Rendez-vous Planète 67.