"Une image se détériore vite, mais met beaucoup de temps à se reconstruire", nous dit Georgios Maillis, en connaissance de cause. A 43 ans, l'un des cinq bouwmeesters que compte le pays - et le seul de Wallonie - a dû faire face à des défis dont ses homologues ont été épargnés. Bien sûr, ses attributions concernent avant tout l'aménagement du territoire, mais avant de s'y atteler, il a dû combler un titanesque déficit d'image et partir à l'assaut des préjugés. "Tous les bouwmeesters ont un socle de compétences communes, et des particularités. La mienne, c'est d'englober une série d'autres compétences relatives aux paysages, aux espaces publics et surtout à l'identité et l'événementiel." Car pour lui, la première chose à faire fut de recréer une identité, pour remplacer l'ancienne, "complètement has been", et pouvoir efficacement communiquer sur les nouveaux projets. "L'idée était de mettre en place un cadre graphique, sans renier notre histoire, de faire une synthèse entre passé, présent, et ce que l'on veut devenir, on essaye d'en tirer un symbole fort. Quelque chose qui parle aux jeunes et fait sens pour les moins jeunes, et dont on peut être fier." Cette délicate entreprise de modernisation de l'image, via l'un de ses aspects essentiels, l'identité graphique, fut une réussite avec l'avènement d'un nouveau logo, ce C majuscule, surmonté d'une couronne.
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"Une image se détériore vite, mais met beaucoup de temps à se reconstruire", nous dit Georgios Maillis, en connaissance de cause. A 43 ans, l'un des cinq bouwmeesters que compte le pays - et le seul de Wallonie - a dû faire face à des défis dont ses homologues ont été épargnés. Bien sûr, ses attributions concernent avant tout l'aménagement du territoire, mais avant de s'y atteler, il a dû combler un titanesque déficit d'image et partir à l'assaut des préjugés. "Tous les bouwmeesters ont un socle de compétences communes, et des particularités. La mienne, c'est d'englober une série d'autres compétences relatives aux paysages, aux espaces publics et surtout à l'identité et l'événementiel." Car pour lui, la première chose à faire fut de recréer une identité, pour remplacer l'ancienne, "complètement has been", et pouvoir efficacement communiquer sur les nouveaux projets. "L'idée était de mettre en place un cadre graphique, sans renier notre histoire, de faire une synthèse entre passé, présent, et ce que l'on veut devenir, on essaye d'en tirer un symbole fort. Quelque chose qui parle aux jeunes et fait sens pour les moins jeunes, et dont on peut être fier." Cette délicate entreprise de modernisation de l'image, via l'un de ses aspects essentiels, l'identité graphique, fut une réussite avec l'avènement d'un nouveau logo, ce C majuscule, surmonté d'une couronne. Entouré d'une équipe d'architectes, artistes, paysagistes et graphistes, il a ainsi préféré, au titre "maître-architecte", celui de bouwmeester, "car il concerne la construction au sens large, et beaucoup de disciplines interviennent dans la construction d'une ville. C'est un organisme complexe et il faut la prendre telle qu'elle est, donc confronter des points de vue différents. Si on cherche des solutions en ne mettant que des architectes autour de la table, je plains les habitants", résume-t-il avec son franc-parler coutumier. D'aucuns s'étonneront de le voir si préoccupé par l'événementiel, mais pas le principal intéressé, pour qui le changement est un état d'esprit: "Il n'y avait pas de vie dans la ville. Quand une population va faire la fête autre part, quand elle ne participe à aucun événement dans sa cité, c'est qu'elle n'y croit pas. C'est le pire symptôme de l'échec urbain." Aussi vaste que les défis auxquels elle s'attaque, sa fonction ne se limite donc pas à l'architecture, et vise plutôt à la valorisation du territoire. Pour ce Carolo d'origine, il fallait sortir de l'image qui colle à Charleroi depuis des décennies, celle des friches industrielles, des cathédrales de fer, d'un grand parc d'exploration urbaine. Oublier ce tableau fait de ruines, si photogéniques soient-elles. "Bien sûr, il y a des sites d'urbex qui sont superbes, reconnaît-il, mais Charleroi, c'est plus que ça." Emballé par l'idée de dévoiler d'autres aspects de sa métropole, il nous propose un mini-tour archi, guidé par deux principes: à la fois ses coups de coeur perso et les choses "à voir absolument": "Dans plusieurs de ces bâtiments, les espaces verts occupent une place centrale. Certains sont connus, d'autres moins, mais il y a toujours quelque chose à voir." On ne demande qu'à le croire, et l'on s'en va découvrir le côté vert du Pays Noir. "C'est évidemment l'oeuvre de Jean Nouvel, que je ne connais pas personnellement, mais pour en avoir parlé avec lui à deux reprises, lors de rencontres à Paris et Venise, il la connaît très bien, il m'a parlé de la façon dont il avait étudié la forme, etc. C'est vraiment lui qui l'a dessinée, ce n'est pas le boulot d'un stagiaire sur lequel il a simplement mis son nom. Tout le monde la connaît, et c'est un édifice important pour Charleroi, notamment parce qu'elle travaille sur deux échelles: une échelle hyper-locale, le quartier, où il se passe quelque chose au niveau de l'espace public qui respire, qui s'ouvre complètement, avec la mise en place d'un paysage minéral et végétal, avec cette ouverture par rapport aux ailes anciennes, et la flèche moderne, la tour. C'est une proposition assez forte, bien réalisée au niveau urbain et architectural. Ensuite, on a l'échelle plus territoriale: cette tour, on la voit de très loin, et grâce à elle, on sent qu'il se passe quelque chose dans cette ville, où il ne se passait plus rien. Pendant longtemps, il n'y a pas eu de changement, alors ça prouve que le centre est réinvesti." "Pour moi, ces bâtiments de Jacques Depelsenaire comptent parmi les plus beaux de la ville et sont concentrés sur un site, du côté de Marcinelle et Loverval. Au niveau architectural, c'est la division 1, la classe internationale. Et le tout dans un écrin vert, avec ses lacs, qui donnent l'impression d'être dans le nord des Etats-Unis, alors que l'on est bien à Charleroi. C'est un lieu très étonnant, le paysage est exceptionnel. On avait rénové la piscine avec mon bureau d'archi, et à l'époque, on avait fait venir un drone: il survolait la forêt, puis le premier lac apparaissait, puis la piscine, avec tout son graphisme, puis le Lakeside, il y avait un côté presque hitchcockien, comme un rappel du travelling au début de Shining, on a vraiment l'impression qu'il va se passer quelque chose." "C'est le siège d'une ancienne manufacture de pianos, construite en 1933 par l'architecte Marcel Leborgne; un édifice moderniste absolument magnifique, situé sur un coin, côté Sambre. Là, on est vraiment sur le type de construction où il ne faut aucune notion d'archi pour pouvoir l'apprécier, n'importe qui peut le regarder et constater que c'est un chef-d'oeuvre. On en parle très peu alors que, pour moi, c'est l'une des plus belles constructions de Charleroi, alors je trouvais vraiment important qu'elle soit citée." "C'est le bâtiment de la RTBF et de TéléSambre, il est vraiment super. Déjà au niveau de sa programmation, c'est assez particulier de voir un partenariat entre deux télévisions, l'une nationale, l'autre locale - et ce n'était pas nécessairement évident de mettre tout le monde autour de la table pour travailler ensemble. Ensuite, le bâtiment devait s'ériger sur la place de la Digue, un ancien parking, alors en cours de rénovation. Je ne cache pas que je trouve que cette place manque d'arbres, et de beaucoup d'autres choses, mais c'est un lieu qui est en train de revivre. Tous les bâtiments ont été rachetés et il se passe toujours quelque chose au niveau du rez-de-chaussée, comme des petits restaurants, des commerces. Moi, je préfère un joyeux bordel à un truc beau qui ne fonctionne pas. L'édifice en lui-même a de la gueule, la façade fait une belle interface entre ce qui est derrière, les coulisses, et la place elle-même. Grâce à ses ouvertures, on voit les gens qui travaillent sur les plateaux, dans les studios, j'aime ce paradoxe - voulu - entre la transparence, "Regardez ce que l'on fait à l'intérieur", et l'opacité. Il y a une part de mystère, ça me fait penser au travail de l'artiste Richard Serra." "C'est un quartier étonnant, dans lequel on retrouve le BPS 22, le bâtiment Gramme, l'ancienne Université du Travail. Ce sont des édifices anciens datant de l'Exposition industrielle de 1911, et l'ensemble est très beau. On va bientôt rénover quasiment tous les bâtiments, les restaurer et revoir tout l'espace public, donc le quartier va complètement s'ouvrir sur la ville-haute. Je me répète, mais cet endroit est étonnant, même quand on est de Charleroi, on ne le connaît pas - alors que c'était tout de même le centre de gravité de l'Expo, pour laquelle le projet était énorme, avec beaucoup de constructions. C'est là qu'on positionne le campus de Charleroi avec l'ULB, l'UMons et les écoles provinciales, on veut concentrer les écoles et les étudiants en un point précis, qui a un potentiel assez fou parce que tout était vide. L'objectif est effectivement de réinvestir ce qui existe déjà, plutôt que de décider d'établir un nouveau campus au milieu de nulle part." "C'est une piscine tout en béton, dessinée par Jean Hiernaux, qui est par ailleurs également responsable du ring de Charleroi, et c'est pour moi un chef-d'oeuvre de l'architecture brutaliste. Quand on la regarde, on a l'impression d'être au Japon, c'est un truc complètement dingue, hallucinant, du brutalisme à l'asiatique - et les architectes en sont souvent fans. Ce genre de bâtiment, on le démolissait assez facilement par le passé, mais progressivement, et grâce aussi à des comptes Instagram dédiés au brutalisme, le grand public commence à comprendre ce type de projet. Avant, on voulait juste les dégager." "Parmi les projets que j'aime beaucoup, notamment parce que le vivant y occupe une place centrale, il y a cette maison de Mont-sur-Marchienne, qu'il faut absolument aller visiter. Elle est incroyable, magnifique, tant au niveau de l'architecture que du design - pour la petite histoire, les propriétaires, Patrick et Alix Everaert, étaient les fondateurs du site de référence DesignAddict. Quand on s'y trouve, on peut observer toutes les continuités spatiales de l'intérieur vers l'extérieur, et de l'extérieur vers l'intérieur; c'est quelque chose! Il y a quelques années, ils se sont lancés dans la permaculture et leur activité est désormais centrée sur leur superbe jardin potager. Le projet s'appelle Fanfare, ils y organisent des visites, et c'est assurément à faire." "Encore un endroit dont on parle très peu. C'est une église que j'aime beaucoup, elle est située sur la place Charles II et enclavée par des petites maisons. J'avais un peu hésité à la faire figurer dans ma sélection, mais c'est moins l'extérieur que l'intérieur qui m'intéresse: c'est une église tout en béton, elle a une nef juste merveilleuse; c'est une expérience artistique, elle est en mosaïques dorées. L'ensemble est immense et extrêmement beau, quand il y a du soleil, la lumière entre à l'intérieur et rayonne dans l'espace en béton. C'est quelque chose à voir."