Designer, chef ou créateur: ces Belges qui s’épanouissent dans l’Hexagone

© Renaud Callebaut et Philippe Berkenbaum (montage)

Ils ont choisi l’Hexagone pour exercer leur talent. A l’aube des élections présidentielles, ils nous parlent de leur terre d’adoption et de comment ils y ont fait pousser des graines à leur tour… pour accomplir leurs rêves.

Véronique Leroy, créatrice de mode

A peine sortie de l’adolescence, elle est montée à Paris capitale de la mode. Véronique Leroy y a étudié le vêtement de A à Z, fait ses armes chez Azzedine Alaïa et lancé sa marque à son nom en 1991. Elle a donc à son compteur plus de soixante collections griffées Véronique Leroy et des défilés mémorables lors des Fashion Weeks dans la Ville lumière. Sa singularité, belge et stylistique, a toujours fait la différence.

Véronique Leroy
Véronique Leroy© Renaud Callebaut

« Ado, je ne rêvais pas de Paris, je rêvais de faire de la mode. Et je savais que c’était le seul endroit où aller. J’ai grandi à Paifve, le dernier petit village francophone avant le Limbourg, sur la route qui va de Liège à Tongres, et je savais que c’était dans la capitale française que ça se passait. J’y ai débarqué en été, après ma rhéto, j’avais 18 ans et une mission à accomplir: entrer dans le milieu de la mode. Je n’étais venue que pour ça, je ne pensais qu’à étudier et travailler, je n’ai absolument pas profité de la ville et je n’ai pas tout de suite pris conscience de sa beauté et de sa magie. J’ai fait une école de modélisme pendant un an où j’ai acquis une connaissance approfondie de la construction du vêtement mais je n’y ai pas développé mon goût, ce n’était pas l’école dont je rêvais. Je me suis alors inscrite au Sudio Berçot, où régnait une atmosphère de mode, cette légèreté, cet état d’esprit français ; le style y était au coeur des préoccupations. Quand j’ai eu terminé mes études, j’ai été me présenter chez Azzedine Alaïa, c’était un exilé comme moi, nous venions d’un milieu modeste, il aimait travailler, moi aussi, on s’est reconnus. J’ai eu le sentiment d’être au meilleur endroit du monde et j’y suis restée quatre ans. Et puis j’ai lancé ma marque en 1991 – je persiste à dire « nonante-et-un », quand je compte, je compte en belge, toujours. D’ailleurs ici, je parle belge à tout le monde. Les gens me demandent parfois: « Qu’est-ce que c’est votre petit accent? » Je n’ai jamais cherché à le perdre! Je ne me sens pas française et si je devais me reconnaître dans une appartenance, ce serait parisienne. Parce que c’est la ville où j’ai vécu le plus longtemps, j’en ai même pris les mauvaises habitudes, ce côté un peu expéditif notamment, c’est moins rond qu’en Belgique. J’ai mis du temps à comprendre ces codes. Chez nous, c’est plus simple, il n’y a pas de recette pour pénétrer des cercles d’amis et aborder les gens. En France, le chemin est plus complexe. Cependant, je n’ai pas eu de difficultés à « me faire une place » ou alors naïvement, je ne les ai pas vues. Et quand j’ai commencé à travailler pour moi, si j’y ai été confrontée, c’est plus parce que j’étais jeune et que j’étais une femme que parce que j’étais belge. Alors si j’aime la France? Il ne faut pas exagérer, j’aime la Belgique avant tout, je m’y sens chez moi quand j’y reviens, parce que j’en connais l’odeur, les bruits, les trottoirs, les maisons, l’esthétique, la liberté du goût. Quand je montre l’Instagram Uglybelgianhouses à des Français, ils disent: « Que c’est laid », là où les Belges font: « Magnifique. » La différence fondamentale finalement, c’est l’humour. Je mourrai belge. Et puisque je ne suis pas française, je peux me cacher derrière cette excuse pour ne pas commenter les élections présidentielles. »

Nathalie Dewez, designer

Architecte d’intérieur, créatrice de luminaires et ancienne prof à La Cambre, notre Designer de l’année 2011 a tout quitté en 2018 pour enseigner aux beaux-arts de Marseille. Depuis, elle a créé Massilia, un incubateur de design, sous le soleil du Sud.

Nathalie Dewez
Nathalie Dewez© Pierre Girardin

« Les différences France/Belgique? C’est mon questionnement quotidien. Avant de m’installer ici, je n’avais jamais réalisé à quel point nous n’étions pas pareils. Là où nous sommes habitués à une grande adaptabilité, le système français me paraît rigide, hiérarchisé. Quand j’ai acheté ma maison ici, tout a été compliqué ; rien à voir avec mon expérience des banques en Belgique où l’on semblait vouloir aider les entrepreneurs. Cette lourdeur administrative m’a surtout frappée quand je travaillais aux beaux-arts. Un exemple? L’école est installée dans un bâtiment incroyable des années 50, avec vue sur les Calanques. Tout hélas est mal entretenu et certaines vitres semblaient n’avoir jamais été lavées. Après avoir demandé en vain qu’on s’en occupe, j’ai fini par prendre une échelle pour le faire. Là, une personne est venue m’arrêter: c’était à son service de s’en charger. Mais le fait est qu’eux ne s’en chargeaient pas non plus! J’ai fini par quitter l’école, il y a un an ; je ne supportais plus cette inertie. Je sais que, depuis, rien n’a bougé… et ces vitres ne sont toujours pas lavées. Certains attribuent ça au Sud, mais j’ai l’impression que c’est autre chose. En France, on parle beaucoup, on parle bien, mais on peine à prendre des décisions. Ou bien celles-ci sont prises par des gens qui n’ont pas participé aux discussions. Il y a une forme de fonctionnariat qui déresponsabilise. Mon jugement est sévère mais en réalité, je suis heureuse d’être là. Le Sud, ça change la vie. Je ne pourrais plus me passer de cette lumière, de cette nourriture… Et Marseille est en train de renaître. Des créateurs viennent de partout et j’aime participer à cette dynamique. Mon projet Massilia propose des espaces de travail et initie des collabs entre différents acteurs. J’ai rencontré le Mehari Club de Cassis. L’an passé, des étudiants de l’ECAL, en Suisse, ont réinventé une Mehari électrique pour une expo à la Villa Noailles. Cette année, j’ai branché ceux de La Cambre sur la réinvention de la 2CV. Monter mes projets me préserve de cette lourdeur. Les élections? Je regrette de ne pas pouvoir voter aux présidentielles mais j’ai ma carte d’électrice. En « bonne Belge », je veux voter. Absente lors d’un précédent scrutin, j’avais fait les démarches – compliquées – pour donner ma procuration à une amie. Finalement, elle n’y est pas allée. J’étais en colère. Elle ne comprenait pas pourquoi. Les Français, eux, ils ne votent pas! »

Mallory Gabsi, chef

Mallory Gabsi, le demi-finaliste de la onzième édition de Top Chef, vient d’ouvrir, à tout juste 25 ans, son restaurant éponyme, sur les Champs-Elysées, à Paris. Un nouveau challenge que le Bruxellois, qui a appris ses gammes auprès d’Yves Mattagne notamment, semble prendre à bras-le-corps.

Mallory Gabsi
Mallory Gabsi© Renaud Callebaut

« C’est clair qu’en ouvrant mon restaurant sur les Champs-Elysées à deux cents mètres de l’Arc de Triomphe, pour moi, petit Belge, ça met la pression. Après, c’est une bonne pression. C’est un challenge mais je pense que c’est important de se pousser, de sortir de sa zone de confort et d’aller toujours plus loin. Je n’ai toutefois pas l’impression d’être plus sous la loupe parce que je suis belge. Peut-être que les gens m’attendent plus au tournant mais finalement, belge ou français, la pression est tout le temps là. A chaque ouverture ou début de service, j’ai envie de bien faire. C’est mon moteur. Depuis Top Chef, je ne m’étais plus vraiment remis derrière les fourneaux et être de nouveau dans une cuisine, cela me fait un bien fou. Que cette cuisine soit en Belgique ou en France, cela ne change pas grand-chose pour moi. Je suis parti à Paris pour le défi, celui d’évoluer dans un milieu qui m’était tout à fait inconnu et qui m’offre plus d’opportunités. Cela étant, je ne cherche pas du tout à me faire une place, ou à me faire un nom. Je ne suis pas là pour les accolades ou les récompenses, mon but premier c’est de faire kiffer les gens avec mes plats tout en gardant les pieds sur terre.

Je me sens belge à 100%. Je suis né en Belgique, j’y ai grandi et j’y ai tout appris. Et j’aime bien mettre notre patrimoine culinaire à l’honneur dans mes menus. On a plein de mets traditionnels que l’on peut revisiter. Le waterzooi, les boulettes (à la tomate ou sauce chasseur) ou les croquettes aux crevettes, par exemple. J’aime énormément les retravailler et les affiner pour les faire découvrir à ma clientèle française. Cependant, il faut l’avouer, les Français sont très attachés à la cuisine traditionnelle et à la gastronomie française et ce n’est pas toujours évident de leur faire découvrir autre chose. Il faut donc trouver le bon équilibre entre cuisine française et quelques touches belges. C’est ma Belgian Touch en quelque sorte!

Concernant ma vie quotidienne, j’ai énormément d’amis qui me demandent comment s’est passé ce grand changement, comment je trouve Paris et si je m’y plais. Cela me fait toujours rire parce que très honnêtement entre mes cuisines et mon appartement, je n’ai pas vraiment le temps de visiter. Mais je ne suis là que depuis un mois, j’espère trouver un peu de temps pour découvrir la ville… »

René Baudinet, propriétaire d’hôtel

Il s’est lancé le pari fou d’amener le sens de la fête liégeois au coeur du domaine skiable des Trois Vallées. Son Lodji, contraction entre « lodge » et « Lîdge », vient d’ouvrir et fait sensation dans les Alpes françaises, où l’on danse gaiement dans son « Carré » en mode after-ski.

René Baudinet
René Baudinet© Philippe Berkenbaum

« Je suis arrivé à Saint-Martin-de-Belleville, en touriste, en 1997. Et je suis tombé sous le charme. C’est le seul vrai village des Trois Vallées et son authenticité m’a touché. On ne trouve nulle part ailleurs sur le domaine d’endroits où des locaux vivent à l’année. Mais sous ses airs de petit village pittoresque, Saint-Martin est une grande station de sports d’hiver. Ça a été un véritable coup de coeur. De fil en aiguille, je me suis retrouvé à acheter, avec mes associés, en 2004, l’Alp Hotel que je voulais convertir en appartements. Le maire s’y est opposé. Pour lui, un hôtel qui ferme « c’est un échec, et un échec dans mon village, je n’en veux pas ». Finalement, mes fils m’ont poussé et à trois nous avons démarré les transformations: mes enfants sont les vraies chevilles ouvrières du Lodji. C’est vrai qu’avec un tel projet, j’avais assez peur des démarches administratives. La France n’est pas réputée pour être facile. Mais dans notre cas, tout s’est mis en place facilement. Même au niveau de l’architecture, ils nous ont laissés tranquilles. Si mon but maintenant est de faire découvrir le sens de la fête liégeois, et belge, je ne veux en aucun cas me positionner comme « l’hôtel belge » en France. J’ai donc fait plein de clins d’oeil, je l’espère subtils, qui sauteront aux yeux des gens de chez nous. Par exemple, l’escalier répond au nom de Bueren, le bar s’appelle « Le Carré », il y a une suite « prince évêque » dans l’hôtel également. Et puis il y a le taureau devant le restaurant Au Toré. Cela fera sourire les Belges mais les autres clients ne trouveront pas cela bizarre. Et puis, il faut laisser à César ce qui appartient à César! La gastronomie française est plus riche que notre cuisine belge. Par contre, niveau bière, on est meilleurs! Je prends le meilleur des deux mondes.

Pour être honnête, je ne vois pas tant de différences entre Belges et Français. Enfin si, il faut que les Français pètent un coup parfois et qu’ils développent un sens du second degré! (rires) Mais j’ai l’impression que le temps de Coluche où les Belges étaient mal vus est révolu, et heureusement! Avec les élections qui approchent, je me pose des questions. Je suis admiratif de Macron, je trouve qu’il a fait un bon boulot. J’ai du mal à saisir pourquoi les Français ont tant de mal avec lui. Quand j’entends Le Pen ou Zemmour, j’en ai la nausée. Ça me fait peur de me dire que des personnes comme elles pourraient prétendre à la présidence. Dans ces élections, au vu des candidats, je ne comprends pas le débat au fait, le choix est clair et c’est plié. Mais je ne suis pas français. »

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