Les maroquiniers du luxe aiment le Nylon. Plus éphémères que jamais, rajeunis, allégés, leurs nouveaux sacs ne font pas dans l’embrouille. Le cuir cède la place à la fibre synthétique. Pour des it-bags résolument fashion.

Il ne jure plus que par le Nylon, Diego Della Valle. Le patron du groupe Tod’s a désormais la fibre synthétique. Lui, le baron de la chaussure et de la maroquinerie, s’est entiché de cette matière qui ne figurait même pas au dictionnaire avant 1935. Lui, le petit-fils d’un savetier, le fils d’un cordonnier, qui éleva le travail de la peau au rang d’art/isanat dans la plus belle tradition du savoir-faire italien, voilà qu’il s’amourache du Nylon. Lui, le Cavaliere del Lavoro, le Seigneur des picots, le père de Tod’s, de Hogan, de Fay, le sauveur de Roger Vivier craque pour ce sous-produit du goudron, qui heureusement n’en a pas l’odeur. C’est que  » Super Diego  » a un but dans la vie : faire de sa griffe le top 3 des marques de luxe, d’ici à 2010,  » les deux autres, précise-t-il, étant Chanel et Hermès « . Diego Della Valle – 3 bateaux, 3 femmes, 2 Ferrari, 1 club de football, 1 collection d’art moderne – a toujours rêvé de conquérir le monde. Avec des sacs en Nylon, l’affaire est peut-être un peu plus aisée. Surtout s’ils se hissent au rang d’it-bags.

Rendre à Césarà

L’idée n’est pas neuve. Elle est même signée Miuccia Prada. En 1971, cette ex-étudiante en mime et en sciences politiques finit par reprendre la vénérable maison familiale fondée par son grand-père Mario, maroquinier, qui a pignon sur rue depuis 1913, Galleria Vittorio Emanuele, à Milan. En 1978, elle imagine mezza voce un premier sac en Nylon,  » mais un Nylon qui n’est pas quelconque et qui ne ressemble à aucun autre « , précise-t-on chez Prada. Miuccia ne sait pas encore qu’elle va mettre une petite décennie à redéfinir le luxe et le désir sur la planète fashion. Avec une matière jusqu’alors réservée aux bas et aux brosses, voire aux parachutes, aux antipodes des critères communément admis dans le monde de la maroquinerie haut de gamme.

Il se fait que mademoiselle Prada voulait  » un sac fonctionnel, durable, luxueux mais réalisé dans une matière industrielle  » et qu’elle avait découvert le pocono, du 100 % Nylon,  » tissé aussi délicatement que de la soie « , dans une usine spécialisée dans les fibres à usage militaire. Dans la maison, encore aujourd’hui, on psalmodie comme un mantra :  » Que la technologie serve les idées et la créativité et non l’inverse.  » En 1984, pour l’automne-hiver, elle en fait un sac à dos version ville, waterproof et plus dur à cuire que le cuir. En filigrane, une certaine idée de la transgression, un  » fashion statement « , pour les  » women on the go « , la parfaite alternative pour avoir les mains libres et l’air accessoirisée. Six saisons plus tard, il trouve sa forme définitive – depuis on n’y touche plus. Et il fait un tabac, il se chuchote que c’est grâce à lui que Miuccia a pu se lancer (financièrement) dans le prêt-à-porter, en 1988. Vingt ans plus tard, le Nylon est toujours là, il fait ses gammes, devient jupe et rejoue son air préféré, avec référence au minimalisme des nineties cher à Miuccia la visionnaire. Sur les podiums, sa version automne-hiver 08-09 a fait parler d’elle. La Donna Prada a réussi sa mue : double ration de volants, poignées en cuir glacé, cadenas miniature en métal gravé et cinq lettres de la griffe en lieu et place du triangle logotypé.

àce qui est à Prada

C’est ce sac iconique, et tout le reste, qui vaudra à Miuccia Prada des titres mirifiques (CFDA International Award en 2004 ou Officier de l’ordre des arts et des lettres du ministre français de la Culture en 2006), une place décernée par Vogue USA parmi  » les sept magnifiques de l’industrie de la mode  » et même une entrée au musée, dans la collection permanente du Guggenheim Museum de New York, avec une sélection d’accessoires historiques de la griffe italienne, dont le sac à dos en Nylon. C’est encore ce sac indétrônable et tout le reste qui lui permettront d’aligner ces chiffres pour l’année 2007 : 1,66 milliards d’euros de chiffre d’affaires, plus qu’Hermès moins que Gucci, 127 millions de bénéfices, les meilleurs résultats de l’histoire de Prada. Qui rhabille désormais le diable. Et joue dans la cour des grands.

Comme du cuir

Sûr que cette success story donne des idées.  » Loin de nous l’idée de concurrencer Prada, dit-on chez Tod’s. Mais nous avions juste l’envie de travailler une nouvelle matière, moderne, traitée comme si c’était du cuir !  » Il faut dire que Fay, la petite s£ur, l’utilise depuis des années, et qu’elle lui a donné ses lettres de noblesse.  » Comme rien ne sort de la maison sans l’accord de monsieur Della Valle, de la couleur des lacets au papier d’emballage « , on peut croire à l’effet tache d’huile. Giles Deacon ne démentira pas. Depuis décembre 2007, le jeune créateur britannique est le directeur artistique de Fay, et ce n’est pas un hasard. Sa mission, après avoir assimilé l’ADN de la marque :  » explorer le côté jeune, moderne, féminin de la griffe « .  » Nous savons tous, note-t-il, que Fay possède une histoire solide et une identité bien définie. Le Nylon – brillant, opaque, rugueux et ripstop – est l’un des matériaux les plus employés ici, historiquement. Et certains modèles de sacs d’inspiration sportive avaient d’ailleurs déjà été réalisés en Nylon. Ce que je me suis efforcé de faire ? Transformer le Nylon en un tissu  » noble « , en l’enrichissant de roses extrêmement élégantes et de détails en vernis, pour ajouter le goût au côté pratique.  » Et pourquoi le Nylon, insiste-t-on. Et il répond, comme un enfant qui a déballé son cadeau de Saint-Nicolas :  » Justement, parce que j’ai voulu suivre la tradition de Fay et l’interpréter à ma façon. Ce matériau me plaît beaucoup, il allie l’aspect pratique et l’élégance. Et comme il y en existe plusieurs sortes, je peux jouer avec des formes, des emplois totalement différentsà « 

Tout un univers

 » Etre fidèle à son héritage ne signifie pas être figé « , martèle Diego Della Valle qui fait souffler un vent nouveau sur Tod’s. Petit historique pour non-initié : novembre 2006, le styliste new-yorkais Derek Lam est nommé directeur de la création femme de Tod’s, histoire d’apporter  » une dimension ludique, une touche excentrique « . Eté 2006, un nouveau sac sort des usines Tod’s, à une heure de route d’Ancône, en Italie. Petit émoi dans le monde de la maroquinerie : il est en Nylon, n’a pas encore de nom, une forme rectangulaire, un genre plutôt unisexe, se porte en bandoulière, décontracté. Et puis l’hiver arrive et avec lui, dans sa version cabas, le  » Pashmy « , nouvellement baptisé. Pourquoi ce nom ? se demande-t-on. Réponse d’Alessandra Gerla, responsable du bureau de presse à Paris :  » Monsieur Della Valle a décidé que c’était Pashmy, c’est Pashmy.  » Et voici que vient l’hiver 08-09 et avec lui, un  » Pashmy  » nouveau cru, comme  » un sac doudou « , souple, avec sangle en cuir verni cousue main, doublure en satin, boucle plaquée or rosé, 4 poches fonctionnelles et 4 heures de travail pour le réaliser. Ajoutés à ce Pashmy, une ligne de bagages, des sacs pour homme, des trousses, des bérets, des chapeaux en Nylon. Chez Tod’s, on s’enthousiasme :  » Tout un univers s’ouvre à nous. « 

Des sacs de stars

Il répète à l’envi, Diego Della Valle, que  » 1 personne sur 10 environ dans les aéroports porte des mocassins ou un sac Tod’s « . Le sac calé sur l’épaule, les stars lui donnent raison, photo à l’appui – pas une qui n’ait été shootée en flagrant délit de todseries voyageuses – de Cameron Diaz à Molly Sims, en passant Halle Berry, Kate Winslet ou Patrick Dempseyà Quant aux autres, les Gwyneth Paltrow, Anne Hathaway, Lucy Liu, Reese Witherspoon ou Julia Roberts, elles ne se privent pas de s’afficher aux Oscars ou aux Golden Globes, accessoire griffé à la main. La guerre des sacs passe par elles. Rien de tel donc qu’une égérie pour annoncer urbi et orbi la naissance d’un nouveau  » Pashmy « . Mis en musique grâce à un plan de comm millimétré. Primo, choisir une actrice qui représente  » non seulement un style de vie mais aussi une certaine élégance « . Andie MacDowell, avant-hier, Sienna Miller, hier, Gwyneth Paltrow aujourd’hui,  » des filles bien dans leur époque, fashion et élégantes à la fois, au style bien en accord avec nos produits « . Le commentaire est de Diego Della Valle. Deuzio, la faire photographier par d’autres stars (Mario Testino, pour la campagne de la saison). Tertio, lui faire jouer son propre rôle, habillée de pied en cap par Derek Lam (collection capsule de l’automne-hiver 08-09) et dûment sacochée  » Pashmy  » dans un film écrit et dirigé par Dennis Hopper, ami de la famille. Quatro, organiser un lancement en grande pompe en pleine fashion week milanaise, le 24 septembre dernier. Faire la fête avec ces grands noms, plus quelques people, dans l’entrepôt Tod’s, via Savona, redécoré pour l’occasion en salle de bal fellinienne. Et mettre le monde à ses pieds.

La guerre des sacs a bien commencé. A l’heure où Delvaux, Hermès et Louis Vuitton n’ont pas encore osé franchir le pas, où Marc Jacobs, jouant cavalier seul, a déjà tâté du Nylon (or on sait qu’en mode les frontières sont souvent poreuses), à l’ère des it-bags qui servent d’entrées de marques, les maroquiniers de luxe réfléchissent à des projets différents, d’où le cuir serait absent. Le futur est Nylon.

Anne-Françoise Moyson

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